Le commerce associé organise son financement

|

L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE L'argent devenant rare et cher dans les banques, pour créer ou conserver des magasins, les enseignes du commerce associé rivalisent d'idées pour mutualiser les financements. Et surtout aider les salariés à reprendre les magasins et, ainsi, pérenniser le modèle économique et le savoir-faire.

«Nous avons trouvé des solutions en interne pour les salariés qui n’ont pas les capitaux suffisants pour reprendre des entreprises.»
«Nous avons trouvé des solutions en interne pour les salariés qui n’ont pas les capitaux suffisants pour reprendre des entreprises.»© DR

Le commerce associé a beau avoir un « pouvoir étonnant », thème du colloque qu'il tient à Paris le 22 mai, il n'échappe pas aux effets de la crise pour ce qui concerne le financement de son expansion. Ou du moins, les milliers d'adhérents de ces réseaux n'auraient pas dû y échapper. À cause des banquiers, bien sûr. Crise de liquidités, prêts toxiques, frilosité... L'argent s'est fait de plus en plus rare et de plus en plus cher. Des groupements ont même quitté leur banque tant ils avaient l'impression, surtout en 2009 et en 2010, de n'avoir plus vraiment avoir affaire à un partenaire ! Or, les commerçants, surtout les indépendants, n'aiment pas tellement s'en laisser compter. Ils ont réagi. Comment ? En jouant de plus en plus sur leur propre autonomie financière, tout en conservant l'esprit de conquête - ouvrir de nouveaux magasins, en reprendre, éviter de s'en faire déposséder par un groupe intégré - et de transmission, en aidant les salariés les plus aptes à pérenniser les entreprises du commerce à les racheter, et ainsi à préserver le réseau et le modèle économique. On vient d'entrer dans l'ère de la « mutualisation financière », ou de la « solidarité financière », en plein essor. Et les coopératives financières ou sociétés d'investissement filialisées fleurissent.

LES GRANDS ENSEIGNEMENTS

La création et la transmission de magasins nécessitent des investissements de plus en plus lourds L'argent va être plus rare et plus cher, du fait du manque de liquidités des banques Les réseaux d'enseignes mettent en place de plus en plus de structures financières Les aides à l'apport de fonds propres des salariés qui reprennent les magasins sont prioritaires « L'esprit coopératif » veille à ce que les dettes et prêts restent sains, et basés sur l'économie réelle et l'activité des points de vente

 

« Nous ne sommes pas au niveau de la crise de liquidités de 2008 et 2009 »

Pour y voir plus clair, LSA a convié des dirigeants de réseau - Philippe Jayet, pour Intersport, Frédéric Ondet, pour Gedimat, et Éric Holzinger, directeur de Synalia - le premier réseau de bijoutiers en France - à témoigner de leur expérience. Ainsi qu'Hervé Affret, qui dirige la Socorec - société d'investissement de la Fédération du commerce associé (FCA) -, et un banquier, Patrick Fellous, directeur des entreprises au Crédit coopératif. Autant d'intervenants auxquels il était légitime de demander si les banques avaient fermé le robinet des investissements. « L'argent est effectivement plus rare et plus cher, et les banques en général accordent moins de crédits que par le passé, admet Patrick Fellous. L'abondance n'a plus cours. En raison de la situation des marchés financiers et des contraintes imposées sur les ratios de fonds propres des banques, les règles de solvabilité baptisées Bâle III. Mais nous ne sommes pas non plus au niveau de la crise de liquidités de 2008 et 2009. Le nombre de défaillances d'entreprises n'est plus du tout le même, et elles n'ont pratiquement pas touché le commerce associé. Et pour ce qui concerne le Crédit coopératif, qui est très proche de ce secteur, et dont nous connaissons parfaitement le modèle économique, nous n'avons pas réduit les financements. Même si nous avons été un peu plus vigilants pour maîtriser les risques. »

 

Solidité du modèle économique de cette organisation

L'avis est partagé. « Nous sommes à une croisée des chemins, ajoute Hervé Affret. Non seulement l'argent est plus rare, mais nous observons aussi une augmentation des besoins de financement, parce que les emplacements sont plus chers, les loyers toujours plus élevés, et dans certains secteurs les stocks ont augmenté - le cours de l'or a été multiplié par quatre. Résultat, les plans de financement sont encore à la hausse, alors qu'il y a un resserrement du crédit. » Comment le vit-on sur le terrain ? Peut-être pas si mal, finalement, et sans doute grâce à la solidité du modèle économique du commerce associé. « Dans certains cas, c'est une bonne chose car les dossiers d'investissement pour les magasins bénéficient d'une approche plus fouillée, confie Éric Holzinger. Et dès lors, nous n'avons pas de problème d'emprunt, car notre modèle est bien connu. Les têtes de réseau sont en contact permanent avec les organismes bancaires. En fait, la difficulté est moins dans les crédits à long terme que sur les lignes à court terme ».

Chez Intersport, même analyse. « Notre réseau est moins touché par le resserrement du crédit que certaines PME isolées. Pourquoi ? Parce que les banques nous connaissent bien : pour chaque magasin créé, on connaît les ratios, les loyers, la rentabilité. Ce qui les rassure. Mais il a fallu prévoir des concours bancaires supplémentaires pour les nouveaux magasins à cause de l'augmentation des besoins en fonds de roulement liée à la réduction des délais de paiement. Quelques adhérents ont été confrontés à des refus de crédits à court terme ». La réduction des délais de paiement fixée par la LME a incontestablement fragilisé tout l'écosystème des flux financiers. Il a fallu s'adapter. Et c'est la financière du commerce associé qui a été la première en France à mettre en place un crédit à moyen terme pour pallier la frilosité des banques dans ce domaine. « Avant même Oseo ! », souligne, non sans fierté, Hervé Affret. Le modèle a servi d'exemple ensuite pour le gouvernement, venu au secours de toutes les PME concernées...

Les invités de LSA

- Hervé Affret, directeur général de Socorec (Société Coopérative pour l'Équipement et la Rénovation du Commerce), société financière du commerce associé, 355 M € d'encours de crédits dédiés aux commerçants adhérents à la Fédération du commerce associé (FCA)

- Alexandra Bouthelier, déléguée générale de la FCA, 75 groupements, 125 enseignes, 39 000 points de vente, 123 Mdrs € de chiffre d'affaires en 2011

- Patrick Fellous, directeur des entreprises de la banque Crédit coopératif, « banque de l'économie sociale »

- Éric Holzinger, directeur de Synalia, premier groupement de bijoutiers avec 450 magasins et 255 M € de CA en 2011

- Philippe Jayet, directeur financier et juridique d'Intersport, 350 magasins, 1 Mrd € de CA en 2011 - Frédéric Ondet, directeur général adjoint de Gedex Gedimat, 450 points de vente, 1,7 Mrd € de CA en 2011

 

« Des ressources en interne »

Mais ce n'est pas tout. La création ou le rachat de magasins coûtant toujours plus cher, les candidats à la reprise ont de plus en plus de difficultés à disposer de l'apport en fonds propres, qui représentent en moyenne 28% du montant de l'investissement. « Il s'agit souvent de salariés qui n'ont pas toujours les capitaux nécessaires, explique Alexandra Bouthelier, déléguée générale de la FCA. C'est surtout dans ce domaine que notre organisation intervient, via la Socorec. Dans notre secteur, nous n'avons pas de difficulté à trouver des crédits bancaires. Tout simplement parce que nous bénéficions en interne des ressources qui permettent de solidifier les dossiers d'investissement. » Le capital de la Socorec est en effet détenu à 60% par des adhérents en direct, et le reste par les groupements. « Nous avons à la fois un rôle d'évaluation et d'accélérateur des projets, ajoute Hervé Affret. Nous pouvons financer jusqu'à 3 millions d'euros d'encours pour les créations ou les transmissions de magasins, via des prêts participatifs qui viennent compléter les apports personnels et qui sont remboursables après les emprunts. » Les adhérents de la première heure qui ont développé leur entreprise viennent en aide à ceux qui vont la reprendre, et pérennisent ainsi le réseau.

« Du coup, nous avons nous aussi créé notre petite Socorec, Gedex Distribution dont les encours pour financer des crédits à court terme ont progressé de 40% en trois ans, expose Frédéric Ondet, directeur général adjoint de Gedex Gedimat. À côté de cela, nous avons fondé Gedisud, une financière qui apporte des quasi-fonds propres ou réalise des portages. Un troisième véhicule, SGPM, basé sur l'investissement, nous permet d'avoir notre pôle de points de vente intégrés, qui représente 15% de l'activité totale de Gedimat, et, aussi un pôle immobilier. 10% de l'immobilier des adhérents appartiennent à ce pôle, contre 80% en direct et 10% détenus par d'autres immobilières. » En quelque sorte, Gedimat a structuré ses financements en séparant bien les besoins. Ce qui permet à un repreneur de racheter le fonds, sans les murs, qui appartiennent alors à tous les adhérents. Un modèle qui fait tache d'huile. Chez Synalia, la création d'une immobilière « sera à l'ordre du jour de notre prochaine assemblée générale », confie Éric Holzinger. Et Système U en a aussi constitué une l'an dernier.

Comment fonctionnent ces coopératives financières ? « Pour un magasin de 1 500 mètres carrés, l'apport s'élève à 300 000 € environ, explique Philippe Jayet. Si la personne apporte 100 000 , nous avons une structure financière qui prête les 200 000 manquants, notamment en prenant jusqu'à 5% du capital du magasin et le solde par apport en compte courant d'associés rémunéré, remboursable entre la quatrième et la huitième année. Cette pratique permet à des jeunes d'entrer dans le réseau, et aux anciens adhérents d'en sortir en fin de carrière. Or, nous allons entrer dans un cycle de transmission d'entreprises très important. Il faut s'y préparer longtemps à l'avance etcréer ses propres réseaux de financement. » Le fonds d'investissement coopératif est abondé par les adhérents, qui ont une obligation de souscrire annuellement une part de capital représentant au minimum 0,1% de leur chiffre d'affaires annuel, avec un plafonnement maximal de 1%. Évidemment, ces apports rassurent les banques qui apportent alors les prêts nécessaires.

 

GUY LECLERC, PRÉSIDENT DE LA FCA

« La solidarité a joué une fois de plus »

LSA - Le commerce associé a-t-il des problèmes de financement ?

G. L. - Non, mais dans l'étonnant pouvoir des coopératives, qui est le thème de notre colloque, il est normal d'en parler, et le commerce associé a aussi un surprenant pouvoir de s'adapter. Avec la mise en application des règles de Bâle III, les banques ont besoin de garanties supplémentaires pour les créations et les transmissions de magasins. Les coopératives financières qui se mettent en place, en plus de la Socorec qui existe depuis longtemps, nous permettent de les apporter. La crise du crédit avait un peu ralenti les transmissions, alors qu'il y a de nombreuses affaires à vendre et de nombreux repreneurs. Nous avons ainsi trouvé la réponse.

LSA - Avez-vous connu un ralentissement de l'activité à cause du crédit ?

G. L. - Pas du tout, les chiffres de 2011 et les premiers mois de 2012 montrent qu'aucun magasin n'a manqué de repreneur dans aucun réseau, les créations continuent dans toutes les enseignes et nous prenons encore des parts de marché. Ce qui prouve que la solidarité au sein des groupements a joué une fois de plus.

 

                                                                

Pas de risque de bulle financière

Le résultat semble au rendez-vous. Près de 1 200 magasins ont été créés l'an dernier dans le commerce associé - et les mécanismes financiers ont probablement évité le blocage qu'ont connu d'autres secteurs. Et tous les acteurs assurent qu'il n'y a pas, avec ces prêts structurés, de risque de bulle financière ou de survalorisation des entreprises reprises. « Ce sont des prêts structurés, mais basés sur de l'économie réelle, des magasins dont les ratios sont bien connus, des taux de crédit bien maîtrisés, de l'ordre de 3 à 4%, pas jusqu'à 50% comme pour certains LBO !, affirme Patrick Fellous. Le risque de bulle financière existait plutôt dans le passé lorsque les liquidités étaient abondantes ! » « Tout le monde a intérêt à ce que les montants restent accessibles à des indépendants, sans quoi, les groupements auraient aussi des problèmes de pérennité », ajoute Philippe Jayet. « Le but est aussi, grâce à ces outils, de faire face au risque de prédation des groupes intégrés qui ont d'ailleurs mis les mêmes en place », prévient Hervé Affret.

Bref, la bataille à la part de marché qui se livre entre les indépendants et les groupes intégrés passe aussi par une ingénierie financière bien huilée. Un vrai travail de... banquier.

À SAVOIR

La Fédération du commerce associé organise ses Rencontres le 22 mai à la Cinémathèque française, à Paris, sur le thème : « L'étonnant pouvoir des coopératives ».

Renseignements sur www.commerce-associe.fr

 

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2228

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous

Appels d’offres

Accéder à tous les appels d’offres