Le commerce textile de centre-ville souffre et s'unit

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Confronté à une crise qui dure et à une concurrence accrue, le commerce textile de centre-ville souffre. La Fédération nationale de l’habillement (FNH) appelle ainsi à un Plan Marshall pour sauver le secteur. LSA a organisé une table ronde sur le sujet pour faire le point.

Le secteur de la mode est en crise depuis sept ans ; on dénombre la fermeture de 13 000 boutiques indépendantes en 2013.
Le secteur de la mode est en crise depuis sept ans ; on dénombre la fermeture de 13 000 boutiques indépendantes en 2013.© DR

A quoi ressemblerait un centre-ville sans les quelque 45 000 à 50 000 boutiques indépendan­tes de mode qui y exercent ? Réponse : à un triste no man’s land. Une perspective qui est loin d’être un simple trait de l’esprit mais s’avère bien, en certaines zones, en passe de devenir réalité. Sept longues années de crise dans le secteur de la mode sont en effet en voie de rebattre les cartes du marché. « Corrigé de l’inflation, cela correspond à une baisse de l’ordre de 20% du chiffre d’affaires du secteur », précise Bernard Morvan, président de la Fédération nationale de l’habillement (FNH). Avec une telle dégringolade, pas besoin de grandes envolées explicatives pour comprendre ce chiffre : 13 000 fermetures de bou­tiques indépendantes en 2013 – « un record ! » – et sans doute aux alentours de 8 000 en 2014. Plus de quoi compenser les créations. « Depuis deux ans, avance-t-il ainsi, c’est bien une perte nette du nombre de boutiques que l’on constate. »

C’est en partant de ce constat que la FNH a publié son Plan Marshall pour le commerce indépendant de centre-ville : « Il faut nous aider à les sauver et les redynamiser », plaide le président Morvan. Afin de dresser un état des lieux et, surtout, envisager des solutions, LSA a organisé, avec la FNH, une table ronde début avril. Outre Bernard Morvan, trois commerçants indépendants étaient présents, Alain Liger, gérant d’une boutique de prêt-à-porter homme à Orléans, Luc Guillemard, commerçant à Mantes-la-Jolie, et Charles Brauer, de Deauville, ainsi qu’un ­député UMP, Jean-Charles Taugourdeau, également maire de Beaufort-en-Vallée, ville de plus de 6 000 habitants dans le Maine-et-Loire, lui-même entrepreneur.

Peu armé face aux grands groupes

Premier constat : « Les habitudes de consommation ont changé, pointe Jean-Charles Taugourdeau. Nous sommes passés d’une clientèle captive à une clientèle complètement autonome, libre d’acheter où et quand bon lui semble. » Et si l’on pense évidemment à internet, c’est loin d’être le seul concurrent en piste. Le cercle de jeu des consommateurs s’est considérablement agrandi, ainsi qu’en prend pour exemple le député : « Beaufort est située entre Angers et Saumur, deux grands pôles d’attraction. Elle est, surtout, dans la zone de chalandise d’un Géant Casino en banlieue d’Angers, qui exerce son influence jusque dans ma ville, la vidant littéralement le samedi. »

De quoi alerter les commerçants et remettre en question leurs pratiques… « La crise est là depuis quarante ans. On ne peut plus s’abriter derrière de simples événements conjoncturels. C’est à un changement de société durable que nous assistons, et qui doit nous interpeller », remarque Charles Brauer. Lequel regrette que, dans cette redistribution des cartes qui s’opère, les indépendants ne puissent forcément lutter à armes égales. Dans son collimateur, deux pratiques propres aux « grands groupes ». « Ces enseignes se fournissent dans des pays en développement à moindre coût. Elles ne gagnent plus à la vente, comme nous, mais à la fabrication, bénéficiant de taux multiplicateurs de marge à l’amont qui viennent biaiser le système. Dans leur logique, elles ont besoin de multiplier les points de vente pour écouler de gros volumes rapidement, et se retrouvent donc à accepter des coûts de loyers exorbitants pour être aux meilleures places. Évidemment, on nous demande, à nous, indépendants, de nous aligner, ce que nous ne pouvons faire. »

« Vers un système dangereux et déloyal »

Au-delà de ces problématiques liées aux loyers commerciaux, se pose celle des lourdeurs administratives. On pense évidemment à toutes ces taxes diverses et variées. « C’est un combat de chaque jour pour faire entendre notre voix », explique Bernard Morvan. Un exemple ? Le récent projet de révision des valeurs locatives commerciales, finalement repoussé à 2017. Certes, rien n’a été retouché depuis les années 70 mais décider de rattraper le temps à vitesse accélérée n’était peut-être pas une bonne idée. S’il était adopté tel quel, en effet, ce projet entraînerait une hausse considérable pour les petits, quand les enseignes les plus grandes elles, bénéficieraient d’une baisse. Et quand on dit considérable : jusqu’à 70 % pour certaines…

Le député Taugourdeau se montre à ce propos pour le moins atterré : « Il y a malheureusement une méconnaissance du monde de l’entreprise assez phénoménale au Parlement, avec trop souvent une logique purement comptable et non économique », concède-t-il. Autre exemple, l’arrêté du 11 mars 2015 venant assouplir la notion de prix de référence. Il était jusqu’alors calculé à partir du prix le plus bas pratiqué durant le mois précédant le début de l’opération de promotions ou de soldes. Une manière d’éviter que ce prix de référence ne soit majoré artificiellement, quelques jours avant, pour gonfler d’autant, aux yeux du consommateur, le gain escompté. « On va vers un système dangereux et déloyal, qui risque de nous aliéner la confiance des consommateurs, si difficile à gagner », résume Alain Liger.

Dans ces conditions, se battre pour remettre un peu d’ordre et faire valoir ses idées ­apparaît bien nécessaire. C’est le cas, par exemple, pour deux des grands thèmes de débats actuels : les soldes et l’ouverture le dimanche. Concernant les premiers, « quatre-vingt-quatre jours, comme c’est le cas aujourd’hui, c’est beaucoup trop », soutient Bernard Morvan. « D’autant que seules les deux premières semaines sont utiles à chaque fois », précise Alain Liger. Le président de la FNH se bat ainsi pour instaurer quatre courtes périodes de soldes plus que deux grandes : « Trois semaines fin janvier, deux semaines fin avril-début mai, trois semaines fin juillet et deux autour de la Toussaint ». Quant aux dimanches, la Fédération nationale de l’habillement plaide pour le statu quo. Enfin, le statu quo… « Qu’on laisse faire localement, en bonne intelligence », explique Bernard Morvan. « Qu’on en finisse, surtout, avec le sempi­ternel deux poids deux mesures, supplie Luc Guillemard. Marques Avenue A13, en bord de l’A13, aura le doit d’ouvrir tous les dimanches, mais pas nous, à Mantes. Au nom de quoi ? », s’insurge-t-il.

Des actions communes, et individuelles

La solution ? « Que les commerçants sachent se regrouper au sein d’association de commerçants pour être plus forts », avance le député Taugourdeau. Reste que peu le font. « Trop chronophage », soupire Alain Liger. « Pas assez de moyens financiers alloués pour des actions réellement efficaces », renchérit Luc Guillemard. « Qu’on donne, surtout, un cadre spécifique à ces associations et leurs ­managers de centre-ville », demande quant à lui Bernard Morvan.

La voie du salut, quoi qu’il en soit, et tous en sont conscients, ne pourra venir que de chacun. Des actions concrètes, au plus près des ­consommateurs. En clair, que ce « rôle citoyen », évoqué toujours par les commerçants, s’exprime à plein. « Je fais travailler un petit fabricant de ceintures français, raconte Alain Liger. C’est une petite structure, avec cinq personnes, donc une petite production, mais c’est un effort que je me dois de faire. C’est utile pour lui, mais tout autant pour moi, pour mes clients. » Charles Brauer, lui, ­propose un bar à eaux, venues de 70 pays. De quoi créer un peu de convivialité, et donner envie de se rendre dans sa boutique. Ce qu’Alain Liger, à Orléans, fait via un concept original, Le Nouveau Magasin, sur 300 m². « À nous de faire en sorte que nos ­magasins ne soient pas stéréotypés pour que nos clients aient plaisir à s’y rendre. » 

Il y a malheureusement une méconnaissance assez phénoménale du monde de l’entreprise au Parlement avec, trop souvent, des décisions qui sont prises dans une logique comptable et non économique. C’est largement dommageable.

Jean-Charles Taugourdeau, député-maire de Beaufort-en-Vallée, et chef d’entreprise horticole

 

Ce n’est pas la première crise que nous traversons, évidemment. Mais une qui soit aussi longue et dure, voilà qui est rare. Nos entreprises souffrent parce que nos clients eux-mêmes sont en difficulté. C’est comme si la morosité était maintenant ancrée dans les esprits et que cette consommation de crise était devenue la norme.

Luc Guillemard, gérant d’une boutique multimarque à Mantes-la-Jolie

 

Il ne faut pas voir nos activités de commerçants indépendants comme de simples tiroirs-caisses. Nous avons un rôle social et citoyen à jouer, primordial dans le maillage et la cohésion de nos communes.

Charles Brauer, gérant d’une boutique de prêt-à-porter pour hommes à Deauville

 

Avec l’assouplissement de la notion de prix de référence, on se dirige vers un système dangereux et déloyal, qui risque de nous aliéner la confiance des consommateurs, si difficile à gagner.

Alain Liger, gérant de deux boutiques à Orléans

 

Qu’est-ce que la FNH ?

La Fédération nationale de l’habillement représente près de 39 000 boutiques indépendantes de prêt-à-porter, employant plus de 80 000 personnes. Avec 17,3 Mrds € d’achats directs et indirects, ces indépendants pèsent environ 20% de part de marché du secteur de l’habillement.

Un contexte de crise

  • 600 000 commerces de proximité en France
  • 13 000 fermetures en 2013, 8 000 en 2014.
  • Près de 50 000 boutiques de mode indépendantes.
  • 17 Mrds € d’achats directs et indirects.
  • 20% de PDM pour ces magasins dans le textile-habillement

Source : FNH

Le Plan Marshall des indépendants

58 propositions pour revoir l’organisation et la vie du commerce de proximité.

  • Pour les commerçants Mieux se différencier, via la qualité et la diversité de l’offre, des services innovants.
  • Pour les élus locaux Geler les projets de périphérie, soutenir les managers de centre-ville et les fédérations de commerçants.
  • Pour les pouvoirs publics nationaux Revoir l’organisation des soldes, établir des dispositions claires sur le travail dominical, simplifier la fiscalité des TPE.

Deux solutions concrètes

Des ouvertures dominicales équitables

Si la FNH reste favorable au statu quo – cinq dimanches et pas plus, pour tous –, elle ne se ferme évidemment pas aux compromis : ouvrir davantage, dans certaines zones, est une nécessité. Son souhait, surtout, est d’en finir avec le « deux poids deux mesures » qui, trop souvent, prévaut : qu’il y ait des règles, et qu’elles soient équitables.

Quatre saisons, quatre périodes de soldes 

Deux fois six semaines de soldes, c’est trop. Réduire tout à dix semaines réparties en quatre périodes, une par saison, voilà qui aurait du sens, plaide la FNh: trois semaines fin janvier, deux semaines fin avril-début mai, trois semaines fin juillet, et deux semaines autour de la Toussaint?

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Article extrait
du magazine N° 2365

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