Le débat sur les médicaments en GMS dans l'impasse

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Dossier Ce sujet a des allures de dilemme cornélien. Choisir entre le camp des défenseurs de la santé publique et celui des avocats du pouvoir d'achat. Chacun minimisant les arguments de l'autre. Les gouvernements passent, et tous se voient empêtrés dans des contradictions qui les poussent à l'immobilisme.

Entre contradictions et revirements, difficile d'y retrouver ses petits avec cette histoire de vente - ou non - de médicaments en

Pour la GMS, ce marché de l'automédication représente 1,65 Mrd €. Une manne économique et un moyen de fidéliser les consommateurs.

hypermarchés... En à peine un mois, en se prononçant en faveur de l'ouverture des produits « frontières » - tests de grossesse et produits pour lunettes -, voilà Benoît Hamon, ministre délégué à l'Économie sociale et solidaire, et Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, qui, contredisent leur collègue de la Santé, Marisol Touraine. Celle-ci, à l'occasion de l'ouverture du marché de l'automédication à la vente en ligne, avait souligné que la vente libre des médicaments en grande surface n'était « pas envisagée par le gouvernement ».

Allant elle-même contre l'avis de l'Autorité de la concurrence (AdC) qui s'était prononcée deux jours plus tôt en sa faveur. Sacré micmac ! Mais, à vrai dire, il en va ainsi depuis au moins 2007 et le rapport de Charles Beigbeder, qui, à l'époque déjà, affirmait qu'il fallait libéraliser ce marché pour améliorer le pouvoir d'achat, arguant une diminution sensible des prix.

L'expérience du marché italien, qui a connu une libéralisation en 2006, a en effet montré que les étiquettes étaient 25% moins élevées en moyenne en GMS. Oui, mais la diminution a été moindre en parapharmacies, et ces dernières ont conservé 90% du marché, selon l'AdC.

Derrière le discours de la peur que l’Ordre des pharmaciens [diffuse], se cache en vérité la protection d’une forme de rente.

Michel-Édouard Leclerc, président de Leclerc, militant pour l’ouverture du marché de l’automédication en GMS

Baisse relative des prix

Au total, la diminution du prix pour les consommateurs n'est donc que relative. « De plus, les Français consomment en moyenne 35 €

Les « pour »

  • La baisse des prix des produits d'automédication (25% moins chers dans les supermarchés italiens)
  • Un plus grand accès à ce type de produits face aux « déserts pharmaceutiques »
  • La reconnaissance du diplôme des pharmaciens qui travaillent en GMS

de produits d'automédication par an, ajoute la présidente de l'Ordre national des pharmaciens, Isabelle Adenot. Ce qui fait une économie de moins de 9 € par an ! » Minimisant ainsi l'argument du pouvoir d'achat martelé par les distributeurs. Et questionnant de fait, la remise en cause de la santé publique pour quelques euros.

Un danger pour la santé publique ? Par la baisse du conseil, prodigué par le pharmacien, selon eux. Et c'est l'argument récurrent avancé depuis les années 50 à chaque étape du débat. Par sa proximité, le pharmacien tient un rôle de conseil, qui fait partie de sa mission auprès des consommateurs. « Il y a de moins en moins de médecins dans certaines zones, et le pharmacien prend de plus en plus le relais, estime Richard Bidault, spécialiste du marché de la pharmacie, pour le cabinet Bidault de conseil en transaction pharmaceutique. Il existe encore des pharmacies pour lesquelles des clients entrent pour poser une question et repartent sans rien acheter. »

Et l'Ordre des pharmaciens veille. Deux ans après le lancement des distributeurs automatiques La Petite Parapharmacie placés devant les pharmacies, une centaine maillent le territoire. Et aucun ne vend d'autres produits que ceux déjà disponibles en GMS. Pas de tests de grossesse ni de paracétamol. Sous peine de radiation. Pour ces produits, la société Retinco a mis en place un système à code secret délivré par le pharmacien. Ce qui permet le libre-service en imposant un contact avec le client. Et donc ce sacro-saint conseil joué par les officines.

Procès d'intention

Mais en quoi le pharmacien de grande surface, diplômé autant que les autres, ne pourrait-il pas, lui aussi, prodiguer des conseils ? À cette question, personne ne répond ou n'ose répondre. Car derrière se cache un procès d'intention : voir le pharmacien de GMS inciter ses clients à acheter certains produits, nécessaires ou non. Alors que la santé publique ne se marchande pas. Mais l'argument peut aussi se retourner. Car pour la GMS, ce marché de 1,65 milliard d'euros n'est pas qu'une manne économique. C'est aussi un moyen de fidéliser et de « drainer les consommateurs vers les hypermarchés », comme l'affirmait Michel-Édouard Leclerc aux Échos en février 2013. Ainsi, au même titre que les officines jouent sur le conseil gratuit pour nouer une relation avec leur client, les parapharmacies de GMS peuvent également profiter du relationnel pour fidéliser leur clientèle. Le procès d'intention peut alors voler en éclats. Alors que ce marché est une manne économique pour les pharmaciens. Avec une politique visant à réduire la consommation et les marges des médicaments remboursés - elles ont diminué de 2,8% -, les pharmaciens défendent ce qui assure entre 10 et 15% de leur chiffre d'affaires et des marges plus grandes.

On ne peut pas mettre en danger la santé publique pour quelques euros de gagnés par an.

Isabelle Adenot, présidente de l’Ordre national des pharmaciens, opposante à l’ouverture du marché de l’automédication en GMS

Et tous les pharmaciens ne sont pas des mauvais commerçants... Comme le révèle le rapport de l'AdC pointant du doigt « des marges

Les « contre »

  • Une diminution du conseil personnalisé en pharmacie
  • Une diminution des prix « relative » au global
  • La crainte d'une baisse du contrôle de l'approvisionnement et l'augmentation de la contrefaçon
  • La crainte d'une surconsommation de médicaments

arrière " déguisées " » entre officines et laboratoires fournissant des médicaments non remboursables et des médicaments génériques remboursés. « Ces remises prennent la forme d'une rémunération au titre d'une coopération commerciale portant sur la gamme de médicaments non remboursables du laboratoire générique. » Même si l'AdC note qu'« il ne peut en outre pas être exclu que ces prestations commerciales soient même entièrement fictives, c'est-à-dire que le pharmacien ne remplisse pas du tout la prestation convenue »

Risque de contrefaçon

Mais d'autres arguments de santé publique viennent troubler les esprits du Parlement. « Aujourd'hui, toute la chaîne d'approvisionnement du médicament est contrôlée, du laboratoire aux distributeurs », déclare Isabelle Adenot. Ce qui protège le marché français de la contrefaçon, moins prolifique qu'ailleurs en Europe. Et l'ouverture du marché aux grandes surfaces pourrait remettre en cause ce contrôle. De même, l'accès au dossier médical du patient pose des questions. « Imaginez ce que pourrait faire une grande surface de ces données, si elle les utilisait à des fins commerciales ? » s'interroge Isabelle Adenot. Même si cet accès n'est pas encore d'actualité.

Car pour ce qui est de la protection de la santé publique, les arguments des officines se tiennent. Mais seulement dans le cadre d'une loi qui n'est pas encore écrite. Finalement, plutôt que de savoir s'il faut autoriser ou non la vente des médicaments en grande surface, la question n'est-elle pas de savoir comment le faire en respectant totalement la protection des consommateurs ?

HISTORIQUE

Un conflit qui dure depuis les débuts de la GMS

  • Année 50 Bataille autour de la vente de cotons-tiges ou de la Badoit en GMS
  • Année 70- 80 Nombreux procès contre des Leclerc pour activité illégale de la pharmacie par rapport aux alcools à 70° ou à l'eau oxygénée
  • 1988 Ouverture de la première parapharmacie Leclerc
  • 2006 Autorisation de la vente de produits d'automédication en GMS en Italie et au Portugal
  • Décembre 2007 Rapport Beigbeder sur le low-cost, favorables à l'ouverture du marché des produits d'automédication
  • 10 Juillet 2013 L'Autorité de la concurrence se dit favorable à l'ouverture du marché
  • 12 Juillet 2013 Ouverture de la vente de médicaments sans prescription sur internet. Le même jour, Marisol Touraine affirme que « le gouvernement n'envisage pas la vente des médicaments en grande surface »
  • 12 septembre Benoît Hamon et Najat Vallaud-Belkacem se prononcent en faveur de la vente de tests de grossesse en parapharmacie

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Article extrait
du magazine N° 2290

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