LE DÉFI DES 100 DERNIERS MÈTRES

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Le bouleversement actuel de tous les schémas logistiques des enseignes alimentaires précède un chantier clé. Celui de la logistique en magasin, qui pèse la moitié du coût logistique global par produit. Enquête terrain sur les gestes qui font la différence.

Ce sont les coulisses de l'exploit, celles où chaque matin le résultat du magasin se dessine. « À l'ouverture, la moitié de la journée est faite », commente Annick Bodin, propriétaire de l'Intermarché de Gif-sur-Yvette (91). De la livraison des produits sur les quais de la réserve jusqu'à la mise en rayon, en passant par l'entreposage et la préparation des palettes, la machine tourne sans pause. « À l'heure des flux tendus, la logistique des cent derniers mètres est le sprint final d'une course de fond, résume David Chouraqui, directeur chez Kéa & Partners, un cabinet de conseil en management. La course se joue bien avant, dans une préparation des commandes ajustées, le rangement de la réserve et la tenue des stocks, la formation des employés aux bons gestes. »

Le dernier maillon de la chaîne logistique constitue, en effet, un poids lourd dans les coûts globaux. « 40 à 50 % des coûts logistiques totaux », estime Patrick Lheure, directeur associé chargé de la grande consommation chez CapGemini consulting. Un chiffre confirmé par les enseignes alimentaires interrogées. C'est dire si son optimisation est importante... mais pas prioritaire. « Les distributeurs se sont d'abord attaqués, voici un an, à leur organisation logistique. Ils descendront ensuite au niveau du magasin pour fluidifier toutes les tâches », poursuit Patrick Lheure.

Parmi les chantiers clés, l'informatique : sans commandes précises sur les quantités de marchandises à livrer, aucune rupture en linéaire ne peut baisser durablement ; sans avis d'expédition et de réception par EDI (échanges de données informatiques), les flux restent flous. Carrefour et Intermarché travaillent donc à muscler leurs logiciels de réapprovisionnement et de gestion des flux. Les enseignes planchent ensuite sur leur nouvelle carte d'implantation des entrepôts. Gestion mutualisée des approvisionnements, entrepôts multifournisseurs, multidistributeurs... Toutes les configurations sont envisageables. Elles détermineront de nouvelles fréquences de livraison des magasins. « Cette optimisation des rythmes de livraisons sera affinée jusqu'à la famille de produits », indique-t-on chez Carrefour. Soumis, comme ses confrères, à un coût élévé du pétrole, Intermarché se demande si le « service ++ » délivré par sa filiale logistique doit perdurer. « Selon les formats de magasins, nous sommes livrés de quatre à six fois par semaine en sec, six fois par semaine en frais et cinq jours sur six en surgelés. Une telle fréquence est-elle vraiment nécessaire ? », s'interroge un adhérent.

Organiser judicieusement le magasin...

L'adoption de la loi Dutreil accélère la réalisation de pilotes. Dans un contexte de guerre des prix, les stocks retrouvent un rôle stratégique. Les réserves, en baisse tendancielle ces dernières années, pourraient ainsi voir leur surface gonflée. Et relancer le débat sur les bons et les mauvais stocks. « Nous avons fait le choix de ne pas fonctionner en flux absolument tendus, souligne Didier Giry, directeur du Leclerc de Roques-sur-Garonne (31). La loi Dutreil va nous inciter à être à l'affût de stocks stratégiques. »

La révolution en cours aura des impacts forts sur l'organisation des tâches dès l'arrivée des produits en magasins. « Dans le bazar, les employés passent en moyenne la moitié de leur temps dans les rayons, un tiers dans la réserve et le reste dans un bureau », indique Vincent Perreau, associé en charge du pôle retail chez Valtech Axelboss. Dans la réserve, près de la moitié des activités concerne les processus amont, la réception, le déballage et le rapprochement des documents avec les bons de livraison. Une bonne partie des efforts des enseignes porte donc sur l'accélération et la simplification de ces tâches administratives. Casino, qui a dévoilé à LSA son futur schéma logistique (voir page 32), y a inclus un volet magasin, e-store logistics. « Il s'agira d'être capable de commander au moment où la demande est là », indique Jean-Michel Duhamel, directeur marchandises et flux chez Casino. L'enseigne a mis au point un système de mesure des ruptures en linéaires semblable à celui de Monoprix (LSA n° 1920). Là encore, c'est l'informatique qui donnera le tempo.

Mais il s'agit aussi - voire surtout - d'une question d'organisation. La disposition des réserves par rapport au magasin est importante. Conformément à la loi, tous privilégient la marche en avant des produits pour éviter les ruptures de la chaîne du froid. Mais peu, comme le Leclerc de Gaillac (notre reportage photo), ont construit les réserves autour du magasin pour faciliter la mise en rayons. L'arrivée massive du prêt-à-vendre chez Carrefour, Atac ou encore Casino modifiera les habitudes.

... et le travail des employés

Reste alors à coordonner les équipes. « Au-delà des schémas préétablis, beaucoup de ruptures en linéaire pourraient être évitées en travaillant sur des plannings du personnel et l'organisation interne, souligne David Chouraqui. On ne peut pas remonter un linéaire dévasté en quelques heures. » Les axes d'amélioration sont identifiés : bien s'organiser pour préparer les commandes, gagner du temps sur les commandes erronées et le retour marchandises, optimiser l'emballage pour faciliter le remplissage, planifier les tâches pour mettre en rayons et standardiser les gestes quotidiens. « Sans négliger l'apport crucial de la technologie, la logistique du magasin reste une question d'organisation. Ce sont des hommes qui remplissent les rayons ! », insiste Franck Egonneau, PDG du Super U de Pont-Saint-Martin (44). Un autre patron de magasin parle de responsabilisation des employés. « J'aime que la personne qui passe commande ait un lien avec la réserve », indique Annick Bodin.

Fluidifier la logistique en magasin sans casser l'implication des hommes et femmes... C'est le défi auquel s'attellent aujourd'hui les enseignes alimentaires.

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Article extrait
du magazine N° 1942

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