Le démarrage laborieux de l'étiquette environnementale

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEL'expérimentation du nouvel affichage environnemental commence à partir du 1er juillet. Plus de 150 entreprises, fabricants comme distributeurs, y participent. Mais, entre manques d'information, méthodologies en cours d'affinage et formats multiples, l'expérience prend déjà du retard à l'allumage...

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Matières premières, transports, fabrication, distribution... Tout doit être pris en compte dans l'analyse du cycle de vie du produit afin de déterminer son impact environnemental. Un véritable casse-tête !

Un « brainstorming géant ». C'est ainsi que, chez les Mousquetaires, on qualifie l'expérimentation de l'affichage environnemental qui démarre à partir du 1er juillet prochain. « Nous, et d'autres acteurs, avons répondus présents à la demande du gouvernement, dans des délais très courts, explique Jean-Marc L'Huillier, adhérent de l'Intermarché de Sancoins, dans le Cher, en charge du développement durable au sein du groupement. Comme toutes les données ne sont pas encore finalisées, nous monterons progressivement en puissance. Mais il fallait bien, déjà, commencer à prendre le problème par un bout ! »

 

Une démarche lourde qu'il faut anticiper

Plus de 230 entreprises ont répondu à l'appel à candidatures lancé en novembre dernier pour cette expérimentation grandeur nature de la nouvelle « étiquette » environnementale. Au final, 168 ont été retenues, allant des multinationales comme Danone, Henkel ou Coca-Cola aux PME telles le fabricant de fils de coton DMC ou le traiteur Pierre Martinet, en passant par la distribution. « Une dizaine de nos adhérents y participent, se félicite Philippe Joguet, responsable du développement durable au sein de la FCD. Pour les enseignes, c'est un moyen d'approfondir leurs connaissances sur les produits, d'impliquer les salariés, de tester la réaction des consommateurs et de préparer une éventuelle généralisation. »

Même son de cloche chez Boulanger : « L'affichage environnemental est une démarche lourde. S'il doit être obligatoire à terme, autant éviter de s'y prendre à la dernière minute. De plus, en participant à l'expérimentation, nous pourrons remonter les problèmes rencontrés plus facilement », explique, pragmatique, Farad Zatar, responsable du développement durable de l'enseigne. Daniel Broche, président du site marchand d'électrodomestique Discounteo, y voit aussi un avantage concurrentiel : « Sur internet, il est difficile de se démarquer autrement que par le prix ou la communication. Participer à l'expérimentation est aussi un moyen de nous différencier en apportant des informations environnementales à nos internautes. » Reste à savoir quelles informations seront indiquées, et sous quelle forme : un vaste chantier...

   Conforama lancera mi-juillet une étiquette environnementale spécifique à la literie.                                                                                             

LE PRODUIT À LA LOUPE

- Que mesure-t-on ?

Toutes les étapes de vie d'un produit sont analysées : depuis les matières premières nécessaires à sa fabrication jusqu'à son recyclage ou sa destruction, en passant par son transport, sa distribution ou son utilisation chez le consommateur.

- Quels critères sont retenus ?

Pour chaque produit, il faudra mentionner l'équivalent carbone. Les entreprises devront mentionner au moins un autre critère, déterminé en fonction du produit. Ainsi, pour les sacs à dos, l'étiquette indiquera, en plus du CO², l'épuisement des ressources non renouvelables. Un item qui sera également repris pour les raquettes, l'acidification de l'air et de l'eau en plus.

- Comment l'information sera-t-elle relayée ?

Pour le moment, tout reste ouvert : Casino a ainsi choisi de porter cet affichage sur ses produits (avec un relai sur son site), Picard le diffusera dans ses rayons. Mais la plupart des entreprises réalisant l'expérimentation publieront ces informations sur internet uniquement.

               

 

Définis par les Grenelle I et II, les contours de l'affichage et de son expérimentation sont encore flous. Ainsi, chaque étiquette devra obligatoirement comporter un indicateur sur l'effet de serre (CO2) et mentionner un à trois critères supplémentaires, en fonction du produit. De même, pour déterminer son impact écologique, toutes les étapes du cycle de vie du produit doivent être comptabilisées. Un véritable casse-tête. « La collecte des informations n'est pas aisée : même pour nos marques propres, nous nous heurtons au problème de la confidentialité de nos fournisseurs », explique Jean-Marc L'Huillier. Pour pallier ce problème, les Mousquetaires se sont associés au cabinet GreenNext, qui recueille les données. Chez Casino, elles sont collectées en interne. « Mais nous proposons à nos fournisseurs de nous les livrer ramenées à la tonne ou à l'unité produite. »

DE NOMBREUX FREINS

Peu d'entreprises démarreront l'expérimentation dès le 1er juillet. Beaucoup annoncent débuter en septembre, voire plus tard. Les raisons de ces retards sont multiples.

- Un timing serré L'appel à candidature pour des volontaires à l'expérimentation s'est clos fin décembre 2010.

- Des problèmes de méthodologie Certains modes de calcul (comme celui de la biodiversité) ne sont pas encore arrêtés.

- Un coût non négligeable Les analyses du cycle de vie des produits ont un coût important, en particulier pour les PME.

- Un manque de compétences en interne Si la fonction de responsable du développement durable est entrée dans les grandes entreprises, c'est souvent le directeur de la qualité, pas forcément rodé aux principes environnementaux, qui gère ce projet dans des structures plus petites.

Une fois les informations obtenues, reste à les analyser. La plate-forme Ademe-Afnor, qui supervise le projet, a créé dès 2009 une quinzaine de groupes de travail, composés de fédérations et professionnels d'un secteur, pour rédiger des guides de référence sectoriel. Las, les référentiels finalisés se comptent sur les doigts de la main. Et le travail est immense : ainsi, pour le groupe GT10 dédié aux sports et loisirs, douze sous-groupes ont dû être constitués et d'autres devraient suivre : « Le cycle de vie et d'impact d'une balle et d'un ballon ne sont pas comparables », explique André-Pierre Doucet, directeur de la communication et des études de la Fédération professionnelle des entreprises du sport et des loisirs (FPS), qui pilote le GT10. Ce groupe, l'un des plus avancés, a déjà finalisé le référentiel des sacs à dos et celui des raquettes. Parmi les critères les plus compliqués à déterminer, l'unité fonctionnelle, un paramètre qui permet de diviser l'impact environnemental par le nombre d'années de longévité du produit. « Au final, nous nous sommes alignés sur la durée de garantie du produit », explique André-Pierre Doucet.

 

 

 

Nous avons devancé la phase expérimentale en débutant fin janvier avec 100 produits et une approche multicritère. Mi-juillet,ce sera au tour de la literie, pour poursuivre à la rentrée avec le meuble, la déco et les produits électroniques. L'objectif est d'arriver à 500 produits d'ici à un an. 

Christian de Meerschman, directeur qualité de Conforama                                                                                 

 

En e-commerce, il est difficile de se démarquer autrement que par le prix ou la communication. Participer à l'expérimentation est pour nous un moyen de nous différencier de nos concurrents. Dès cet été, nous indiquerons l'impact sur l'air, l'eau et la terre de la plupart de nos réfrigérateurs et lave-linge.

Daniel Broche, président de Discounteo

 

L'expérimentation est un enjeu de taille pour la distribution, qui sera la première vitrine de l'affichage environnemental. L'empreinte écologique de 160 produits Intermarché et Bricomarché sera progressivement affichée sur notre site et via une application internet mobile.

Jean-Marc L'Huillier,adhérent Intermarché en charge de la direction du développement durable du Groupement Les Mousquetaires.

De nombreux ingrédients n'ont pas encore fait l'objet d'étude : il est difficile de mesurer leur impact environnemental. En outre, plus les produits sont transformés, plus il est compliqué de l'analyser.

Christine Renard, directrice du développement durable chez Martinat

Chacun sa donnée

Chaque secteur a ses particularités. « En alimentaire, les calculs sont basés sur la portion ou les 100 grammes », précise Isabelle Kaiffer, directrice commerciale et marketing de GreenNext. Mais les analyses ne sont guère plus faciles : « Nous travaillons depuis deux ans sur un référentiel transversal à l'alimentaire et nous en sommes à la dixième version », explique Carole Fonta, chef de projet développement durable de l'Ania.

Même complexité quant aux choix des critères à mentionner en plus du CO2. Chez Coca-Cola, l'affichage portera, dès juillet, sur les bouteilles PET de 1,5 litre et les canettes de 33 cl. « Nous communiquerons sur trois critères : l'empreinte carbone, la consommation d'eau et la recyclabilité », détaille Arnaud Rolland, responsable du développement durable de Coca-Cola Entreprise. Les deux premiers critères seront également mentionnés, dès l'automne, pour les cannettes de Kronenbourg, avec, en sus, l'item de la toxicité de l'eau. Henkel ajoutera celui de la production de déchets d'emballage, tandis que la papeterie Hamelin précisera, pour ses cahiers scolaires Oxford, ses chemises à élastiques Elba et ses pochettes Canson, l'épuisement des ressources naturelles non renouvelables et la dégradation de l'écosystème forestier. « Cependant, il n'y a pas encore de méthode de calcul définie par l'Ademe sur ce critère », prévient Virginie Ori, responsable du développement durable du papetier.

SIX ANS DE RÉFLEXION

Le rapport du comité opérationnel 23 (Comop 23) « consommation » du Grenelle de l'environnement établit dès 2007 la perspective d'un affichage obligatoire d'informations environnementales. Depuis, le projet a avancé... à petits pas.

- MAI 2008

Création de la plate-forme Ademe-Afnor sur l'affichage environnemental des produits. Deux mois plus tard, l'Afnor publie un référentiel des bonnes pratiques.

- JANVIER 2009

Des groupes de travail sectoriels sont créés au sein de la plate-forme Ademe-Afnor.

- AOÛT 2009

L'article 54 de la loi Grenelle I précise que « la mention des impacts environnementaux des produits [...] en complément de l'affichage de leur prix sera progressivement développée ».

- JUILLET 2010

L'article 228 de la loi Grenelle II détermine le cadre de l'expérimentation de l'affichage environnemental qui démarrera le 1er juillet 2011 pour une durée minimale de un an, après concertation avec les acteurs concernés et sur la base du volontariat.

- 1er JUILLET 2011

Lancement de l'expérimentation. Les 168 entreprises volontaires ont jusqu'à décembre pour démarrer ce test.

- ETÉ- AUTOMNE 2012 Remontées et analyses des expérimentations. Le bilan sera transmis au Parlement pour une éventuelle généralisation du dispositif.

Autre casse-tête, une fois les calculs faits : comment les présenter ? Si les entreprises doivent déclarer les valeurs absolues, peu claires cependant pour le béotien, le choix du format est ouvert. Les Mousquetaires ont ainsi opté pour une échelle allant de A à J, la Chambre syndicale des eaux minérales affichera le CO2 en valeur brute pour 100 ml comparé à la consommation quotidienne d'un Français (20,24 kg équivalent carbone selon Ipsos), tandis que Conforama indiquera les valeurs brutes et une note globale. Une présentation également retenue par Picard : « En juillet, dix produits seront affichés avec une note globale en magasin, sous forme d'échelle, apposée au-dessus des congélateurs à côté des prix. Les trois indicateurs (CO2, biodiversité et pollution aquatique) seront détaillés sur notre site », explique Arnaud Brulaire, responsable du développement durable de l'enseigne.

 

 

Nous diffuserons les premières étiquettes environnementales en septembre, sur certains de nos produits sous marques propres. Les informations, indiquées en données brutes et en échelle, seront délivrées sur notre site internet, mais aussi en rayon et sur les packagings. 

Farad Zatar, responsable du développement durable chez Boulanger                                                                                      

 

Nous avions commencé à réfléchir sur l'impact environnemental dès 2006. Aujourd'hui 550 de nos produits Casino affichent leur indice carbone et une centaine de références supplémentaires seront concernées dans quelques mois. Pour une soixantaine de produits, nous ajouterons d'ici octobre d'autres critères, comme l'eau.

Philippe Imbert, directeur de la qualité du groupe Casino

Dans les sodas, les postes majeurs d'émissions sont l'emballage (50%), le transport (15 à 20%), la réfrigération (15%) et les ingrédients pour le reste. En termes de flux logistiques, nous avons calculé que nos produits parcourent en moyenne 261 km, soit 4% de moins qu'en 2009, suite à nos investissements pour renforcer les capacités de nos usines.

Arnaud Rolland, responsable développement durable de Coca-Cola Entreprise

Pauvre consommateur !

De fait, la majorité des participants à l'expérimentation afficheront l'impact environnemental sur internet : « Dans les temps impartis, c'était la meilleure solution pour être le plus réactif possible et pouvoir publier les données au fur et à mesure », argumente Jean-Marc L'Huillier chez les Mousquetaires. Casino, en revanche, les déclinera aussi sur les packagings, de même que Boulanger, qui les mentionnera également en rayon. Le consommateur s'y retrouvera-t-il ? Là aussi, un gros travail de pédagogie est à prévoir tant les a priori sont nombreux, comme le coût environnemental des produits importés. « Prenez le célèbre cas de la rose du Kenya : malgré l'impact de son transport, elle a une empreinte moins importante que la rose de Hollande, car cette dernière est cultivée en serres chauffées », raconte Philippe Imbert. Les vendeurs n'ont pas fini d'être - vertement - interpellés par les clients en rayon !

 

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Article extrait
du magazine N° 2189

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