« Le divorce entre Français et indice des prix persiste »

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L'Insee s'explique sur le décalage entre la croissance modérée de son indice phare et la forte inflation ressentie par les Français. Un « divorce » lié à une mauvaise compréhension du rôle de l'indice et à des biais comme l'inflation masquée, mise en lumière l'an dernier par LSA.

LSA - Quelles sont les principales critiques qu'essuie l'indice des prix à la consommation (IPC) ?

Dominique Guédès - Sa nature d'indicateur économique - il sert à calculer la richesse du pays, le produit intérieur brut (PIB) - et son rôle d'indexation - il permet de réévaluer le Smic, les pensions alimentaires et les salaires - en font l'un des indices les plus médiatisés aujourd'hui. Il est donc logique qu'il soit exposé aux critiques. L'un des principaux griefs porte sur la composition de l'indice, qui ne refléterait pas vraiment le panier de la ménagère, et qui serait « fourre-tout », car englobant tout ce qui se consomme, les biens comme les services. C'est vrai qu'il repose sur un profil moyen qui ne correspond à aucun Français type. Mais c'est la logique même d'un indice censé refléter la consommation moyenne des Français. On nous reproche souvent, par exemple, de sous-estimer la part des loyers dans notre indice, en oubliant que les propriétaires ne payent pas de loyers ou que les provinciaux en payent beaucoup moins que les Parisiens.

LSA - Comment expliquez-vous que, depuis quelque temps, les Français ne se retrouvent plus dans l'indice des prix à la consommation ?

D. G. - Le divorce entre inflation réelle et perçue date de l'arrivée de l'euro et il n'est pas spécifique à la France. D'autres pays comme l'Allemagne ou l'Italie ont connu le même phénomène. Mais ce qui nous préoccupe, c'est que l'écart persiste. On le mesure à travers notre enquête de conjoncture auprès des ménages à qui on demande leur ressenti de l'inflation, le résultat étant exprimé en soldes d'opinion.

Le fait que les Français semblent ne pas « croire » nos chiffres ne nous laisse pas insensibles. On essaye de faire de la pédagogie tout en restant philosophe, car le phénomène n'est pas nouveau. Dans les années 70, déjà, la Confédération générale du travail (CGT) avait décidé de publier son propre indice, mais la centrale syndicale a finalement renoncé en constatant une relative convergence entre les deux mesures. En outre, ni les économistes ni les syndicats ne remettrent en cause nos résultats.

LSA - L'idée de Leclerc de ne s'intéresser qu'aux revenus hors charges incompressibles, le « revenu libéré », pour évaluer le pouvoir d'achat et l'inflation n'est-elle pas une piste ?

D. G. - C'est une approche connue, même si on préfère parler de « revenu arbitral » et pas de revenu « libéré ». On peut tout à fait opérer des découpages de l'indice des prix pour aller davantage dans le détail. Les économistes ne s'en privent pas. Reste à savoir si c'est légitime : quand on engage des négociations salariales, c'est sur la base d'un salaire global, pas de découpages plus ou moins discutables. Et il me semble peu légitime de vouloir découper des tranches dans les dépenses des Français. En même temps, c'est vrai que le ressenti, le subjectif, repose souvent sur des éléments marginaux.

LSA - En novembre, LSA et Panel International mettaient à jour une inflation masquée de grande ampleur dans les produits de grande consommation, liée au renouvellement de l'offre. N'explique-t-elle pas ce problème de perception ?

D. G. - Sans doute en partie, mais le but de notre indice est d'évaluer l'évolution d'un panier de biens et de services constant, mis à jour tous les ans. Pas la hausse du coût de la vie. Nos mesures se font donc à périmètre stable, nous comparons une voiture de même marque, de même modèle, avec les mêmes options, vendue chez le même concessionnaire... Quand des produits disparaissent, nous les remplaçons par les plus proches. S'il n'y a pas de constance en termes de qualité, on calcule un taux de correction de l'effet qualité pour gommer les différences. Nous ne mesurons donc pas l'effet du renouvellement de l'offre comme vous l'avez fait dans votre étude. On considère d'ailleurs que si il y a augmentation de la qualité, elle se traduit plus par une augmentation des volumes achetés que par celle des prix. Comme dans le cas d'un nouveau CD-Rom doté de deux fois plus de mémoire ou d'un vêtement bénéficiant d'une nouvelle fibre beaucoup plus résistante... Par ailleurs, contrairement à notre indice, qui se fait à biens et à qualité constants, votre étude tient compte également d'effets de structure liés au fait que la consommation évolue dans le temps. Ainsi, le passage d'un nettoyant liquide à des lingettes est plus de l'ordre du changement structurel que de la simple substitution.

LSA - Pourquoi alors ne pas produire un véritable indice du coût de la vie ?

D. G. - C'est plus lourd et plus complexe à produire que l'évaluation d'un panier moyen constant, il s'agit de calculer un panier « réel » mesuré à un instant T, ce qui implique de suivre la consommation des ménages à travers des panels. Les états-Unis ont lancé un indice du coût de la vie, mais il reste expérimental. Ils l'ont décidé après un rapport parlementaire réalisé en 1996 par le sénateur Boskin, un économiste qui critiquait l'indice de prix parce qu'il mésestimait l'effet qualité. Ce libéral considérait que les vertus positives de l'effet qualité n'étaient pas suffisamment prises en compte dans l'indice et donc que l'inflation était surévaluée !

LSA - Tenez-vous compte des critiques récentes ?

D. G. - Bien sûr, et nous avons le souci d'adapter nos outils. Un travail européen sur la mesure de l'effet qualité a ainsi été lancé un peu avant le débat sur l'inflation masquée. Et nous sommes en train de calculer un indice hors ajustements de qualité dont nous avons décidé d'accélérer la production après la polémique qui s'est développée. Nous devrions disposer des premiers résultats fin mars. Mais on peut déjà dire qu'il n'y aura pas autant d'écarts que dans votre étude pour la simple raison qu'en cas de renouvellement de l'offre nous continuons d'aller chercher les produits les plus similaires. Par ailleurs, dans un souci de pédagogie et de transparence, nous réfléchissons à la possibilité de rendre publique la liste confidentielle des 1 000 variétés [les types-NDLR] de produits et de services qui composent notre indice.

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Article extrait
du magazine N° 1848

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