Le DPH prend la route de l'huile de palme « durable »

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Dossier Depuis plusieurs mois, les industriels multiplient les engagements pour une huile de palme certifiée responsable et durable. Même pour les cosmétiques, qui utilisent beaucoup cet ingrédient controversé. La Fédération des producteurs malaisiens a invité LSA afin de constater sur le terrain que tout n'est pas si noir.

Il s'appelle Prabhakar. Il est Indien. Il a 28 ans. Sous un soleil éblouissant et une humidité étouffante, il coupe avec sa longue faucille les grappes de palme, tout en haut des palmiers. De 6 heures du matin à 14 h 30, car l'après-midi, « il fait trop chaud », il arpente les 40 000 hectares de la United Plantations Berhad, à 180 kilomètre au nord de Kuala Lumpur, sur la péninsule malaisienne. Prabhakar travaille pour 225 € par mois. Un peu plus que le salaire moyen en Malaisie. Comme la plupart des 6 000 ouvriers, il est logé dans une maison payée par la plantation.

 

Un usage au quotidien

 

Manier la faucille de 5 mètres, pour atteindre les grappes les plus hautes, demande de la dextérité, et des réflexes pour se retirer quand elles tombent lourdement sur le sol. Puis elles seront ramassées et partiront au moulin, afin d'en retirer le substantifique jus. Lorsqu'on lui demande quels sont les problèmes liés à l'huile de palme, il n'en connaît qu'un : « Le prix est trop bas sur le marché. » Une réponse bien éloignée de la polémique qui fait rage en Occident.

Cette huile, lui, l'utilise tous les jours pour cuisiner. Il ne comprend pas les réticences à la consommer. En Europe, les industriels ont rapidement découvert les bienfaits de ce fruit. Son essence a des propriétés naturelles et notamment industrielles qui en font un bijou. Ils ont commencé à en mettre un peu partout : sucreries, plats cuisinés, gâteaux, etc. En supprimant l'étape d'hydrogénation des autres huiles, quand elles étaient utilisées, « l'huile de palme a permis de faire disparaître les acides gras trans, très cancérigènes, de l'alimentation », précise Jean-Michel Lecerf, médecin endocrinologue et chef du service nutrition à l'Institut Pasteur de Lille (59). Une utilisation massive, de plus en plus polémique, pointée du doigt par des associations de consommateurs. Très riche en acides gras saturés, l'huile de palme est accusée d'augmenter considérablement le risque de maladies cardio-vasculaires, lors de surconsommation. Lors de surconsommation, justement. « Ce n'est pas un danger dans le cadre d'un régime normal », assure le spécialiste.

Mais l'huile de palme n'a pas que l'agroalimentaire pour unique destination. Pour environ 20% de son usage, c'est dans les cosmétiques, les gels douche, les lessives et les produits d'entretien qu'elle est présente, sous forme brute ou de dérivés. Une présence moins médiatisée.

 

Questions environnementales

 

Avec la prédominance de la « chimie verte », qui consiste à ne plus utiliser de substances issues du pétrole, les huiles végétales ont le vent en poupe, dont l'huile de palme. Et pour ces produits, la question santé n'existe pas.

Seulement, l'huile de palme n'est pas seulement décriée pour ses 49% d'acides gras saturés. Mais aussi pour l'environnement. Les producteurs sont accusés de bien des maux : déforestation massive, destruction d'un territoire où cohabitent des peuples indigènes et des espèces rares - les éléphants et les orangs-outans -, utilisation de pesticides... Dans une région du monde célèbre pour sa faune et sa flore : la Malaisie et l'Indonésie.

Ces deux pays fournissent à eux seuls plus de 80% de la production mondiale d'huile de palme. Les palmiers y remplissent le paysage, comme les champs de blé en France. Pour la Malaisie, cette industrie représente 11% du PIB et permet au pays de croître et à beaucoup de petits agriculteurs de subvenir à leurs besoins. Ces petits fermiers, dont les plantations font moins de 50 hectares, représentent 40% de la production malaisienne. Ils ne comprennent pas l'agitation occidentale - surtout française - à ce sujet. Prise en grippe par des associations de protection de l'environnement, l'huile de palme a fait couler beaucoup d'encre. A été boycottée. Des marques vont jusqu'à indiquer que leur produit n'en contient pas, à l'instar des colorants ou des conservateurs. Au point que le gouvernement français a pris le problème à bras-le-corps. Alors même que le pays n'importe que 0,8% de la production mondiale d'huile de palme, une loi a été présentée pour taxer de manière supplémentaire les produits agroalimentaires qui en contiennent.

Mais elle était justifiée sous le volet santé, et présentée dans le PLFSS 2014. Et non en rapport avec la question environnementale.

 

Vers une taxe européenne

 

Cette taxe n'a finalement pas vu le jour. Mais pourrait bien revenir sous le volet environnemental, au niveau européen, et concerner, cette fois-ci, tous les produits. Les rumeurs commencent à poindre du côté de Bruxelles. Une taxe jugée injuste par les officiels malaisiens. « Ce sont des choses qu'on ne fait pas quand on prétend pratiquer le libre-échange », s'exprime Douglas Uggah Embas, le ministre malaisien des Plantations et Matières premières. Le geste inquiète. Une telle législation, si elle se répandait, pourrait entacher l'économie de ce pays, dont la croissance a été de 5,6% en 2012 et proche de 5% en 2013. Elle est interprétée comme une mesure de protectionnisme occidental. « Nous avons des concurrents, avance le ministre. Ils essaient de s'en servir pour nous sortir du marché. » Il pense notamment au soja, au colza... Ce dernier représente 57% de la production d'huile végétale française. Et le gouvernement laisse sous-entendre qu'il ne restera pas sans rien faire. Il achète régulièrement des A380... Il réagira face à cette décision économique que les Malaisiens considèrent d'autant plus injuste qu'elle est basée, selon eux, sur des clichés.

 

Des buffles et des brebis

 

« Comme partout, il y a des brebis galeuses », estime le Danois Carl Nielsen, directeur de United Plantations Berhad. Sa plantation, créée en 1906, s'est mise à l'huile de palme dans les années 50. C'est une propriété familiale qui génère 300 millions d'euros de chiffre d'affaires. Et les 165 000 tonnes d'huile qu'il produit par an sont toutes certifiées. United Plantations est ce qui se fait de mieux en matière d'huile de palme durable. Sa propriété fut la première à être certifiée responsable (RSPO), en août 2008. Elle génère sa propre électricité à partir des déchets de palmier, utilise six à huit fois moins de pesticides et des buffles plutôt que des tracteurs quand il le peut. Et le biogaz émis par la raffinerie est réutilisé en interne. « Il y a des sociétés qui ne font pas bien les choses, avoue Carl Nielsen. Mais on ne peut pas mettre tout le monde dans le même panier. » Et il reproche aux discours des associations d'avoir diabolisé l'huile de palme. Sur les orangs-outans, par exemple, « 40% des palmiers sont cultivés sur des terres où il n'y en a absolument jamais eu ! », fulmine-t-il. Concernant les brebis galeuses, « Le gouvernement fédéral fait beaucoup d'efforts, estime le docteur Choo Yuen-May, directrice du Malaysian Palm Oil Board (MPOB), l'agence gouvernementale pour le développement de l'huile de palme. Même s'il existe des différences de gouvernance entre les différents états », confrontés chacun à des situations économiques et à des enjeux politiques différents. L'État de Sarawak, sur l'île de Bornéo, est ainsi montré du doigt. Mais « c'est un des plus pauvres de Malaisie, il faut lui laisser le temps de se développer », tempère-t-elle.

Se développer ? C'est apprendre les bonnes pratiques. Respecter les terres, interdire notamment les incendies « accidentels » qui permettent de rendre les terres cultivables quand elles ne le sont pas. C'est pousser les producteurs à se plier aux cahiers des charges de la RSPO. Mais ils n'ont aucun intérêt économique à le faire. Cela demande un gros investissement que les petits fermiers ne peuvent se payer, et pour un prix à la tonne valorisé à 804 $, soit 4 $ de plus que le non-certifié... « Au départ, la tonne d'huile RSPO valait 60 $ de plus, raconte Carl Nielsen. Mais la demande n'a pas suivi, et les prix ont chuté. » Aujourd'hui, la RSPO représente 16% de l'huile de palme malaisienne. Alors même que le concept existe depuis sept ans... Mais cela pourrait changer.

 

Acteurs mondiaux

 

De gros acteurs commencent à prendre les choses en main. Unilever, Henkel, L'Oréal, font tous partie depuis peu de l'Alliance pour une huile de palme durable. Ils investissent dans des projets. « Nous voulons donner une impulsion, explique Laurent Gilbert, directeur du développement international de la recherche avancée chez L'Oréal. Surtout pour améliorer la traçabilité sur l'huile et ses dérivés. »

Selon nos informations, une autre marque de gel douche serait en train de reformuler ses références. Plutôt que d'accuser un ingrédient, l'histoire va vers une amélioration continue de l'existant. Malgré tout, « les critiques ont fait progresser la filière », estime Laurent Gilbert. Même si le chemin est encore long. Afin que ces pays ne commettent pas les mêmes erreurs que les Français ont faites trois cents ans avant eux, en défrichant à tout-va.

À SAVOIR

  • Les cosmétiques représentent 10% de l'utilisation mondiale d'huile de palme. Les détergents (lessives...) totalisent 10% également. L'alimentaire, 80%, et les biocarburants moins de 1%.
  • On la trouve dans les soins de la peau, capillaires, gels douche, crèmes, etc., pour ses vertus texturantes, détergentes ou moussantes.

Les marques s'engagent

  • Représentant moins de 0,1% de l'utilisation mondiale d'huile de palme, L'Oréal est pionnier de l'huile « responsable » (RSPO), notamment avec The Body Shop. 100% de son approvisionnement est certifié, et, d'ici à 2015, le groupe veut en améliorer la traçabilité et le garantir « sans déforestation ».
  • Henkel a rejoint la RSPO en 2008. Il a été le premier à acheter des certificats pour l'huile de palmiste (le noyau). Fin 2013, il s'est associé à Solidaridad. Les deux ont lancé un projet pour aider les petits producteurs du Honduras à améliorer leur technique de production, pour accéder à la certification RSPO.
  • Attaqué par les associations via des campagnes web, Unilever a été contraint de se pencher sur l'huile de palme, et fut à l'initiative de la RSPO. C'est un des plus gros consommateurs de cette huile, car il est présent sur tous les segments où on en trouve (agroalimentaire, gels douche, lessives...).

La polémique en question

La culture du palmier détruit-elle la forêt ?

La Malaisie, sur un territoire de plus de 39 millions d'hectares, en consacre 5,1 millions à la culture du palmier à huile. Face au succès, son expansion a été très forte ces dernières années. Aussi, pour trouver des terres cultivables, le pays a dû empiéter sur des territoires parfois controversés. En 1992, à la conférence de Rio, la Malaisie avait pris l'engagement de garder 50% de sa surface en forêt (en France, cet espace est de 29,7%). Et il ne lui reste que quelques pour-cent de liberté pour tenir son engagement. Selon les officiels du pays, c'est aussi l'urbanisation croissante qui est à l'origine du grignotage des forêts. Le palmier à huile permet aussi plusieurs récoltes par an. Pour l'huile, il est le végétal le plus productif par hectare, cinq à six fois plus que pour le colza ou le soja, et consomme de ce fait moins de terres.

Les orangs-outans sont-ils menacés d'extinction ?

Véritable symbole des méfaits de la culture de l'huile de palme : les orangs-outans. En consacrant des hectares de forêt à sa production, ces derniers n'auraient plus d'espaces habitables. Et, surtout, les incendies destinés à s'attribuer des terres cultivables seraient à l'origine de sa disparition. Car, oui, ils sont en danger. Mais la question est complexe. Ces animaux protégés n'ont, par exemple, jamais été présents sur la métropole de la Malaisie. C'est surtout sur Bornéo, où l'on n'en compte plus que 11 000 (dont 7 000 dans la partie Indonésienne) et 5 000 sur Sumatra. Seuls 8 500 vivent dans un espace protégé. Outre l'huile de palme, le braconnage - car l'orang-outang se mange - est aussi un grand danger pour cette espèce. Et la médiatisation de ce singe a occulté celle sur la disparition des éléphants. Dont la situation est bien plus critique.

Qu'est-ce qu'une exploitation durable ?

Pour faire de l'huile de palme durable, il faut tout d'abord s'assurer que les terres ont été appropriées légalement (pas d'incendies de forêt, dans le respect des populations locales...). Ce qui peut être subjectif et politique, selon les États, notamment les plus pauvres. Ensuite, la plantation doit vérifier certains critères. La traçabilité doit être précise : très importante quand un grossiste s'approvisionne chez de nombreux petits fermiers (plantations de moins de 50 hectares). L'utilisation d'engrais est réglementée, la vie des ouvriers aussi. Tout cela a un coût que les producteurs ne retrouvent pas dans le prix final de l'huile certifiée. Cette dernière coûte 4 $ de plus par tonne, du fait de la faible demande. Un différentiel qui ne pousse pas les producteurs, notamment les plus petits, à investir.

Cette huile est-elle vraiment nocive ?

Dans le débat sur l'huile de palme, c'est souvent la question sanitaire qui l'emporte. Très riche en acides gras saturés - quatre fois plus que l'huile d'olive -, elle est soupçonnée d'augmenter les risques cardio-vasculaires. Si elle est consommée à outrance, en effet. Mais en l'absence de surconsommation, le danger est plus relatif. Selon le gouvernement malaisien, elle pourrait même avoir des côtés bénéfiques. Dans cette région du monde, elle est utilisée quotidiennement en tant qu'huile de cuisine, par exemple, tout comme l'huile d'olive en Europe. En France, nous la consommons dans les produits « plaisirs », souvent perçus négativement : les aliments sucrés et les cosmétiques. Pour valoriser son image, la Malaisie l'a même développée sous forme de compléments alimentaires.

Le boycott est-il utile ?

La distribution a beaucoup réagi dans la polémique. Système U ou Casino ont retiré l'huile de palme de certains de leurs produits. Suivie ensuite par de nombreuses marques. Un boycott « injuste » et « inutile » - voire « stupide » - pour les producteurs. « C'est détruire tous les efforts que déploient certains pour améliorer la production et laisser les autres faire ce qu'ils veulent », explique Carl Beck-Nielsen, directeur de United Plantations, la première plantation certifiée RSPO, en 2008. Pour Marc Ancrenaz, fondateur d'une ONG de préservation des orangs-outans (lire ci-dessous), « le boycott ne doit pas être le message. Ils mettront autre chose à la place », qui ne sera pas forcément meilleure. Encourager la labellisation - « un bon début, loin d'être parfait » - permettra d'améliorer les choses.

Une taxe retoquée... mais qui pourrait s'élargir

L'amendement Nutella, qui visait à taxer les produits alimentaires contenant de l'huile de palme, n'aura pas pas vu le jour dans le PLFSS 2014. Il pourrait revenir dans le grand projet de loi de santé de 2014, mais ne correspond pas, pour l'instant, aux contours de ce projet. Finalement, et la question semble se poser de plus en plus, une taxe pourrait être envisagée, mais sur l'aspect environnemental, et non sanitaire, plutôt au niveau européen, et concernant, cette fois, tous les produits. Seule modification pour 2014 : préciser sur l'emballage les types d'huile utilisés, d'ici au 13 décembre 2014. Un règlement déjà en vigueur dans de nombreux pays, comme en Malaisie...

QUESTION À Choo Yuen-May DIRECTRICE DU MALAYSIAN PALM OIL BOARD

LSA - Comment comptez-vous continuer à croître sur ce secteur tout en respectant l'environnement ?

Dr Choo Yuen-May - La Malaisie tiendra ses engagements pris en 1992, et conservera 50% de son territoire en réserve forestière. Et, pour garder notre objectif de croissance, nous mettons en place une politique visant à améliorer la productivité en augmentant les bonnes pratiques d'agriculture. La productivité d'aujourd'hui, 4 tonnes par hectare par an, devrait passer à 6 tonnes d'ici à 2020. Ce qui permettra de conserver notre rythme de croissance sans empiéter sur de nouvelles terres. En parallèle, nous développons un label propre à notre pays [trois ans après l'Indonésie, NDLR] : le Malaysian Sustainable Palm Oil (MSPO), afin notamment d'aider les petits planteurs [moins de 50 ha], qui ne peuvent pas faire partie du groupe RSPO par manque de moyens, à développer une huile de palme durable.

PROPOS RECUEILLIS PAR E.G.

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Article extrait
du magazine N° 2305

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