Le frais non laitier en marche vers l'agroécologie

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Entre le bio et le conventionnel, une troisième voie est en train de gagner les produits frais non laitiers. Sans pesticides, sans OGM, sans antibiotiques… Quels sont les efforts menés par les industriels et les distributeurs pour répondre aux nouvelles attentes sociétales ?

agroécologie

A Pierrelatte, dans la Drôme, les chaises sont soigneusement alignées et l’estrade montée ce vendredi 27 mai 2016. Plus que quelques heures avant l’inauguration officielle de la nouvelle serre de tomates des Paysans de Rougeline. La société, qui appartient à cinq organisations de producteurs, est ancrée en Provence, dans le Roussillon et le Sud-Ouest de la France. Elle commercialise principalement des tomates, mais aussi des concombres et des fraises. « Sur ce marché extrêmement concurrentiel en raison notamment du poids grandissant des tomates importées, notre priorité est de renforcer notre production, mais aussi notre compétitivité autour de modèles agricoles engagés et en phase avec les attentes sociétales », explique Gilles Bertrandias, directeur général des Paysans de Rougeline.

Un petit tour dans la nouvelle serre, qui s’étend sur 3,7 hectares, permet de prendre la mesure de sa détermination. Ici, la chaleur nécessaire à la culture des tomates – une température de 23 à 24°C est idéale – provient de ressources forestières locales transformées par une centrale de cogénération à la biomasse. L’installation de capteurs permet de contrôler au mieux l’usage de fertilisants et de réduire la consommation d’eau. Quant aux produits phytosanitaires, ils ont quasi été bannis au profit d’insectes utiles capables de contrôler les attaques des insectes ravageurs. Déposé par Les Paysans de Rougeline, ce modèle d’écoserre a déjà permis la création de 50 hectares depuis ces quatre dernières années.

À l’image des Paysans de Rougeline, bon nombre de producteurs, d’industriels et de distributeurs semblent déterminés à améliorer les conditions de production ou ont carrément pris le virage de l’agroécologie. Cette démarche consiste à s’appuyer sur les services rendus par les écosystèmes (micro-organismes, cultures associées…), plutôt que de recourir aux intrants (engrais, pesticides…).

Limiter les phytosanitaires et les antibios

Le contexte réglementaire est, il est vrai, porteur, et les attentes des consommateurs de plus en plus clairement exprimées. Depuis 2012, ­Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, multiplie les plans, avec pour objectif de faire baisser l’utilisation des produits phytosanitaires dans les productions agricoles, tout comme ­le ­recours aux antibiotiques dans les élevages. Certains chiffres font froid dans le dos. Selon un rapport britannique, dévoilé en mai 2016, d’ici à 2050, l’antibiorésistance pourrait être bien plus meurtrière que le cancer et provoquer 10 millions de morts par an.

« Nous n’avons pas attendu Stéphane Le Foll pour faire de l’agroécologie », fait remarquer Pierre-Yves Jestin, président de Savéol et maraîcher. Avec sa femme, il cultive à Brest trois hectares de tomates sous serre. Depuis 1981, les maraîchers adhérents de la coopérative ont recours aux insectes utiles plutôt qu’aux produits phytosanitaires. « La chimie ne nous permettait plus de lutter contre les insectes ravageurs. Il fallait trouver une autre solution. Par ailleurs, nous avons de la main-d’œuvre qui travaille dans les serres. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire n’importe quoi », insiste Pierre-Yves Jestin. Une prise de conscience qui a conduit Savéol à investir en 2013 près de 2 millions d’euros dans la production de ses propres insectes.

Au-delà du contexte réglementaire et des attentes des consommateurs, certains opérateurs ont pu, au départ, s’engager dans cette voie qui se dessine entre le bio et le conventionnel pour des raisons purement économiques ou par simple bon sens. « Améliorer les conditions d’élevage permet d’avoir des animaux en bonne santé, qui ont faim et qui grossissent bien », assure Thierry du Teilleul, directeur marketing groupe de Cooperl Atlantique. Après de lourds investissements en recherche et développement menés depuis 2010, le numéro un de l’abattage de porcs a entrepris d’élever jusqu’à 25% de sa production de porcs sans traitement antibiotique à partir du sevrage des animaux.

Favoriser le bien-être animal

Dans les Deux-Sèvres, à Pamproux, c’est une baisse du cycle de production des œufs observée à partir de 2010 qui a conduit la société Pampr’œuf (750 millions d’œufs par an) à remettre à plat les conditions d’élevage. « Les poules sont extrêmement vulnérables au risque de contamination de salmonellose. Pour qu’elles pondent des œufs de qualité en quantité régulière, elles doivent absolument se sentir bien, que cela soit en cage ou en plein air », raconte Hervé Collet, directeur général d’Ovalis, société chargée de la commercialisation des œufs au sein de Pampr’œuf. La société décide, donc, de répandre en surface une flore biologique permettant le développement de bactéries bactériophages dans les bâtiments. Les poules sont vaccinées contre la salmonelle, et leur flore digestive est ­renforcée par des produits naturels dilués dans l’eau. « Désormais, le préventif prime sur le curatif, que nous avons complètement supprimé », précise Hervé Collet. Pampr’œuf, qui détient depuis 2013 la licence Lustucru pour les œufs, a décidé de valoriser sa démarche avec cette toute nouvelle gamme d’œufs de poules élevées sans antibiotiques. « Ce produit est lancé dans un contexte très porteur. Pour nous, c’est aussi un moyen de se différencier de la concurrence », s’enthousiasme le directeur général d’Ovalis.

Souvent un visionnaire au départ

D’un opérateur à l’autre, les décisions prises pour tenter de produire dans de meilleures conditions relèvent bien souvent de la vision d’un homme. On pense à Alain Guillemin, directeur général de Terrena en 2009, qui a alors l’ambition de faire basculer les adhérents de la coopérative vers un nouveau modèle économique, celui de l’agriculture écologiquement intensive. « Les coopératives ont joué un rôle important dans la négociation de ce virage », confirme Christian Pèes, président du groupe Euralis. Selon Maximilien Rouer, secrétaire général de Terrena, il en va de la fierté des agriculteurs à l’égard de leur travail, de la nécessité pour eux de gagner leur vie et de préserver leur santé. Chez les distributeurs également, certains hommes ont pu se montrer visionnaires. Ainsi, « à partir de 1992, le développement de la Filière Qualité de Carrefour, qui a l’ambition de proposer des produits de terroir de qualité issus de méthodes de production respectueuses de l’environnement, repose à l’époque sur la volonté d’un seul homme, Gabriel Binetti », rappelle admiratif Bruno Lebon, directeur des produits frais chez Carrefour.

Selon Maximilien Rouer, coauteur aux côtés d’Hubert Garaud, président de Terrena, d’un ouvrage au titre pour le moins explicite, Les agriculteurs à la reconquête du monde. Pourquoi le monde agricole va survivre et même nous sauver (Éd. JC Lattès), le chemin à parcourir reste long. « Pendant près de soixante ans, les agriculteurs ont, dans un marché complètement régulé, produit sans se préoccuper de l’aval. Au-delà des méthodes de production, ce sont les relations avec les consommateurs qu’il faut inventer en misant sur la codéveloppement de produits avec les distributeurs », insiste le secrétaire général de Terrena.

Renforcer les relations avec les agriculteurs

Des difficultés dont sont bien conscientes les parties prenantes. « Nos clients ont une demande affirmée pour ce nouveau type de produits, mais le développement de solutions alternatives prend du temps, et il faut que le modèle économique tienne la route », fait valoir le président d’Euralis. La coopérative qui, aux côtés du groupe Avril, détient dans le Sud-Ouest une usine de nutrition animale, vient, après une première tentative dans les années 90, de relancer le développement d’une filière de soja et d’investir dans une usine de trituration. « Pour l’instant, cet investissement constitue un petit dossier qui n’est cependant pas sans risques et suppose un engagement de la part de nos clients », poursuit Christian Pèes. Des paroles qui raisonnent dans le vide ? « Proposer de nouveaux produits relève d’une grande complexité et nous pousse à renforcer les relations de contractualisation avec les agriculteurs », souligne, pour sa part, ­Philippe Imbert, médiateur interne dédié à la gestion des relations avec le monde agricole et avec les fournisseurs chez Casino.

L’émergence de ce nouveau territoire de consommation n’a assurément pas fini de faire débat. Et parce que la nuit est justement propice aux échanges, le ministère de l’Agriculture organise ce jeudi 23 juin La Nuit de l’agroécologie, partout en France, au cours de laquelle agriculteurs, consommateurs et pourquoi pas distributeurs pourront expliquer le sens de leurs engagements, de leurs pratiques et de leurs attentes…

Un contexte réglementaire porteur

2012

Adopté en 2012 pour cinq ans, le Plan national de réduction des risques d’antibiorésistance en médecine vétérinaire, Écoantibio 2017, se fixe pour objectif de réduire de 25% la consommation d’antibiotiques d’ici à 2017.

2014

En 2014, le projet de loi d’avenir pour l’agriculture crée des groupements d’intérêt économique et environnemental pour que les agriculteurs bénéficient de majorations dans l’attribution des aides publiques lors de leurs projets agroécologiques.

2015

Né du Grenelle de l’environnement de 2008, le Plan Écophyto devait baisser de 50 % l’usage des pesticides d’ici à 2018. La nouvelle version en 2015, Plan Écophyto 2, table sur une baisse de 50% d’ici à 2025.

L’agroécologie, qu’est-ce que c’est ?

L’agroécologie est l’utilisation intégrée des ressources et des mécanismes de la nature dans l’objectif de production agricole. L’agroécologie allie les dimensions écologique, économique et sociale et vise à mieux tirer parti des interactions entre végétaux, animaux, humains et environnement.

Source : ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et des Forêts

Les chiffres

  • 16,4 milliards d’euros : le chiffre d’affaires du frais non laitier, à + 3,1%
  • + 2 % : l’évolution en volume des produits frais non laitiers
  • + 3,7 % : l’évolution de l’assortiment en HM + SM du frais non laitier

Données en CAM arrêtées à P3 2016, tous circuits. Source : Iri

Carrefour pousse sa Filière Qualité

Chez l’enseigne, l’agroécologie pourrait se résumer en trois mots : Filière Qualité Carrefour. La démarche est initiée en 1992. Il s’agit de proposer aux consommateurs des produits agricoles de terroir, de promouvoir des méthodes de production respectueuses de l’environnement et de développer des relations de partenariat durable avec les agriculteurs. Des fruits et légumes aux viandes, en passant par le poisson (saumon, truite), 80 produits sont issus des Filière Qualité Carrefour.

Dernier lancement, en mai?dernier, des fraises cultivées sans pesticides de synthèse à partir de la floraison. Les pommes, pommes de terre, pêches et nectarines font actuellement l’objet de tests. Les produits issus des Filière Qualité Carrefour pèsent 20% dans le chiffre d’affaires des produits frais du groupe, en croissance de 24% en 2015.

Casino mise sur Agriplus

Estampillé sur un certain nombre de produits distribuéspar Casino, le logo Agriplus valorise les démarches agricoles vertueuses pour les producteurs, les consommateurs et l’environnement. Lancée en avril?dernier, la gamme de légumes surgelés sans résidus de pesticides quantifiés est ainsi porteuse du logo.

Encore plus récente, en juin, une gamme de charcuterie a été élaborée à partir de porcs élevés sans antibiotiques dès la naissance. Selon Philippe Imbert, médiateur interne dédié à la gestion des relations avec le monde agricole et avec ses fournisseurs chez Casino, Agriplus a vocation à devenir transversal. Au-delà de la suppression des pesticides ou des antibiotiques, le logo pourrait mettre en avant des produits dont les conditions de fabrication contribuent à la préservation de la biodiversité.

Terrena parie sur la nouvelle agriculture

À partir de 2008, Terrena (6 Mrds € de chiffre d’affaires) a, sous l’impulsion du directeur général de l’époque Alain Guillemin, fait basculer ses agriculteurs dans un nouveau modèle économique. Objectif ? Produire plus et mieux avec moins. La coopérative de l’Ouest est convaincue de la nécessité de construire des produits en relation avec les distributeurs car, selon Maximilien Rouer, secrétaire général de Terrena, ces derniers sont les mieux placés pour cerner les attentes des consommateurs. À la clé, le développement en 2013 d’une gamme de produits en partenariat avec Système U sous la double marque NA – pour Nouvelle Agriculture – et U. Au total, une soixantaine de références, chacune porteuse de la photo de l’éleveur et de promesses claires (sans antibiotiques, sans soja OGM…).

Cooperl réussit avec son Jambon bien élevé

Présentée en 2015, la gamme Bien élevé de la marque Brocéliande se porte bien. Le jambon supérieur fabriqué à partir de porcs élevés sans antibiotiques dès le sevrage fait partie du top 10 des meilleures ventes de jambon supérieur, selon les données d’Iri. La gamme, qui vient de s’enrichir de nouvelles références en sel réduit, est le fruit d’un long travail de recherche et développement entamé en 2010, et qui a conduit à des investissements plus ou moins importants selon les exploitations.

Près de 350 éleveurs sont engagés dans la démarche, et l’objectif d’ici à 2017 est que 20% à 25% de la production de porcs de la Cooperl, maison mère de Brocéliande, se passent de traitements antibiotiques après le sevrage des animaux. Un autre objectif poursuivi par Brocéliande est d’aller encore plus loin dans le système de traçabilité des animaux afin de proposer des produits élaborés à partir de porcs élevés sans antibiotiques dès leur naissance.

2 questions à Antoine de Brosses, avocat spécialisé en droit des produits alimentaires et de grande consommation au sein du cabinet Product Law Firm

« Des mesures contre l’antibiorésistance »

LSA - Sans OGM, sans pesticides, sans antibiotiques… Les allégations négatives se multiplient sur les produits frais. Quelles sont les conditions juridiques qui doivent être respectées pour leur utilisation ?

Antoine de Brosses - Les allégations négatives sont depuis toujours permises et utilisées sur les produits de grande consommation. Comme toute allégation, elles ne doivent pas être trompeuses, ni créer de distinction abusive par rapport aux produits similaires. La distinction est abusive si l’allégation négative ne fait que mettre en avant une qualité obligatoire (par exemple : sans colorant pour une soupe). Elles ne doivent pas être dénigrantes, ce qui est le cas si elles sont accompagnées d’un discours péjoratif sur les produits concurrents (campagne TV d’un distributeur à propos de produits sans huile de palme). Parfois, les allégations négatives sont réglementées par un texte (décret sans OGM, règlement allégations nutritionnelles, futur décret allégations sans antibiotiques,?etc.), qu’il faut également respecter.

LSA - Un décret a été publié en mars dernier relatif à l’usage des antibiotiques utilisés en médecine vétérinaire. Quel est son objet et quel est son impact pour les industriels et les distributeurs qui développement des gammes de produits sans antibiotiques ?

A. de B. - Il vise à interdire ou à restreindre l’utilisation d’une cinquantaine d’antibiotiques dits critiques en médecine vétérinaire préventive. Ces mesures ont été adoptées dans le cadre de la lutte contre l’antibiorésistance chez l’humain. Cette mesure concerne les éleveurs, mais aussi leurs clients industriels et distributeurs, qui vont devoir modifier leurs cahiers des charges, leurs analyses et trouver les traitements de substitution, ce qui s’annonce comme un joli casse-tête.

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Article extrait
du magazine N° 2417

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