Marchés

Le non-alimentaire fragilisé par la crise

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Après un mois de janvier clément, les ventes de produits de consommation durable dégringolent dans le rouge. Au point de mettre en péril les entreprises les plus fragiles, déjà sous la pression de la réforme des délais de paiement ou des exigences de fonds d'investissement.

Joli coup de pub pour les magasins Kiabi ! Un mois à peine après la fin des soldes d'hiver, la chaîne de prêt-à-porter de la famille Mulliez a lancé, le 18 mars, la première semaine de « soldes de printemps » de France, issue de la réforme du 1er janvier, devançant ainsi ses concurrents (Défi Mode, Tati, etc.) de une à deux semaines. Une opération marketing... qui a aussi l'avantage de ramener de l'argent frais dans les caisses. Car après un mois de février catastrophique, la distribution non alimentaire a vu ses réserves de liquidités fondre comme neige au soleil. Même les plus dynamiques ne semblent pas épargnés. Dans le meuble, l'un des secteurs les plus touchés, le mastodonte Ikea a ainsi prévu d'utiliser ses deux semaines de soldes flottants d'un seul coup, sur une période correspondant à un fort renouvellement de ses collections, qui s'étale du 14 mars au 18 avril, selon les régions.

Il y a, certes, eu un relatif répit en janvier, mais il est à mettre au crédit quasi exclusif de soldes particulièrement agressifs... Selon les chiffres de la Banque de France, plusieurs secteurs ont accusé des reculs à deux chiffres en février (lire encadrés). Franchement inquiétant, même avec un jour ouvrable de moins. Ce dernier « représente un manque à gagner de 2 à 3 % de chiffres d'affaires », estime Michel Pazoumian, délégué général de Procos. Au premier rang des secteurs affectés : le prêt-à-porter. « Il y a eu un frémissement en mars avec le soleil, mais on peut déjà dire que le premier semestre ne va pas être bon, s'inquiète Évelyne Chaballier, directeur des études à l'Institut français de la mode (IFM). Les gens sont très inquiets, ils ne font plus d'achats d'anticipation. » En février, selon l'IFM, les ventes de vêtements ont accusé un recul de 16 %.

 

Lourd coût de la LME

La vente par correspondance a également pris le mois de février de plein fouet, avec un repli de 17,2 % du chiffre d'affaires, selon les données de la banque de France. Une dégringolade qui coïncide avec l'annonce de la suppression de 674 postes chez les 3 Suisses, numéro deux français du secteur. Du côté du meuble, les chiffres de l'Institut de promotion et d'études de l'ameublement (IPEA) donnent une chute de 9,7 % en février, soit - 4,3 % depuis le début de l'année. Déjà notable, sur la fin de2008, le problème de fréquentation s'aggrave malgré les nombreuses opérations de promotion...

Et ce n'est qu'un début. Car les nuages s'amoncellent aussi du côté de la réforme des délais de paiement instaurée par la LME. « Pour les entreprises, la principale source de difficultés est liée au financement du besoin en fonds de roulement », assure Boris Bourdet, analyste chez Natixis Securities. La loi sur la réduction des délais de paiement oblige les entreprises à gérer des liquidités supplémentaires et des problématiques nouvelles autour des stocks. Pas évident pour tout le monde, surtout en période de consommation ralentie... « Nous avons récemment conclu un accord avec un organisme financier pour faire face à l'accroissement de nos besoins en fonds de roulement, témoigne Jacques Blanchet, directeur financier de Mr Bricolage. Même en tenant compte de l'accord dérogatoire qui nous permet une progressivité, cela va nous coûter 15 millions d'euros par an, hors effets éventuels de réduction de stocks. ». Chez Gédimat, groupement de distributeurs de matériel de construction et de bricolage, le besoin de trésorerie pour un passage du délai de règlement des factures de quatre-vingt-cinq jours en moyenne à soixante jours a été évalué à 5 % du chiffre d'affaires. Soit près de 80 millions d'euros... « Les secteurs les plus exposés sont le bricolage et l'équipement de la maison. La différence, c'est que le bricolage a réussi à négocier un accord dérogatoire », explique Boris Bourdet. Mais dans un cas comme dans l'autre, les grands groupes ont largement les moyens de couvrir ces besoins de financement. Conforama, par exemple, source beaucoup à l'étranger. Quant à Darty, il paie au comptant et n'a pas de dettes.

 

Des tarifs locatifs prohibitifs

Comme si cela ne suffisait pas, la distribution non alimentaire est encore pénalisée par la flambée des coûts locatifs de ces dernières années. « Ce n'est plus raisonnable, avertit Michel Pazoumian, délégué général de Procos. Dans le textile, le taux d'effort, c'est-à-dire le rapport entre le loyer et le chiffre d'affaires, va de plus en plus jusqu'à 20 ou 25 %. Alors que, au-delà de 15 %, on a de gros risques d'être dans le rouge ! Pour ces boutiques ouvertes en période de croissance, il faut soit renégocier, soit fermer. » Un constat partagé par les pros de la finance. « La valeur des fonds de commerce et le coût des loyers ont atteint des niveaux trop élevés. Les professionnels prennent conscience que l'on ne peut pas continuer à avoir des chiffres d'affaires en comparable qui n'augmentent que de 2 % par an, avec des charges de personnel à + 4 % et des loyers à + 6 % », assure Éric Bismuth, président de Montefiore Investment, un fonds spécialisé dans la distribution.

 

Une question de survie

Conséquence, les regards se tournent avec inquiétude vers les entreprises petites ou de taille intermédiaire. Comme la marque de prêt-à-porter féminin Morgan. Après des années d'affaiblissement, l'enseigne a fini par déposer les armes la veille de Noël, avant d'être reprise, le 24 mars, par le breton Beaumanoir (lire p. 24). Dernier en date, le réseau de boutiques de gadgets Soho, qui a connu son heure de gloire dans les années 90, a été placé en redressement judiciaire au tribunal de Marseille le 16 février. « Les banques clament qu'elles accompagnent le développement de leurs clients. En fait, tout en continuant de financer ceux qui sont solvables et pas trop endettés, elles réduisent leur exposition sur les stocks et les besoins en fonds de roulement - précisément ce dont les distributeurs ont besoin en ce moment. La crise frappe donc directement les enseignes fragilisées avant la crise », analyse Éric Bismuth (Montefiore Investment). Pour les professionnels de l'habillement, l'inquiétude règne. « La question de la survie de bon nombre d'enseignes du secteur est clairement posée, reconnaît l'un de ses spécialistes. Les détaillants multimarques en difficulté se multiplient et, côté fournisseurs, nous avons des retours très négatifs avec des baisses de 20 à 30 % des commandes. Sans oublier les LBO ! Nous ne savons pas comment ils vont gérer les baisses de rentabilité. Je ne serais pas étonné qu'on assiste à des rachats... »

Cinven chez Camaïeu, Apax chez Rueducommerce, CDC Capital Investissement chez Feu vert... Très en vogue ces dernières années, l'entrée au capital de fonds d'investissement qui ont eu massivement recours à l'endettement pose aujourd'hui problème face à un marché en berne et à des taux d'intérêts qui montent en flèche. « Lorsqu'un fonds investit, il veut un rendement élevé de l'ordre de 8, 10, voire 15 %, et recherche une plus -value conséquente à la sortie. S'il n'est pas satisfait, le management peut très bien sauter », témoigne Hervé Affret, directeur général de la Socorec, la « banque » du commerce associé français. Or, il se murmure en ce moment que les deux tiers des LBO conclus ces dernières années, tous bâtis sur des business plans ambitieux, seraient sortis de leurs ratios de solvabilité (des « bris de covenant », comme disent les pros). « On voit passer des dossiers connus dans le textile, le mobilier ou la déco », reconnaît Guillaume Cornu, associé du cabinet de conseil Deloitte.

Pas de quoi paniquer pour autant. Au salon de la franchise, qui s'est tenu du 13 au 16 mars à la porte de Versailles, à Paris, les réseaux de franchisés n'ont pas eu à se plaindre. « Depuis un an, nous commençons à voir des entrepreneurs, anciens cadres qui ne viennent pas du métier et qui souhaitent se mettre à leur compte », se réjouit Serge Fréty, directeur général de l'enseigne de bijoux Jean Delatour. Et vu les perspectives de décroissance du PIB en 2009, la crise des vocations n'est pas pour demain...

JEAN-BAPTISTE DUVAL ET FLORENCE BRAY,

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