« Le pétrole cher relancera les circuits courts »

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INTERVIEWINTERVIEWDans son nouveau livre « La Vie (presque) sans pétrole », aux Éditions Plon, le chroniqueur décrit un monde devenu à nouveau très vaste. Avec des comportements de consommation et des modèles économiques forcés de retrouver les richesses du local et de l'achat malin.

LSA - Un monde plombé par un baril à 380 dollars contre 60 aujourd'hui comme décrit dans votre livre : hypothèse d'école ou perspective réaliste ?

Jérôme Bonaldi - Totalement réaliste ! Le calcul repose sur des modèles économiques vérifiés. Je me place donc dans une hypothèse très concrète et entièrement crédible. Si l'on admet ce postulat, hors bouleversements géopolitiques ou conflits majeurs, le scenario est plausible. On en voit d'ailleurs les prémices dès maintenant : le cours du sucre commence à grimper, celui du maïs également ou encore du soja - on voit bien que la montée des matières premières destinées à alimenter la filière des biocarburants, que je décris dans le livre, est déjà une réalité. D'autres tendances sont déjà amorcées elles aussi : pour la première fois en 2006, les déplacements automobiles ont connu une baisse en France, pendant que le covoiturage commence à se développer. La proximité redevient une valeur à part entière, en particulier le service de proximité. Il est symptomatique d'observer qu'un des grands succès de l'Internet marchand, eBay, propose désormais des versions régionales.

LSA - Dans un monde où les déplacements valent de l'or, le local triomphe à nouveau ?

J. B. - Il est sûr que notre mode de vie va prendre du plomb dans l'aile. Au plan macro-économique, il faudra revoir tous les modèles. Si l'on jette un regard en arrière, on s'aperçoit que toute notre croissance est fondée sur une énergie abondante, facilement accessible et à bon marché. À l'avenir, le fonctionnement de la grande distribution, par exemple, avec ses systèmes de massification des approvisionnements et de surfaces de vente extensibles, générera de tels coûts que les politiques de prix seront totalement remises en question. En amont, le sourcing local redeviendra la règle. En aval, le magasin de 800 à 1 000 m2 sera plus que jamais le format porteur.

LSA - Vous décrivez une société repliée sur elle-même, exposée à des protectionnismes étroits et à des désordres sociaux.

J. B. - Parce que dans ces nouveaux modèles économiques, l'État central est fragilisé, voire mis en faillite. Dès lors que l'État central est désinvesti, c'est notre modèle social qui s'effondre. Pour rester dans le domaine de l'économie de la distribution, il faut s'attendre par exemple à voir la gestion des infrastructures glisser à un niveau régional, avec d'inévitables conséquences fiscales. Le retour de l'octroi - dont je rappelle qu'il n'a disparu qu'en 1948 ! - peut être tout à fait envisageable. On est loin, là aussi, des modèles actuels !

LSA - L'industrie et la production en général ne seront pas plus épargnées que la distribution...

J. B. - Les modèles gagnants seront ceux des circuits et des cycles courts. Cela ouvre forcément un espace concurrentiel pour les petites entreprises. Il vaudra mieux s'appeler Cristalline et exploiter 21 sources d'eau minérale que d'avoir pour nom Évian et n'en posséder qu'une seule. Au final, le consommateur y retrouvera le goût pour les produits du terroir et pour les légumes de saison.

LSA - Dans ce contexte, quelles valeurs devra défendre un distributeur pour s'imposer ?

J. B. - Avant tout la fiabilité. Il devra convaincre ses clients qu'il est un commerçant au premier sens du terme, c'est-à-dire celui qui est capable d'aller chercher la marchandise et de l'acheminer jusqu'à lui, dans des conditions acceptables de prix et de qualité. La logistique risque, en effet, de devenir un mélange de chaos et de haute technicité, où le kilomètre parcouru vaudra de plus en plus cher. Cela dit, je pense que les technologies de l'information profiteront très largement de la situation. Internet se portera d'autant mieux que le prix du baril augmentera. Il sera évidemment un débouché de plus en plus puissant pour la distribution. Par ailleurs, une société avec peu de pétrole est une société qui récupère, répare, recycle... À l'inverse du tout-jetable qui triomphe aujourd'hui, nous serons dans un monde où le service après-vente reviendra au premier plan.

LSA - Sur quel marketing industriels et distributeurs pourront-ils s'appuyer pour séduire le consommateur ?

J. B. - On peut imaginer que la consommation conservera ses attributs identitaires et statutaires. Simplement, les valeurs seront inversées. Ne pas rouler en 4x4 deviendra un motif de fierté, utiliser des appareils électriques ou électroniques à très faible consommation un objet d'admiration. Bref, l'achat valorisant sera l'achat malin, celui qui met en oeuvre les qualités de débrouillardise d'un consommateur affûté. Un peu ce qu'on voit aujourd'hui avec les soldes ou avec le phénomène du discount. En magasin, les enseignes n'auront pas trop le choix : il faudra généraliser le vrac ! Compte tenu de la hausse prévisible des matières premières et la raréfaction des dérivés du pétrole, l'emballage va devenir l'apanage des filières du luxe.

LSA - Comment voyez-vous évoluer la structure de consommation ?

J. B. - Certains secteurs sont profondément menacés, au moins dans leur modèle actuel. Le tourisme, parce que les longs déplacements ne seront plus réservés qu'à une élite. Car ce secteur devra imposer de nouvelles valeurs et de nouveaux services : au lieu de visiter cinq châteaux de la Loire en une journée, prenons le temps d'en visiter un seul en cinq jours... À l'inverse, le bricolage est promis à un avenir florissant, en termes de ventes, d'offres innovantes et de services.

LSA - Si je suis un patron d'enseigne totalement sceptique à l'égard de vos prévisions, dois-je quand même en retenir quelque chose ?

J. B. - Je vous dirais : au moins prenez conscience du fait que les circuits courts deviendront de plus en plus pertinents - pour vos fournisseurs, pour votre logistique, pour vos clients. Prenez ou reprenez l'habitude de penser local. Dès maintenant, il faut également que les responsables d'enseigne intègrent dans leurs structures de prix ce que l'on appelle l'ACV, l'analyse du cycle de vie des produits. Car le bilan écologique des produits deviendra progressivement le premier critère pour établir leur valeur réelle. Mais qu'ils le fassent uniquement avec une approche pragmatique et non dogmatique, comme on le voit trop souvent. Je rappelle que le bilan écologique du sac plastique, utilisé intelligemment, peut être bien plus positif que celui du sac en papier.

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Article extrait
du magazine N° 1986

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