Le sommet social vu de Mende

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Premier rendez-vous social depuis l'élection présidentielle, le sommet des 9 et 10 juillet qui se tiendra à Paris va aborder les sujets de l'emploi, des salaires, de la formation et de l'égalité. Des problématiques auxquelles tente de répondre, à son échelle, l'Hyper U de Mende, en Lozère, pionnier sur la parité.

Quatre feux rouges et un seul hypermarché. À Mende, l'une des plus petites préfectures de France, avec ses 12 000 habitants, la grande surface alimentaire s'appelle Hyper U et ne fait pas plus de 4 800 m². Première entreprise privée de la ville, avec 196 salariés, le magasin est un exemple de paix sociale, un peu à l'image du département (moins de 5% de taux de chômage, 52% de fonctionnaires à Mende). Dans le magasin, le travail de nuit n'existe pas, les contrats à durée déterminée sont minoritaires (12), et le turnover n'atteint pas deux chiffres. Et pas de syndicats. « Ils sont repartis ! », s'exclame Jean-Michel Brun, directeur général délégué d'Hyper U.

Un laboratoire, en quelque sorte, qui, une fois n'est pas coutume dans la grande distribution, aurait « une note sociale » - pour reprendre un thème cher à François Hollande - proche de la mention très bien. Mais également un cas d'école pour le président de la République, qui ouvrira en personne, les 9 et 10 juillet, à Paris, un grand sommet social, très attendu des syndicats. Aux côtés des questions de l'emploi, des salaires ou des retraites, figurera en bonne place l'égalité professionnelle hommes-femmes. Un domaine où l'Hyper U de Mende a pris une bonne longueur d'avance.

Ici, comme dans le reste de la grande distribution, les femmes sont majoritaires (61%) mais davantage à des postes d'employé (65%), moins formées, moins promues et souvent à temps partiel. La prise de conscience remonte à 2010, lorsque Nicolas Bringer, associé U qui a repris les magasins U de son père, à Mende et à Lodève, entend parler à la radio du label égalité créé par l'Afnor en 2004, et décerné à seulement une cinquantaine d'entreprises. Ce patron social croit beaucoup au cercle vertueux. « Nous avons tous des représentations mentales de ce que devrait être le travail d'un homme ou d'une femme, et c'est aussi vrai pour les collaborateurs. Or, il est possible de voir une femme boucher dans un labo et un homme chef de caisse à temps partiel. » En l'occurrence, Jennifer Larcher est la seule femme parmi les neuf hommes du rayon boucherie du magasin, et José Bertanier est chef de caisses et ne travaille pas le mercredi. « J'ai passé vingt ans de ma vie à croire qu'un responsable devait faire preuve d'une totale disponibilité. Aujourd'hui, je ne raisonne que par la compétence », complète Jean-Michel Brun, à qui il arrive de prendre un samedi de congé, une liberté impensable du temps des anciens de la grande distribution !

 

Lutter contre le temps partiel subi

L'hyper du pays de Gévaudan a surtout travaillé sur le temps de travail des femmes. « Il y a davantage de temps partiel subi chez nos salariées, reconnaît volontiers Myriam Fraisse, responsable des ressources humaines du magasin, qui siège avec trois autres personnes à la commission égalité mise en place l'an dernier. Aussi, chaque fois qu'il y a un départ, plutôt que d'embaucher, nous proposons à la personne de passer à temps complet. » Résultat : le temps partiel subi a été divisé par deux et ne concerne plus que dix salariés, pour l'essentiel aux caisses. « C'est un gros travail, car c'est difficile de gérer des pleins temps sur ces postes », souligne José Bertanier, qui tente d'accorder les mercredis à tous les parents qui le demandent. L'enseigne s'est aussi attachée à promouvoir des femmes. Celles-ci représentent 40% des agents de maîtrise, contre 30% encore l'an dernier. Le drive (Courses U) est dirigé par une femme depuis un an, et Café U aussi.

 

Homme ou femme, même salaire

Côté salaires, l'une des principales inégalités en France, avec un écart de plus de 20% entre hommes et femmes, Nicolas Bringer jure qu'il n'y a pas de différence. « Il n'y a qu'ici que je gagne autant que mes collègues hommes, affirme Jennifer Larcher, jeune bouchère de 27 ans. Dans les autres magasins, j'étais toujours sous-payée. » Isabelle Gaydon-Ohl, consultante sur l'égalité professionnelle, ne tarit pas d'éloges sur l'exemple de Mende : « C'est une entreprise confortable. Ses dirigeants ont fait un travail de déconstruction des a priori sur l'égalité entre les hommes et les femmes. »

Alors, une exception, l'hypermarché Coeur de Lozère ? Oui, car si les enseignes font toutes des efforts, réglementation oblige, en termes d'égalité, les indépendants sont moins présents sur ces sujets. Et l'Hyper U planté au milieu de quatre causses est tout simplement la première entreprise du secteur de la distribution à rafler le label égalité. Au-delà du symbole, le magasin concentre également à lui seul toutes les problématiques abordées la semaine prochaine au Palais-d'Iéna. Le contrat de génération imaginé par François Hollande candidat ? L'idée d'exonérer de cotisations sociales les entreprises qui embaucheraient un jeune de moins de 30 ans épaulé par un senior de plus de 55 ans n'emballe pas Nicolas Bringer. « Cela ne déclenche pas forcément une embauche, même si c'est une bonne idée de faire du tutorat entre une personne âgée et un jeune, répond ce patron social. Nous le faisons déjà naturellement. Un jeune en apprentissage, un saisonnier, et toute personne embauchée, d'ailleurs, travaille avec un salarié en poste. »

L'exonération de charges retient davantage leur attention. Les syndicats aborderont en effet le sujet du devenir des allègements dits « Fillon », qui consistent à alléger les charges sociales des entreprises pour tous les salaires compris entre 1 et 1,6 fois le Smic. Ce seuil pourrait être abaissé et passer à 1,5. « Il avait déjà baissé l'an dernier, et cela nous avait coûté 70 000 €, rappelle Jean-Michel Brun. La masse salariale ne peut pas dépasser un certain ratio de chiffre d'affaires. Au-delà de 10%, nous ne pouvons plus nous positionner sur les prix. »

 

Aider un secteur qui forme du personnel

Sur le long terme, le calcul s'avérerait, selon Nicolas Bringer, catastrophique. Pour lui, les allègements sont légitimes. Le modèle (ou plutôt l'antimodèle social !) du drive qui tourne avec six ou sept personnes le fait réfléchir sur le fonctionnement de l'hypermarché. « Nous avons beaucoup de personnel. Quand un drive ou hard-discount emploie un salarié, nous en avons trois. Une agence de pub qui réalise le même chiffre d'affaires que nous [50 M €, NDLR] tourne avec une cinquantaine de personnes. N'est-ce pas normal d'accorder des aides à un secteur qui emploie du personnel peu qualifié et qui les forme ? » Et de mettre en garde, argument de l'emploi aux lèvres : « Si nous devons augmenter la masse salariale et que nos marges baissent, nous allons être obligés de gagner en productivité. Dans vingt ans, on va pleurer parce qu'on a détruit un des fleurons de l'économie. Traiter les entreprises de manière indifférenciée, c'est une bêtise. »

L'idée défendue par François Hollande de revenir sur la défiscalisation des heures supplémentaires, et par conséquent sur l'exonération de charges pour les entreprises de plus de 20 salariés, les fait tout autant bondir. « Beaucoup de salariés nous demandent des heures sup' pour augmenter leur pouvoir d'achat. Un employé sur quatre en fait dans le magasin, précise Jean-Michel Brun. Comment va-t-on faire ? »

L'éventuelle taxation de la participation et de l'intéressement les inquiète également. Inclues dans le calcul du salaire, elles permettent à 90% des salariés de l'Hyper U de ne pas être au simple Smic. La revalorisation de ce dernier au 1er juillet est vue comme une difficulté. « Elle écrase la grille conventionnelle, estime Nicolas Bringer. Les équipes trouvent anormal qu'une personne qui entre soit au même niveau de salaire qu'une personne de niveau 2 ou 3. » Autant d'initiatives qui ne trouvent pas grâce aux yeux des dirigeants de Mende. Pourtant, les mesures coercitives, comme celle sur l'égalité, les ont fait aussi avancer en marchant...

QU'EST-CE QUE LE SOMMET SOCIAL ?

  •  Il se tiendra les 9 et 10 juillet au siège du Conseil économique et social à Paris. 
  • C'est le premier rendez-vous social promis par François Hollande pendant sa campagne. Il sera ouvert par le président de la République lui-même.
  • Y participent les organisations dites représentatives (CFDT, CFTC, FO, CGT et CGC côté syndical, Medef, CGPME et UPA côté patronal), mais aussi les non-représentatives (FSU, UNSA, collectivités locales...).
  • Sept commissions se réuniront sur l'emploi, la formation, les rémunérations, le redressement de l'appareil productif, l'égalité professionnelle hommes-femmes, les retraites et la fonction publique.

 

Chiffres

165 personnes équivalent temps plein, 196 au total à l'Hyper U de Mende

90 salariés ont moins de 30 ans

Source : LSA

25% des salariés travaillent à temps partiel à l'Hyper U de Mende 1 salarié sur 4 fait des heures supplémentaires

Source : LSA

 

Quatre enjeux vus de Lozère

L'EMPLOI 

  • La grande idée du contrat de génération de François Hollande (exonération de charges sociales pour les entreprises qui embauchent un jeune de moins de 30 ans accompagné dans l'entreprise par un senior) ne séduit pas plus que ça. « Nous ne sommes pas des chasseurs de primes, rétorque Jean-Michel Brun, directeur du magasin. Nous n'embauchons qu'en cas de besoin. » En 2011, Hyper U a créé 10 emplois, pour l'essentiel dans le drive. Et le tutorat se fait « naturellement ».

LES SALAIRES

  • En cause, le seuil de 1,6 fois le Smic à partir duquel sont octroyés des allègements de charges sociales. Le gouvernement pourrait rabaisser le seuil à 1,5 fois le Smic. Au grand dam de Nicolas Bringer, associé U du magasin. « N'est-ce pas normal d'avoir des allègements pour permettre à des personnes non qualifiées de travailler ? Quand un hard-discount ou un drive emploient un salarié, nous en avons trois. » Autre sujet d'inquiétude : la défiscalisation des heures supplémentaires.

LA FORMATION

  • François Hollande veut promouvoir « la formation tout au long de la vie ». Avec un peu moins de 2% de son budget consacrés à la formation, l'Hyper U de Mende dépasse le minimum légal (1,6 %). « Nous en avons toujours fait, précise Nicolas Bringer. Nous avons une vingtaine de métiers dans l'hyper et autant de formations dispensées à Force U, notre institut, dans l'Hérault. »

L'ÉGALITÉ HOMMES-FEMMES 

  • François Hollande pourrait prendre le magasin en exemple ! À l'Hyper U de Mende, toutes les promotions ont été réservées aux femmes en 2011. La moitié des agents de maîtrise sont désormais de sexe féminin, le temps partiel subi habituellement par les femmes a été réduit de 50 % et les écarts de salaires diminués.

 

LES AVANCÉES ET LES CHANTIERS DE MENDE

Les avancées 

  • Un turnover divisé par trois 
  • Le temps partiel subi ne concerne que 10 salariés 
  • La proportion d'agents de maîtrise femmes a augmenté de dix points en 2011 
  • Le sujet du harcèlement est abordé en entretien chaque année

Les chantiers

  • Identifier les postes pénibles, notamment en caisse et en mise en rayons 
  • Réduire encore les écarts de salaires entre les hommes et les femmes 
  • Continuer de former des jeunes par le biais du tutorat

 

LES ATTENTES DE LA PROFESSION

  • Le secteur est inquiet quant à l'abaissement du seuil à partir duquel les entreprises bénéficient d'allègements de charges sociales, qui serait de 1,5 fois le Smic, au lieu de 1,6 fois actuellement. Montant de la facture : 250 M € en termes de coût salarial, selon les calculs de la FCD. 
  • Supprimer l'ensemble du régime des allègements dits « Fillon » détruirait 800 000 emplois selon un rapport réalisé par deux économistes pour la FCD. 
  • Le projet de taxer la participation et l'intéressement préoccupe les distributeurs et les syndicats. 
  • La revalorisation du Smic leur fait craindre un tassement de la grille salariale définie chaque année par la profession.

 

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Article extrait
du magazine N° 2236

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