Le Sud-Ouest a été traumatisé

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INTERVIEW Les indemnisations qui tardent à être versées et les nouvelles règles de production figurent parmi les principales préoccupations des professionnels. Le point avec Marie-Pierre Pé, directrice générale du Cifog.

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LSA - Dans quel état d’esprit la filière redémarre-t-elle ?

Marie-Pierre Pé - Depuis le 29 mai, les animaux sont revenus dans les exploitations du Lot-et Garonne, du Gers, des Landes, des Pyrénées-Atlantiques et des Hautes-Pyrénées. Ce sont ces cinq départements, où se concentrent 70 % de la production de foie gras du Sud-Ouest et 55 % de la production nationale, qui ont été les plus touchés par le virus H5N8, apparu au début du mois de décembre 2016. Soyons clairs : dans ces zones, le redémarrage est difficile.

 

LSA - Pour quelles raisons ?

M.-P. P. - Chez les éleveurs, la perte de confiance gagne du terrain. La gestion du dossier sanitaire a été complexe, suscitant l’incompréhension auprès de certains d’entre eux. Par exemple, dans le Pays basque, trois éleveurs qui se sont opposés à l’abattage préventif de leurs animaux ont obtenu gain de cause. Le volet indemnisations est une autre source d’inquiétude. Pour l’instant, seules les exploitations ayant vu leurs animaux abattus à titre préventif ou décimés par le virus H5N8 ont été indemnisées. Mais les aides promises par le gouvernement pour indemniser la perte d’exploitation ont tardé à être versées. Les éleveurs ont attendu tout l’été mais font, à présent, face à d’énormes difficultés de trésorerie, alors qu’ils doivent investir pour renforcer la biosécurité dans leurs exploitations. Chez certains, le sentiment de découragement est perceptible, d’autant plus que l’année culturale 2016 a souffert de la sécheresse et que les indemnisations liées à la première crise du virus H5N1, qui s’est déclarée à la fin de l’année 2015, n’ont pas encore été totalement versées. 30 % doivent encore être réglés.

 

LSA - Quels sont les maillons qui ont été les plus touchés ?

M-P. P. - L’ensemble de la filière a été affecté, qu’il s’agisse de l’accouvage, de l’élevage ou de la transformation. Dans la zone touchée se trouvaient six entreprises d’accouvage, qui ont été contraintes d’abattre les troupeaux reproducteurs, soit environ 25 % du cheptel français. Cette situation pénalise la filière qui manque de canetons pour redémarrer tous les élevages. Quant aux gaveurs, ils auront dû attendre, non pas jusqu’au 29 mai, mais jusqu’au 15 août pour recommencer à travailler, car le cycle de production d’un canard prêt à gaver est de trois mois. Or cette perte de production n’est pas indemnisée pour l’instant.

 

LSA - Les entreprises de transformation pourront-elles être indemnisées ?

M.-P. P. - En théorie, le système des indemnisations ne peut être déclenché qu’en cas d’abattage des canards et ne concerne donc pas les entreprises de transformation. Mais, compte tenu de l’impact majeur pour quelques opérateurs, quelle que soit leur taille, les pouvoirs publics français ont notifié et obtenu le 9 juin à Bruxelles un dispositif exceptionnel d’accompagnement des entreprises les plus touchées. Mais le nouveau gouvernement tergiverse, et ces fonds ne sont toujours pas débloqués. Nous avons donc interpellé le président de la République à ce sujet au mois de septembre. Je ne vous parle même pas d’une possible indemnisation des entreprises de transformation liée à l’épizootie du virus H5N8. Pourtant, elles font face à l’activité partielle de leurs salariés, près de 7 000 personnes sont concernées, vont vendre moins de produits, doivent accompagner les éleveurs et investir dans la biosécurité pour le lavage et la désinfection des transports notamment…

 

LSA - En matière de biosécurité, quels sont les points qui restent en suspens ?

M.-P. P. - Après la première crise liée au virus H5N1, un plan de lutte contre la grippe aviaire a fait l’objet d’un arrêté le 8 février 2016, renforcé depuis la deuxième crise due au virus H5N8 par de nouvelles mesures. Le système des transports des animaux a contribué à la propagation du virus.

Les mesures prises dans cet arrêté ont été renforcées par de nouvelles mesures, notamment l’obligation faite aux éleveurs de déclarer la mise en place des animaux. L’arrêté du 5 mai 2017 stipule également que, pour redémarrer, les exploitations de plus de 3 200 palmipèdes doivent être, depuis le 1er septembre, en mesure de confiner les animaux à l’intérieur des bâtiments si le risque sanitaire passe au niveau élevé. Outre un certain nombre de points techniques, un nouvel arrêté publié le 10 juillet renforce le principe d’obligation de résultats et non de moyens, en laissant aux professionnels la responsabilité d’élaborer des cahiers des charges ou des guides relatifs à la biosécurité. Ce que nous avons déjà fait pour certains sujets. Un guide de bonnes pratiques a, par exemple, été rédigé pour aider les éleveurs à bien sensibiliser les prestataires extérieurs qui, à différentes étapes clés du cycle de production, interviennent dans les exploitations pour aider les éleveurs.

Mais différents points, notamment relatifs à la durabilité du respect des règles de biosécurité, doivent faire l’objet de nouvelles discussions, notamment l’obligation faite aux éleveurs d’avoir une bande unique par unité de production, c’est-à-dire d’avoir un ensemble d’animaux homogènes par unité de production. Si l’éleveur veut élever des canards d’âges différents, il doit se soumettre à des règles d’hygiène très strictes comme le changement de tenue des éleveurs, du matériel réservé à chaque bande d’animaux, l’aménagement des bâtiments, etc. Et ce dès lors qu’il passe d’un lot à l’autre, ce qui suppose des contraintes de fonctionnement importantes et des investissements tels que le sas sanitaire, le cloisonnement des unités de production… Nous craignons que ces mesures contraignantes ne soient pas, à la longue, strictement suivies.

LSA - Combien de temps faudra-t-il à la filière pour qu’elle retrouve le même nombre de canards qu’avant la première crise ?

M.-P. P. - Il est trop tôt pour le dire. Le bassin de production de cette partie du Sud-ouest a véritablement été traumatisé par ce nouvel épisode, alors que des efforts importants s’étaient opérés au cours de l’été 2016. Il faudra accepter de vivre avec ce risque sanitaire. De notre côté, nous sommes mobilisés pour mettre en place un système d’alerte et de suivi des animaux en nous inspirant des mesures prises pour prévenir les incendies de forêt dans les Landes, après le terrible incendie de 1949. Il s’agit d’identifier tous les élevages et de pouvoir les alerter dès suspicion par un moyen rapide, le SMS, pour stopper tout mouvement d’animaux.

 

LSA - Malgré ces difficultés qui ont entraîné une hausse du prix du foie gras, pensez-vous que les Français seront toujours prêts à en acheterà la fin de l’année ?

M.-P. P. - Oui, je pense. Les sondages que nous réalisons régulièrement soulignent l’attachement des Français au foie gras et la perception positive qu’ils ont du produit. 80 % des ventes de la filière sont réalisées au moment des fêtes de fin d’année. Parce qu’ils ne réalisent pas plus de deux actes d’achat par an et que les quantités achetées par foyer sont modestes, ils ne sont pas prêts à y renoncer. Nous allons dès la mi-novembre lancer la saison avec une campagne télé et notre film Offrez du foie gras, on s’en souviendra. Après cette période, les entreprises prendront ensuite le relais. Il ne faut rien lâcher afin que le foie gras reste incontournable. ???

Propos recueillis par M. C.

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Article extrait
du magazine N° 2476

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