Le tutorat, l'art de ne pas rompre la chaîne des savoirs

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Pour un jeune qui veut entrer dans la vie active ou un salarié qui souhaite évoluer, le tutorat est une bonne manière de mettre le pied à l'étrier. À condition qu'il s'effectue dans une relation de confiance, tripartite entre l'école, le maître et l'élève.

Avec les seniors, les tuteurs sont redevenus à la mode. Un principe vieux comme le monde remis au goût du jour. La loi du 1er janvier 2010 sur les seniors incite en effet les entreprises, parmi d'autres dispositions, à mettre en place le tutorat. Philippe Pottier, directeur d'un Carrefour City en plein centre-ville du Mans, dans la Sarthe, n'a pas attendu ces incitations pour mettre des jeunes à l'essai sous l'oeil bienveillant et vigilant d'un tuteur. « C'est une excellente école, raconte ce directeur de magasin qui a démarré par la voie de l'apprentissage. Il y a quinze ans, c'était plutôt mal vu, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il y a beaucoup de jeunes qui ont commencé comme ça et qui sont devenus directeurs d'un point de vente. »

De fait, lorsque son magasin a changé d'enseigne et qu'il y a eu une charge de travail supplémentaire assez lourde, Philippe Pottier a eu recours à huit contrats de professionnalisation. « Je préfère ce statut à celui de l'apprentissage [l'autre manière d'exercer le tutorat, NDLR] où le jeune n'est pas vraiment dans l'entreprise, puisqu'il a au moins trois jours de formation consécutifs en école. Il ne voit jamais les résultats de son travail. Alors que, dans un contrat pro, il ne suit qu'une journée de formation par semaine. »

 

« Un échange gagnant-gagnant »

Sur les huit jeunes sous contrat pro au Carrefour City du Mans, trois vont se transformer en contrat à durée indéterminée. Avec presque 40% de taux de transformation, c'est une réussite. Pour le directeur du magasin comme pour les jeunes concernés. Le premier ne refuse pas une flexibilité dans la gestion de sa main-d'oeuvre, une main-d'oeuvre qui plus est à un coût très avantageux (75% du Smic) ; les seconds y voient une manière d'entrer sur le marché du travail et l'occasion de se faire une idée concrète du métier qui les attend. « C'est un échange gagnant-gagnant... à condition que cela soit bien fait », souligne Chrystèle Robic, responsable des relations école au niveau national pour Simply Market. Il y a encore quelques années, les magasins n'honoraient pas toujours leurs promesses. Il n'était pas rare que, la veille de l'arrivée d'un jeune en contrat pro, le directeur appelle l'établissement scolaire et renonce au dernier moment.

 

Un accompagnement indispensable

Les mentalités ont changé. « Il faut toujours être là pour rappeler les basiques du tutorat, précise Gilles Mercier, président d'Ecofac, une école d'apprentissage. Un jeune n'est pas parfait et doit être accompagné. Il faut établir une relation de confiance tripartite entre l'école, le jeune et l'entreprise. » C'est ce que Casino s'efforce de faire. L'enseigne a créé un pôle d'apprentissage avec un responsable au niveau national pour les hypermarchés et supermarchés.

Chargé de faire le lien entre les écoles et les magasins, celui-ci cherche les bons profils. « Sur certains métiers, comme ceux de bouche, ce n'est pas toujours facile de trouver des apprentis, confie Pierre Guillermet, directeur du Casino de Champagnole, un bourg rural en plein Doubs. Ce sont des métiers manuels, souvent mal vus. » Ce n'est pas un hasard si ce supermarché accueille depuis le 15 novembre un jeune apprenti boucher de 17 ans, qui prépare son CAP en même temps qu'il apprend son métier sur le terrain, sous la houlette de son tuteur, le chef boucher du magasin. Ce dernier devant prendre sa retraite dans deux ans, l'apprenti est appelé à assurer la relève. Chacun, le maître et l'élève, a signé une charte d'engagement : le maître d'apprentissage s'engage à lui transmettre son savoir et à faire le point tous les mois avec les ressources humaines du groupe ; le jeune apprenti, Anthony Chevassu, à suivre sa formation au Centre de formation et d'apprentissage près de Dijon. Au bout du chemin, l'assurance d'un CDI pour ce jeune de 17 ans.

 

Des salariés souvent volontaires

Le tutorat ne s'adresse pas seulement à des jeunes en contrat pro ou d'apprentissage. Ceux qui souhaitent évoluer dans l'entreprise peuvent également l'utiliser. Sandrine, 40 ans, a par exemple pris sous son aile Cyril, 23 ans, pendant un an. Responsable du rayon textile du Leclerc de Saumur, dans le Maine-et-Loire, cette jeune femme a apporté son savoir-faire au jeune homme qui, aujourd'hui, est devenu son adjoint. « Il a suivi une formation pendant un an, où il se rendait un à deux jours par semaine à la centrale, explique Sandrine. Il devait plancher sur l'optimisation d'un linéaire en textile. »

Sandrine a trouvé l'échange « enrichissant ». Le plus souvent, les salariés sont volontaires pour jouer les tuteurs. « C'est une manière de les responsabiliser », assure Régis Galbois, directeur du Leclerc de Saumur. Simply Market, l'enseigne de supermarchés du groupe Auchan, va plus loin en assurant aux tuteurs une formation. « Nous nous sommes rendu compte qu'il fallait qu'ils se professionnalisent, estime Chrystèle Robic. Le monde de l'Éducation nationale est vaste et les tuteurs doivent suivre les attentes des jeunes. » Les 550 tuteurs du groupe ont droit à une formation de trois jours et demi en partenariat avec l'Education nationale. Une certification mise en place par la Chambre de commerce et d'industrie de Paris leur est même proposée. « Pour des gens qui n'ont pas de diplômes, c'est très important, poursuit Chrystèle Robic. L'entreprise les accompagne dans cette mission de tuteur. C'est une reconnaissance. » Ou l'art de créer une chaîne vertueuse de transmission des savoirs.

C'est le partage d'expérience qui m'intéresse. C'est aussi une manière pour moi d'apprendre aux autres ce que j'ai appris. En tant que directeur de magasin, aujourd'hui, j'ai envie de reproduire la pareille.

Pierre Guillermet, directeur de Casino de Champagnole (Doubs)

Je ne m'imagine pas fonctionner sans le chef boucher, mon tuteur. Il m'apprend toutes les bases du métier : désosser, reconnaître les espèces et les races...

Anthony Chevassu, 17 ans, apprenti boucher au Casino de Champagnole (Doubs)

Les conditions pour un résultat optimum

  • Identifier un tuteur motivé.
  • Respecter les conditions légales, à savoir que le tuteur doit travailler dans le même département ou avoir une expérience de trois ans sur un poste équivalent ou encore avoir le même diplôme que celui que le jeune prépare.
  • Accompagner éventuellement le tuteur par une formation.
  • Maintenir le lien de manière permanente avec le jeune et l'école de manière à créer une relation tripartite (jeune, école, entreprise).
  • Vérifier pour chacune des parties l'intérêt pour le métier choisi.
  • Pallier des déficiences dans des filières qui ont du mal à recruter, comme les métiers de bouche.
  • S'offrir une main-d'oeuvre pour un coût moindre (jusqu'à 75% du Smic).
  • Permettre au magasin de la flexibilité.
  • Transformer l'essai en CDI si cela s'avère concluant.
  • L'exemple du Casino de Champagnole

    Les trois parties : Casino de Champagnole (25), le centre de formation et d'apprentissage de Lanoue, à Longvic, près de Dijon (21), et Anthony Chevassu, jeune apprenti boucher.

    Comment ça marche ?

    Casino a signé une charte d'engagement en tant que tuteur et Anthony, comme apprenti. Sur le terrain, un maître d'apprentissage, ici le chef boucher, transmet son savoir-faire et son savoir-être. L'élève passe une à deux semaines par mois au CFA de Dijon.

    Les objectifs : Mieux connaître les désirs du jeune apprenti et signer un contrat à durée indéterminée.

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