Les délais de paiement continuent de poser problème

|

Pour les secteurs du commerce qui ont bénéficié d'accords dérogatoires, les étapes de la réduction des délais de paiement s'opèrent avec des risques élevés. Les entreprises espèrent un geste gouvernemental...au demeurant peu probable.

YVES POUJOL, directeur de la centrale commercial GedimatEn 2009, le secteur a fléchi de 11 % et Gedimat de 7 %. La LME est arrivée au plus mauvais moment. Lors de la prochaine échéance de réduction des délais de paiement, en mars prochain, nous allons passer de soixante à cinquante jours. Ça va être la grande sensation, la plus douloureuse.
YVES POUJOL, directeur de la centrale commercial GedimatEn 2009, le secteur a fléchi de 11 % et Gedimat de 7 %. La LME est arrivée au plus mauvais moment. Lors de la prochaine échéance de réduction des délais de paiement, en mars prochain, nous allons passer de soixante à cinquante jours. Ça va être la grande sensation, la plus douloureuse. ©

Frédéric Lefebvre entendra-t-il la sourde plainte des dirigeants d'entreprise du commerce qui doivent réduire les délais de paiement, selon l'effet cliquet mis en place dans le cadre de la LME, et qui voient se réduire leur résultat comme leur capacité d'investissement, tandis que leur endettement grossit ?

Le secrétaire d'État vient tout juste de confier une mission à Jean-Hervé Lorenzi, président de l'Observatoire des délais de paiement - qui doit remettre son rapport dans les semaines à venir -, afin de définir une stratégie de sortie pour les entreprises qui auraient le plus de difficultés. Quelque 49 accords dérogatoires avaient été accordés, étalant sur quatre ans la réduction de ces délais à quarante-cinq jours.

Les deux premières phases sont passées. Il en reste deux, qui doivent ramener à cinquante jours en 2011, puis aux fameux quarante-cinq jours en 2012, le délai du paiement des produits que ces commerçants achètent à leurs fournisseurs.

 

Risques financiers majeurs

Lors d'une table ronde organisée par LSA avec la Fédération du commerce associé (FCA) et quelques-uns de ses adhérents - Intersport, Gedimat, Passion Beauté -, la situation des magasins et de leur tête de réseau a été clairement exposée. Les risques financiers demeurent très importants, les commercants sont fragilisés et les problèmes restent plutôt devant eux que derrière.

« La réduction des délais de paiement était faite pour les PME - nous en représentons 29 000 -, et nous en subissons les conséquences plutôt que les avantages, indique Guy Leclerc, président de la Fédération du commerce associé. Nos grands fournisseurs internationaux, qui ont appliqué la loi immédiatement, n'ont pas tenu compte des problèmes de trésorerie qu'elle a provoqués. Pis, ils exigent des paiements à la date fixée, mais ne respectent pas pour autant les engagements de livraison. Or, dans ce sens, il n'y a pas de contrôles vis-à-vis des fournisseurs ! »

« Dans le secteur de la distribution sélective, ajoute Jean-François Morinaux, directeur général de la coopérative Passion Beauté, il n'y a pas de négociation possible avec les fournisseurs, qui ont la possibilité du refus de vente. Or, notre activité exige un stock minimum de sept mois. La loi s'est traduite par une réduction des délais de paiement de quatre-vingt-dix à soixante jours d'un coup, et la banque - le Crédit agricole - nous a lâchés ! Heureusement, nous avons retrouvé un partenaire bancaire avec les Caisse d'épargne. Des fournisseurs nous ont également aidés. De même, certains de nos adhérents ont eu des difficultés, car nous avons aussi dû réduire leurs délais de paiement. »

Aujourd'hui, la coopérative est sortie d'affaire, mais les prochaines étapes vont peser sur la trésorerie. De plus, révèle le patron de l'enseigne de parfums et de produits de beauté, les grands fournisseurs ne règlent les remises que cent vingt jours après les commandes, ce qui crée un déséquilibre de fait. Il n'y aurait donc pas d'équité entre les partenaires. C'est la puissance du rapport de forces qui devient la règle.

 

 

Des situations coûteuses 

Dans le sport, la situation n'a pas été aussi périlleuse, mais elle est très coûteuse tout de même. « Notre métier de distributeur d'articles de sport est caractérisé par de gros besoins en fonds de roulement, indique Mickaël Hebert, directeur financier d'Intersport, qui réalise 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires. Nous devons stocker les articles entre cinq et six mois. Nous avons dû faire la chasse aux stocks morts ou à faible rotation pour réduire les effets de la réduction des délais. Et nos sociétaires doivent s'approvisionner plus souvent auprès de nos plates-formes. »

Même schéma pour Gedimat (1,6 milliard d'euros de chiffre d'affaires), spécialiste de la construction pour les entreprises et les particuliers : « Nous avons moins de stocks, mais nos adhérents ont un crédit client, du paiement à terme, auprès des entreprises artisanales. Avec les difficultés que rencontre ce secteur - qui a fléchi de 11 % en 2009, puis de 2 à 3 % en 2010 -, il était impossible de leur demander de payer plus tôt, alors que nous étions contraints de le faire auprès de nos fournisseurs, expose Yves Poujol, directeur de la centrale commerciale. Heureusement, les étapes précédentes de la réduction des délais de paiement ne nous ont pas trop bousculés, nous étions déjà au bon niveau. Mais, pour les prochaines étapes, 5 % de notre chiffre d'affaires sont en jeu ! »

Le processus a été complexe. Les différentes étapes au cours des quatre années d'étalement de la réduction des délais, prévues grâce aux accords dérogatoires obtenus par différents secteurs, n'ont pas toutes le même profil. « Le délai moyen de paiement, chez nous, était de quatre-vingt-cinq jours, explique Frédéric Ondet, directeur général adjoint de Gedimat. Le 1er janvier 2009, nous sommes passés à soixante-dix jours. Le 1er janvier 2010, nous avons perdu dix jours. Le plus difficile est devant nous, en mars-avril, où nous devons passer à cinquante jours. La dernière phase, en 2011, devrait être moins rude, il ne restera qu'une marche de cinq jours, pour atteindre les quarante-cinq jours fin de mois. »

Pour Gedimat, qui est, à 85 %, une centrale de référencement, la loi n'a eu d'effet que sur sa partie centrale d'achats. Mais ce sont les points de vente qui en subissent les effets sur leur fonds de roulement. « Car, évidemment, les difficultés pour la trésorerie s'accumulent à chaque étape, c'est un peu plus coûteux », souligne Alexandra Bouthelier, déléguée générale de la FCA.

 

 

Ingénierie financière 

Gedimat a dû recourir à de l'ingénierie financière sous forme de cautionnement de prêts bancaires pour faire face aux trous dans le fonds de roulement. Via sa société financière Gemex, le groupement a fait appel à Oseo et à la banque du commerce associé, la Socorec, pour aider ses adhérents à moindre coût.

« Le problème, souligne Guy Leclerc, c'est que ces prêts devront être remboursés ! Or, comme les résultats sont plombés par la crise et la trop brutale réduction des délais, les entreprises ne réussissent pas à retrouver des marges. Elles se fragilisent et on ne sait pas ce qui va se passer pour certaines d'entre elles d'ici à deux ans. » « Nous avons aussi aidé nos adhérents, souligne Mickaël Hébert, chez Intersport. 30 % étaient assez pourvus en fonds propres, 50 % ont pris la solution packagée comme Gedimat. Et 20 % sont dans l'aventure individuelle, soit ils ont pris des dispositions, soit ils connaîtront des difficultés. Nous pensons que 10 % d'entre eux sont exposés. »

 

 

Le levier des stocks

Quelles autres solutions sont explorées ? Celles liées à la réduction des stocks, évidemment. Pour Passion Beauté, la messe est dite, les fournisseurs ne veulent rien entendre. « Au contraire, nous avons des contrats de chiffre d'affaires pour conserver les marques, et d'un montant encore plus élevé pour obtenir les remises, confie Jean-François Morinaux. Nous essayons tout de même de renforcer nos achats centralisés, qui ne représentent que 25 % des ventes des magasins. » Mais, pour les associés de Gedimat, des réflexions sont menées, d'autant plus que la hausse des prix des matières premières, avec le bois et de l'acier, vient s'ajouter au problème.

« Des solutions de stockage doivent être trouvées avec les fournisseurs en régions pour stocker les pondéreux, soutient Frédéric Ondet. Les rapports se sont tout de même améliorés en termes de livraisons, même si nous sommes encore en bagarre avec eux. Nous avons mieux négocié les prix, grâce à la crise. Nous portons aussi l'effort sur la réduction des livraisons franco. »

Autre solution, relever les prix. La question suscite une réprobation générale. « Totalement incompatible avec la crise, impossible à répercuter à nos clients qui connaissaient une baisse d'activité très forte », réagit Yves Poujol. « Impossible chez nous aussi, nous faisons déjà face à une hausse du coton et du cuir de l'ordre de 120 %, et leur part est colossale dans notre activité », réagit Mickaël Hébert. « La base doit rester la satisfaction des clients, chaque commerçant se lève le matin en pensant à cela », assure Guy Leclerc.

Du coup, la plus grosse part de l'effort financier est supportée par les entreprises. « Nous commençons à recevoir les bilans et nous voyons bien que les fonds propres et les résultats de nos entreprises ont fondu, assène Guy Leclerc. Les investissements semblent même gelés pour plusieurs années, tant que nos associés n'auront pas retrouvé la capacité à dégager des bénéfices. Avec le remboursement du capital correspondant aux prêts que nous avons obtenus des banques, le danger que l'on nous fait courir est énorme. Et je crains que nous fassions aussi face à des hausses de taux d'intérêts. Nous avons une cascade de problèmes devant nous. »

 

 

Lobbying sur deux fronts 

Que faire ? La Fédération du commerce associé mène un lobbying sur deux fronts. Un gel de la dernière étape de réduction des délais de paiement, qui doit avoir lieu dans onze mois, le temps que les sociétés reprennent leur souffle. Ou alors une mesure fiscale, en réduisant l'impôt des sociétés au moins de l'équivalent du coût de la réduction des délais qu'engendre la loi. C'est ce que Guy Leclerc a glissé à Jean-Hervé Lorenzi, président de l'Observatoire des délais de paiement, pour nourrir son rapport.

En ces temps de disette de cadeaux fiscaux, il a fort peu de chances d'être entendu. Mais après tout, il ne coûte rien d'essayer ! En revanche, pour les pouvoirs publics, qui croyaient que le problème de la réduction des délais était derrière eux, c'est raté. Il se pourrait même que la situation des entreprises se dégrade, comme en 2009, avec des dépôts de bilan qui ont provoqué la panique au plus haut niveau de l'État et qui auraient même pu s'avérer désastreux si les entreprises d'assurance-crédit fournisseurs avaient défailli. Le passé peut parfois resurgir...

LES ENJEUX

  • La troisième et avant-dernière étape de la réduction des délais de paiement est effective depuis le 1er janvier. La dernière dans onze mois.
  • Les petits distributeurs auraient vu leurs fonds propres se réduire brutalement et leurs résultats fondre, les autres ont dû repenser leur organisation logistique, de stockage et de livraison.
  • Des « roues de secours » financières ont été mises en place par les centrales et les magasins, sous forme de cautionnement de prêts, mais qui devront être remboursés.
  • Compte tenu du péril, les commerçants associés demandent des aménagements fiscaux ou un gel de la dernière étape.

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2173

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous