Les distributeurs cherchent à séduire les jeunes diplômés

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Encore repoussoir pour un certain nombre d'étudiants de grandes écoles de commerce, la grande distribution profite depuis un an de la crise. Elle récolte aussi les fruits de sa politique de séduction auprès des jeunes recrues.

Alexandre Lochet ne regrette pas son choix. Ce jeune homme de 24 ans sortira diplômé de l'École supérieure de commerce de Tours-Poitiers ce mois-ci, avec déjà un emploi en poche. Un emploi au magasin Leroy Merlin de Tours sud, où il a effectué son stage en cours d'études. Chef du secteur menuiserie-quincaillerie depuis janvier, il dirige une équipe de 14 personnes au quotidien et gère seul un compte d'exploitation de 8 millions d'euros. « J'aime la proximité avec les équipes et, surtout, l'autonomie dans le choix des politiques commerciales, raconte Alexandre Lochet. Je décide des produits, des promos et des têtes de gondole. » Une dimension commerciale, managériale et de gestionnaire : les métiers de la distribution permettent de varier les plaisirs. Sans compter des perspectives de carrière à l'international : ainsi, Leroy Merlin a mis en place une pépinière qui repère les potentiels pour franchir les frontières.

Ce qui les rebute (encore)

- Une image pas très moderne et des conditions de travail réputées difficiles.

- Un travail six jours sur sept et dix heures par jour.

- Le fait de supporter un management à la dure, jugé parfois brutal.

- L'obligation de passer par des fonctions opérationnelles, le plus souvent en magasins, avant de pouvoir prétendre à des fonctions dites de support.

- La nécessité d'être mobile géographiquement pour progresser.

Pourtant, la grande distribution traîne toujours, auprès des jeunes, une mauvaise réputation, tenace même en période de crise. « Ce secteur fait peur à cause des salaires, des horaires et des relations de travail réputées dures, explique Christian Chenel, directeur délégué de Négocia, école de commerce parisienne, dont 350 diplômés sortent chaque année. Les jeunes préféreront toujours un L'Oréal ou un Danone à la grande distribution. » La première expérience sur le terrain que les enseignes exigent en dégoûte plus d'un. « La grande distribution cherche davantage des Bac +5 que des Bac +3, mais, en même temps, elle demande à ces diplômés de commencer par faire leurs preuves sur le terrain pendant trois ans comme chef de secteur. C'est un peu comme si l'on demandait à un étudiant en médecine d'aller faire l'infirmier ! », souligne Danielle Castagnoni, professeur de négociation à Euromed, école de commerce basée à Marseille. Faire ses preuves en magasin avant de décrocher un poste plus valorisé est un passage obligé pour tout prétendant à la grande distribution. Preuve de ce manque d'intérêt des jeunes, à leur sortie de leurs études, rares sont ceux à tenter l'aventure. « Dans ma promotion, il y en assez peu qui ont choisi d'aller dans des enseignes », confirme Alexandre Lochet.

 

Le deuxième secteur de recrutement

Mais la crise est passée par là, et les jeunes diplômés font moins la fine bouche, d'autant que la grande distribution est l'un des rares domaines à continuer de recruter à un rythme soutenu. Selon les derniers chiffres de l'Apec, c'est le deuxième derrière l'informatique en termes d'offres d'emploi. « Cela reste un secteur recruteur », observe Fabrice Robert, cofondateur du site jobintree.com, site qui propose plus de 20 000 offres d'emploi. Mieux, alors que d'autres revoient à la baisse leur nombre de recrutements, la grande distribution ne réduit pas la voilure. « En l'espace de deux ans, le volant d'offres à destination des jeunes diplômés a crû de 50 % », poursuit Fabrice Robert. Et le ratio du nombre de candidatures par offre est passé de 4 fin 2008 à plus de 10 en 2010. Autre facteur encourageant, la qualité des offres ne s'est pas dégradée. « En 2009, le salaire de sortie pour un Bac + 5 est toujours de 37 800 E brut par an, comme en 2008 », précise Agnès Marchand, responsable du pôle conseil carrières à l'école de commerce Audencia à Nantes. Ainsi, la promotion 2009 a choisi à hauteur de 7 % le commerce à sa sortie, contre 4 % en 2008. Le secteur est passé de la dixième place à la quatrième, à égalité avec la chimie, l'industrie, le public et le parapublic.

Ce qui les attire

- Un secteur qui recrute toujours malgré la crise, et qui n'a pas revu à la baisse ses conditions d'embauche, qu'il s'agisse des salaires, de la nature des contrats ou des postes proposés.

- La possibilité de diriger tout de suite une équipe d'une dizaine de personnes, de tenir un compte d'exploitation et un centre de profit.

- Le fait de pouvoir devenir rapidement directeur de magasin.

- La possibilité de mener une carrière à l'international.

La crise, une aubaine pour les distributeurs ? Certains le constatent, les jeunes ont revu leurs prétentions à la baisse. « Les jeunes diplômés qui postulent chez nous montrent une motivation plus importante, juge Nathalie Babolat, responsable du recrutement de Cultura (46 magasins), qui a intégré une vingtaine de diplômés en 2009. Ils ont pris conscience qu'être responsable de département, c'est avoir des responsabilités : tous les secteurs n'offrent pas la possibilité de manager une équipe et de gérer un centre de profit à la sortie de l'école. » Les distributeurs donnent aussi des gages d'ouverture depuis quelque temps déjà. « Il est probable que nous n'avons pas assez communiqué ces dernières années, concède Christine Jutard, directrice des ressources humaines de Kiabi. Le langage de vérité est important : un tiers de la population active travaille le samedi, et la distribution offre une grande diversité, du point de vue des métiers et des évolutions de carrière. » Ce discours de preuve passe notamment par l'alternance, un mode qui permet de se faire une première idée du terrain avant un choix définitif (LSA n° 2140). Exemple, Casino va recruter 700 jeunes en alternance en 2010.

Pour se faire connaître auprès des écoles, rien de tel que de prêcher la bonne parole pendant le cursus. Les cadres dirigeants de Carrefour - comme ceux de Danone - dispensent un enseignement à l'Essec tout au long de l'année. De même, le premier employeur privé de France a noué un partenariat avec Dauphine et l'École centrale de Paris. Ce pari s'avère payant : les diplômés ne boudent plus la grande distribution. Leroy Merlin a recruté deux HEC en 2009. L'un d'entre eux a commencé comme chef de secteur magasin, avant de devenir contrôleur de gestion région en un an. « Il y a cinq ou dix ans, c'eût été quasi impossible, se félicite Anne Boinnot, responsable des ressources humaines pour la région Ouest de Leroy Merlin. Aujourd'hui, les entreprises sont moins frileuses pour aller intervenir dans les écoles, et les jeunes ont moins d'a priori. » Et d'ajouter que, si les clichés ont la vie dure, l'enseigne de bricolage se veut exemplaire en matière de gestion du temps de travail. « Les collaborateurs ont un rythme normal et travaillent cinq jours sur sept, affirme-t-elle. Ils ont aussi leurs congés payés et deux semaines de RTT par an. » D'où le bon classement de Leroy Merlin dans le palmarès des entreprises où il fait bon travailler établi par le cabinet d'études Great Place To Work. L'enseigne arrive en deuxième position, derrière Microsoft.

 

300

jeunes recrues pour Carrefour en 2010

200

jeunes diplômés pour Leroy Merlin en 2010

730

jeunes diplômés à recruter pour Kiabi en 2010

 

250

jeunes diplômés pour Casino en 2010

Créer des passerelles 

Pour les séduire, les groupes de distribution rivalisent d'imagination. Avec le jeu Positif Game qui a eu lieu en février, Carrefour a octroyé trois prix à des jeunes issus d'universités ainsi que de 28 écoles de commerce et d'ingénieurs. « Nous cherchons à ouvrir sur des profils plus diversifiés », souligne Muriel Bolteau, directrice de la politique emploi, carrières et marque employeur de Carrefour France. La participation du groupe au Challenge Grandes Écoles le 29 mai, une première, va dans ce sens. À cette occasion, plus de 300 CV ont été déposés. « L'objectif est de recruter 120 jeunes diplômés », poursuit Muriel Bolteau. La nouveauté réside dans le fait que ces postes concernent des métiers transversaux, comme la gestion de projets, la supply chain ou encore la direction de marchandises.

Une fois ces jeunes embauchés, encore faut-il les garder. La plupart des enseignes alimentaires mettent en place des « comités carrière ». Casino en organise un tous les mois. « Il faut montrer à ces jeunes diplômés les passerelles, qui sont nombreuses, explique ainsi Jean-Claude Delmas, directeur des ressources humaines de Casino. Ils peuvent évoluer sur d'autres formats ou dans d'autres fonctions, la logistique, les achats, la supply chain. » Ces salariés sont également accompagnés. Véritables patrons de PME - ils gèrent très vite une équipe de plusieurs dizaines de personnes et peuvent devenir directeurs de magasin en trois ans -, ils bénéficient, dans le groupe stéphanois, d'une formation pendant les deux premières années. Résultat, le taux de turnover est inférieur à 12 % sur un an, quand il atteint allègrement 16 à 18 % dans le reste du secteur. Ceci explique peut-être cela.

Lionel Deshors,directeur associé CCLD recrutement: " Les jeunes ne retrouvent pas le même niveau de responsabilité ailleurs"

LSA - Les jeunes diplômés ont-ils souffert de la crise ?

Lionel Deshors - Les distributeurs ont consacré moins de budget pour prendre des collaborateurs en devenir. Dans un contexte où les enjeux business sont forts, avec un chiffre d'affaires qui n'est pas toujours au rendez-vous, elles préfèrent confier les rênes à des personnes expérimentées et non à des jeunes. Une enseigne textile comme La Halle va recruter des jeunes diplômés à un niveau moindre, par exemple des directeurs adjoints de magasin à Bac + 2, pour les faire évoluer dans le temps.

LSA - La grande distribution a-t-elle toujours aussi mauvaise réputation auprès des jeunes qui entrent dans la vie active ?

L. D. - C'est encore vrai, la distribution a du mal à les séduire. C'est aussi le problème des professeurs d'école : ils ne connaissent pas bien le secteur de la distribution, qui a mauvaise réputation. Celui-ci n'offrirait que des postes avec beaucoup d'heures et un système de management à la dure. Et pourtant ! La plupart du temps, les jeunes diplômés ne retrouvent pas le même niveau de responsabilité, voire de salaire, ailleurs. Entre être commercial chez Kraft Foods, où l'on va visiter des magasins juste pour passer des commandes, et se retrouver à la tête d'une équipe de 20 personnes où l'on est responsable de son chiffre d'affaires, de ses stocks et de ses marques, il y a un sacré écart.

Depuis la crise, les jeunes diplômés montrent une motivation plus importante pour des postes de terrain. Ils réalisent que les secteurs du marketing, des achats ou de la communication, qu’ils privilégiaient auparavant, proposent moins de débouchés que le commerce.

Nathalie Babolat, responsable du recrutement de Cultura

J’aime la distribution parce que c’est un secteur où l’on ne s’ennuie jamais […]. Et travailler en magasin permet de toucher à toutes les facettes d’un métier: gestion, management, logistique, discussion avec les fournisseurs.

Julia Cavalli, 24 ans, en licence distech à Toulouse

 

J’aime la proximité avec les équipes et, surtout, l’autonomie dans le choix des politiques commerciales. Je décide des produits, des promos et des têtes de gondole

Alexandre Lochet, chef dusecteur menuiserie-quincailleriede Leroy Merlin de Tours Sud

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Article extrait
du magazine N° 2143

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