Les distributeurs tentent de réagir

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEconflit - Polyvalence des tâches, cumul de deux emplois... Pour lutter contre le travail précaire, et plus particulièrement contre les temps partiels imposés, stigmatisés lors des derniers mouvements sociaux, les enseignes alimentaires explorent de nouvelles pistes. Quitte à repenser leurs organisations de travail.

Les distributeurs alimentaires semblent avoir pris la mesure de l'urgence sociale dans leur secteur, au point que c'est aujourd'hui la course à celui qui présentera le premier son projet contre le travail précaire ! Mercredi 27, Auchan dévoilait son programme de temps complet choisi dont l'objectif est de permettre à chacun de ses 17 000 collaborateurs à temps partiel de bénéficier d'un contrat à temps plein s'il le désire, fin 2009 au plus tard. Jeudi 28, c'était à Carrefour de présenter ses propositions pour éviter le temps partiel subi. Deux initiatives qui viennent, volontairement, devancer les prochaines négociations de branche.

Dès le 6 mars, en effet, les partenaires sociaux doivent s'atteler à l'élaboration d'une GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences), qui permette d'aborder enfin l'évolution des métiers, et notamment celui des hôtesses de caisse. Mais, surtout, ils vont entamer, le 21 avril, les discussions sur le temps partiel afin de répondre aux souhaits de ceux qui veulent travailler un plus grand nombre d'heures par semaine.

Actuellement, plus de 235 000 salariés de la distribution alimentaire travaillent à temps partiel, et on estime à 30 % environ ceux qui seraient en temps partiel imposé. Le travail précaire est donc bien une réalité, sachant que la durée minimale prévue par la convention collective est aujourd'hui fixée à vingt-deux heures hebdomadaires. Chez Système U, une récente enquête interne fait état d'un taux de temps partiel subi dans les magasins de 40 % ...

Il aura néanmoins fallu, « une mobilisation sans précédent », selon les termes même de la Fédération des entreprises du commerce alimentaire (FCD) pour que les enseignes prennent véritablement le problème à bras-le-corps. Il faut dire que, jusqu'ici, les distributeurs avaient été habitués à de petites actions ponctuelles, mais jamais à un mouvement social d'une telle envergure. La journée de grève du 1er février a très certainement dépassé les espérances de la Fgta-FO, de la CFDT et de la CGT, réunies pour l'occasion en intersyndicale, autant qu'elle a surpris les enseignes. Auchan, Leclerc, Carrefour, Lidl, Système U, Picard, Casino, Champion... Aucune n'a été épargnée par les débrayages. Pour la première fois, malgré la faiblesse des rémunérations, les employés de la distribution n'ont pas hésité à cesser le travail pour faire entendre leur colère, syndiqués ou non syndiqués. Et ce n'est peut-être pas fini.

 

« Un grand malaise »

Si le 13 février, la Fgta-FO, le syndicat majoritaire du secteur, la CFE-CGC et la CFTC ont signé avec la FCD l'avenant sur les minima de la branche portant la rémunération de départ à 1 344 E par mois, la CFDT et à la CGT, quant à elles, ont refusé d'y apposer leur signature et parlent de lancer de nouvelles actions pour le week-end de Pâques...

« Il y a vraiment un grand malaise, il faut que les choses changent », prévient Claudette Montoya, délégué nationale CGT du groupe Carrefour. Un avertissement pour le patronat, qui semble avoir entendu le message. « Nous tenons compte du mouvement et on ne le prend pas à la légère. Nous sommes conscients des difficultés des salariés », martèle Jérôme Bédier, le président de la FCD, comptant bien sur « la dynamique du dialogue de branche » pour apporter les solutions nécessaires à la résolution du conflit.

« Il va falloir bouger. La société nous reproche le temps partiel après nous avoir encouragés à le développer par des exonérations de charges sociales, rappelle Jérôme Bédier. Le temps partiel est devenu le symbole du travailleur pauvre et du pouvoir d'achat. C'est un sujet qui a des résonances politiques fortes et dépasse le débat dans la branche. » Une chose est sûre, les distributeurs n'ont pas l'intention de se laisser montrer du doigt plus longtemps et de faire figure de boucs émissaires. « Les enseignes ont compris qu'il fallait trouver des solutions au plus vite pour augmenter le nombre d'heures de travail pour les salariés qui se retrouvent en temps partiel subi », se félicite Michel Enguelz, délégué syndical central FO, Carrefour hypermarchés.

Chez Système U, un groupe de travail a été mis en place en début d'année afin de répondre aux attentes des salariés courant 2008. « Le temps partiel a une raison. L'amplitude horaire d'un magasin est de onze à douze heures par jour et, en trois heures, celui-ci fait plus de la moitié de son chiffre d'affaires, précise Serge Papin, le PDG de Système U. On ne peut pas faire travailler quelqu'un trente-cinq heures à la caisse, car le travail est exigeant et physiquement fatiguant. Permettre à une hôtesse de caisse de travailler plus demande de changer un peu l'organisation du travail, et on peut y arriver. » Certains magasins de l'enseigne jouent déjà un peu sur la polyvalence des tâches pour offrir des contrats de trente-deux heures aux salariés à temps partiel.

Parmi ses axes de réflexion, le groupement de commerçants indépendants envisage la possibilité de « postes tournants ». Les salariés qui le souhaitent pourraient par exemple passer de la caisse à l'accueil, à un rôle administratif lié aux caisses, travailler au stand de presse, ou apporter un coup de main lorsque c'est nécessaire sur un secteur de vente comme le textile. En tout cas certainement pas sur la mise en rayon, jugée trop spécifique, d'autant que le travail s'effectue généralement en dehors des horaires d'ouverture des magasins.

 

Des initiatives en cours

C'est pourtant ce sur quoi les hypermarchés Carrefour travaillent depuis environ un an. Le projet, présenté le 28 février, testé dans deux magasins, à Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime) et à Venette (Oise), permet aux hôtes et hôtesses de caisse volontaires d'étendre de cinq heures leur contrat de travail, actuellement de trente heures, en effectuant de la mise en rayon. « L'idée est intéressante, puisqu'elle permet aux personnes à temps partiel d'augmenter leurs heures de travail. Celles qui bénéficient du dispositif sont satisfaites », reconnaît Jean-Yves Quersin, délégué syndical FO à l'hypermarché Carrefour de Venette. D'autant que le système offre aussi un autre intérêt : « Il permet aux hôtesses de caisse de découvrir un nouveau métier et peut ainsi ouvrir la porte à des reconversions », constate-t-il.

Seul écueil, à Venette, tous les salariés volontaires pour travailler plus n'ont pas pu profiter du dispositif, les heures de mise en rayon ayant lieu uniquement le mardi, journée où l'affluence est la plus forte dans le magasin. Par ailleurs, du fait de la complexité du travail, la mise en rayon ne peut se faire que sur certains produits des PGC. « Nous souhaiterions que la mesure soit étendue et qu'elle puisse profiter à d'autres salariés à temps partiel que les hôtes de caisse », regrette Jean-Yves Quersin.

La démarche proposée par Auchan est similaire. L'enseigne a lancé le 1er novembre une première expérience sur le magasin de Melun, offrant elle aussi aux hôtes et hôtesses de caisse qui le souhaitent un passage de trente à trente-cinq heures en travaillant cinq heures sur un rayon. À la fin du premier semestre 2008, 25 magasins devraient déjà appliquer le dispositif. Et Auchan s'engage à proposer un contrat à temps plein à chacun de ses 17 000 salariés à temps partiel qui le souhaite.

Pas question néanmoins de supprimer le travail à temps partiel, qui reste nécessaire et répond au besoin de 60 à 70 % des salariés employés sous ce régime, notamment des femmes qui veulent concilier activité professionnelle et vie personnelle et des étudiants. À Melun, sur les 155 employés de caisse, 35 seulement ont souhaité passer en temps complet. « Certaines personnes, surtout dans les zones urbaines peuvent également vouloir obtenir un contrat d'une vingtaine d'heures et le cumuler à un second travail à temps partiel. Il faut aussi tenir compte des évolutions de la société », souligne le patron de Système U. Une perspective qui sous-entend des réflexions nouvelles et, dans ce cas, de garantir également une régularité des horaires.

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Article extrait
du magazine N° 2033

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