Les filières de la viande résistent dans la tourmente

Hausse de matières premières, concurrence allemande, exigences de la distribution... Les acteurs de la viande traversent une mauvaise passe. Mais ils n'ont pas l'intention de se laisser faire.

Même pour un secteur habitué aux coups de sang des éleveurs, le conflit de novembre 2010 n'a pas laissé indifférent. Pendant trois jours, neuf des plus gros abattoirs de l'industriel Bigard ont été bloqués. Une mobilisation éclair qui a permis aux éleveurs d'obtenir une hausse de 5 centimes d'euro sur le kilo de carcasse de viande bovine en échange d'un retour à une activité normale de la totalité des abattoirs du groupe Bigard. Pour l'occasion, le ministre de l'Agriculture Bruno Lemaire avait même pris soin de nommer un médiateur, Loïc Gouello, avant de convoquer une réunion de la filière le 10 novembre. Surprenant ? Pas tant que cela. Cette mobilisation est révélatrice du déséquilibre des rapports de force entre l'amont et l'aval des filières de la viande dans leur ensemble. De plus en plus, les éleveurs de boeufs, porcs ou poulets rencontrent de réelles difficultés pour faire entendre leur point de vue auprès des industriels (Bigard représente 40% du marché de la viande bovine) ou des distributeurs.

 

Les coûts de production en hausse de 35%

 

Pour la viande bovine, la cause est à chercher d'abord dans la surproduction du secteur. Il faut savoir que depuis 2009 les abattages ont augmenté de 3%. Un regain d'activité lié à la conjoncture laitière qui a découragé un certain nombre d'éleveurs, mais aussi au problème de sécheresse de l'été dernier dans l'ouest de la France. La conséquence ne s'est pas fait attendre et les prix au kilo ont rapidement baissé. Menés par la Fédération nationale bovine (FNB), en novembre dernier, les éleveurs réclamaient une hausse de 60 centimes d'euro par kilo de carcasse, arguant d'une augmentation de 35% des coûts de production au cours des dernières années ! Les 5 centimes d'euro qu'ils ont obtenu sont bien en deçà de l'objectif, mais ils représentent tout de même une bouffée d'oxygène.

Car il ne faut pas oublier que l'ensemble des producteurs des filières de la viande doit faire face à une augmentation rapide du coût des matières premières destinées à l'alimentation animale. Rien qu'en 2010, les prix du blé, du maïs et du soja utilisés ont bondi respectivement de 45%, 50% et 35%, d'après la publication spécialisée l'Édito matières premières et devises. « La situation devient intenable », prévient Guy Odri, président-directeur général de Doux, leader de la volaille en France. Sous cette déclaration, on comprend qu'un véritable bras de fer s'est engagé avec la grande distribution. Les céréales représentent en effet 50% du coût de production d'une volaille vivante, et la flambée actuelle des prix a entraîné un renchérissement de l'ordre de 30% des aliments pour la volaille, selon le groupe Doux. Une situation que les industriels de la filière avicole ont déjà connue en 2007. Cette année-là, le groupe volailler avait enregistré une perte nette de 45 millions d'euros et fermé trois sites industriels...

 

Certaines enseignes refusent toute hausse des tarifs

 

Résultat, le climat est particulièrement tendu avec la grande distribution. En fin d'année dernière, Doux a dénoncé (sans les nommer) la position de trois enseignes qui refusaient de passer toute hausse de tarif. Il s'agirait notamment de Carrefour et de Leclerc. Trois autres enseignes ont accepté une augmentation des prix de la volaille fraîche de 7%. Mais cette situation ne satisfait pas Guy Odri, PDG de Doux, qui redoute qu'au prochain round de négociations ces enseignes fassent valoir la position beaucoup moins conciliante du reste de la grande distribution... Pour le PDG, il faut se souvenir qu'à peine sorti de la crise de 2007-2008, Doux avait joué le jeu, acceptant de baisser le prix de ses produits de 8%. « La grande distribution doit participer à son tour à l'effort de la filière qui, en première ligne, supporte seule le renchérissement des céréales depuis le mois de mai », a-t-il expliqué. Le volailler breton n'a donc pas l'intention d'en rester là. Après avoir réclamé en fin d'année une première augmentation des prix de 6%, il estime que « les acteurs de la grande distribution doivent accepter des hausses de prix raisonnables de 15%, conformes aux augmentations observées sur le marché mondial ».

 

La production allemande de porc a fait un bond de 23% en dix ans

 

Mais ce contexte ne doit pas occulter les problèmes structurels de la filière, qui est notamment en prise avec la concurrence européenne, surtout les grands opérateurs allemands. La filière française dénonce leur recours à des sociétés de prestations de services qui mettent sur le marché du travail une main-d'oeuvre issue des principaux pays d'Europe de l'Est, comme l'autorise la directive européenne sur les travailleurs détachés. « C'est un détournement de la réglementation, il s'agit d'une forme d'intérim déguisé, dénonce Pierre Halliez, directeur du Syndicat national de l'industrie des viandes (Sniv). Dans l'industrie de la viande, la main-d'oeuvre représente 70 à 80% de la valeur ajoutée. » Par exemple, en dix ans, la production allemande de porc a bondi de 23%, alors qu'elle a reculé de 1% en France. Toutes les filières sont concernées. Réunies au sein du Collectif contre le dumping social en Europe, elles ont annoncé, à l'occasion du Salon de l'agriculture, avoir déposé une plainte contre l'Allemagne auprès de la Commission européenne. Tous les moyens sont bons...

LES CAUSES

  • La surproduction de la filière bovine. L'offre est surabondante avec des abattages en hausse de 3%.
  • La concurrence des abattoirs allemands, qui ont recours à des sociétés de services des pays d'Europe de l'Est pratiquant des salaires peu élevés.
  • La flambée du prix des matières premières. En 2010, les prix du blé, du maïs et du soja utilisés pour l'alimentation animale ont bondi respectivement de 45%, 50% et 35%.

LES REMÈDES

  • Obtenir des distributeurs de meilleures conditions d'achat. Pas question pour les producteurs d'être les seuls à payer la facture des matières premières. Ils sont décidés à faire passer des hausses de prix.
  • Jouer la montée en gamme des produits de transformation. La valorisation de la filière porcine passe notamment par des produits de segments de marché à plus fortes marges.
  • Attaquer auprès de la Commission européenne les pratiques sociales allemandes. Le Syndicat national de l'industrie des viandes a porté plainte pour dénoncer le dumping social en vigueur outre-Rhin.

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Article extrait
du magazine N° HSFFFL

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