Les fonds d'investissement à l'assaut de la distribution

|

L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEactionnariat - Carrefour, One Dollar Store, Vivarte, Feu vert... Les fonds d'investissement multiplient les acquisitions dans la distribution. Peu présents il y a dix ans, ils s'emparent peu à peu de nombreuses enseignes. Parce qu' ils sont riches et puissants et, disent-ils, efficaces, entreprenants et même créateurs d'emplois...

Ils arrivent, ils vont venir, ils sont déjà ici ou là. Les fonds de capital investissement débarquent en force dans le commerce. Une véritable tornade, avec l'entrée de Colony dans le capital de Carrefour, l'offre - finalement abandonnée - de CVC et KKR sur Sainsbury, le rachat par le même KKR de One Dollar Store ou de plus petites opérations sur Camaïeu, Vivarte et bien d'autres. Ce n'est qu'un début. Ces « private equity » qui pratiquent le « buyout» en se rémunérant grâce à un « tri » élevé s'emparent de la distribution. Il faudra s'habituer à ces termes anglo-saxons. Le Private Equity est le capital investissement « privé » par rapport aux actionnaires de sociétés cotées ; le LBO correspond au recours à l'endettement par effet de levier et le «Tri» signifie le taux de rendement de l'investissement. Un taux de 23%, deux ou trois fois supérieur à celui des actions cotées !

Un secteur qui attire

Ces fonds savent gagner de l'argent mieux que personne. Aujourd'hui, tout leur sourit. Les entreprises ont besoin de leurs capitaux, les détenteurs de capitaux ont besoin de les placer, par centaines de milliards (200 pour l'Europe, selon des analystes). « Notre activité est née d'un manque d'investisseurs relayant le capitalisme familial qui disparaît, lançait récemment Patrick Sayer, président de l'Association française des investisseurs en capital. Nous jouons un rôle essentiel. Les fonds détiennent 3 % du capital des entreprises françaises. À moyen terme, ce sera 40 %. » Soit près de la moitié des entreprises du commerce, de l'industrie, des services !

« Les fonds s'intéressent principalement aux secteurs qui se développent vite, explique Marc Auberger, membre de CDC Capital Investissement (Caisse des dépôts). La distribution marche bien, de nouveaux concepts et de nouveaux formats apparaissent, les dirigeants en place connaissent le métier et ont une vraie vision stratégique. Nous leur permettons de s'engager dans une aventure grâce aux moyens que nous leur apportons. » Ce fonds vient de racheter 73% de Feu vert à Baudouin Monnoyeur - ex-président du Conseil du commerce de France - et détient les bijouteries Marc Orian. Et lorsqu'il évoque la distribution, Marc Auberger, sait de quoi il parle : il y a deux ans, il était encore directeur de la planification stratégique... du groupe Casino ! Il n'est pas le seul, dans la haute finance, à scruter la grande distribution. Colony Capital, par exemple, qui vient d'entrer chez Carrefour avec Bernard Arnault, est un fonds d'investissement américain dirigé par Tom Barrack. Mais son représentant en Europe, Sébastien Bazin, fait cause commune avec Patrick Sayer, président du directoire d'Eurazeo, un géant du capital investissement en Europe. Car le fonds qui « nourrit » la société Blue Capital, détenue par Colony et groupe Arnault, laquelle a racheté 9,8 % de Carrefour, est abondé à hauteur de 15 %... par Eurazeo. Ce fonds, principal actionnaire de Danone, n'est autre qu'une société liée à la banque Lazard du célèbre financier Michel-David Weil, et dont fit partie Antoine Bernheim, vice-président de LVMH et ancien président d'Euromarché, enseigne qu'il avait revendue... à Carrefour !

Chez le numéro deux mondial de la distributionr, on retrouve un autre géant du capital investissement : PAI Partners. Amaury de Sèze, son dirigeant, figure au conseil de surveillance aux côtés des Halley. Officiellement, PAI ne détient pas de parts du groupe. Mais ce fonds n'est pas absent de la distribution, loin de là. C'est lui qui avait racheté Vivarte en 2004 sur une valorisation de 1,5 milliard d'euros avant de le céder à Charterhouse sur la base de 3,4 milliards. L'équipement de la personne l'intéresse au plus haut point : il a déjà racheté les 1 100 magasins de l'espagnol Cortefiel, Coin et le leader italien du secteur, Grupo Coin. « Notre stratégie est d'acquérir les enseignes leaders en Europe », déclarait un membre de PAI lors de ces rachats. La liste des cibles est connue : Benetton, La Redoute, Mango, Kiabi, Vendex-Maxeda, Charles Vogele. Et les deux derniers appartiennent à Permira, qui a agi de concert avec PAI pour le rachat de Cortefiel !

Une gestion mieux encadrée

Les opérations des autres fonds sont plus modestes : Cinven vient d'entrer chez Camaïeu, Apax Partners est présent chez Morgan, Rue du Commerce et Heytens en France, mais surtout chez Somerfield en Grande-Bretagne et Tommy Hilfiger aux États-Unis. « Nous avons toujours investi dans la distribution, affirme Jean-Louis Rambaud, directeur associé d'Apax Partners France. Nous disposons de 800 millions d'euros de fonds en France. Chez Afflelou, notre intervention a donné les moyens d'acquérir Carrefour Optique. Nous investissons dans les sociétés qui offrent les perspectives de croissance les plus fortes en nous assurant que chaque euro investi crée de la valeur. » Pour définir le rôle d'Apax, il utilise le terme « d'actionnaire professionnel ».

C'est aussi l'avis de Jérôme Delmas, membre d'Ofivalmo, qui a investi dans Autoescape, un site qui loue des voitures. « Notre rendement vient de la croissance de l'entreprise et de sa rentabilité, grâce à l'apport des fonds propres mais aussi d'une gestion mieux encadrée, avec un reporting précis », explique-t-il. « À l'expérience, je ne vois pas d'ingérence sur mon action, précise Bruno Couly, le dirigeant d'Autoescape. En revanche, pendant une journée chaque mois, je regarde avec eux comment va ma société. Je dois argumenter mon budget, accepter la contradiction.». Acquise il y a deux ans, Autoescape vient d'entrer en Bourse. « Gérer le rendement du capital ne m'intéresse pas, je suis un entrepreneur, je veux vendre du fromage et du poulet partout en France, confie Roland Coutas qui a repris Télémarket avec l'aide d'AGF Private Equity et du fonds Citra (dirigé... par François Véron, ancien directeur de la stratégie de Casino). Les fonds me servent de contrôleurs de gestion gratuits. Ils cherchent la petite bête. Mais Télémarket n'a pas d'endettement et je ne suis pas contraint par mon cours de Bourse. »

Dans le cas de Carrefour, c'est la gestion de l'actif immobilier qui a attiré Colony. Tom Barrack évalue les murs à 30 milliards d'euros, pour une capitalisation boursière de 40 milliards. Ces murs sont-ils utiles ? « Bien sûr que non, affirme un expert. Sephora ou H et M ne sont pas propriétaires de leurs murs. Le fonds plus les murs, c'est la grande distribution à l'ancienne. » Casino, qui jure que les murs ne seront jamais vendus, a tout de même introduit en Bourse la foncière Mercyalis et vendu ses entrepôts (450 000 m2) à Morgan Stanley ! Même les enseignes d'indépendants réfléchissent à la vente de leurs murs. « Les directeurs de magasin pourront alors les racheter sur la base du seul coût du fonds de commerce », explique un directeur de Système U. À quand les premiers fonds chez Système U, Intermarché et Leclerc ?

Tout le monde y gagne

Colony ne manque pas de contacts parmi des acquéreurs potentiels : il vient de céder les murs de Buffalo Grill à Klépierre, qui détient des galeries de Carrefour. Et Unibail-Rodamco, avec ses 21 milliards de capitalisation boursière (lire p. 22), se fera un plaisir de regarder les offres. « Nous voulons acquérir des centres commerciaux, confie Guillaume Poitrinal, président du directoire du nouveau groupe. Notre taille nous permet d'attirer les concepts les plus novateurs, de faire du marketing, de proposer des cartes de crédit à la consommation aux 700 millions de clients qui fréquentent déjà nos centres. Nous pourrons travailler avec Carrefour et Sephora de manière efficace, notamment en Espagne. » Deux enseignes prises au hasard, bien sûr.

Les fonds ont un autre atout, l'ingénierie financière, avec le fameux effet de levier. Ces sociétés empruntent le capital qu'ils investissent et font rembourser par la société rachetée, avec un avantage fiscal à la clé puisque l'entreprise peut déduire les intérêts de ses impôts. « Mais le vrai rendement d'un investissement se mesure à la revente, quand la société a été développée », ajoute Grégoire Sentilhes, président d'Aurel Nesxtage. Voilà le message que veulent faire passer ces spécialistes de la finance. Les investisseurs sont scrupuleux sur la gestion des entreprises qu'ils accompagnent, mais ils les développent et tout le monde y gagne. L'Afic a ainsi mené une étude sur les entreprises sous LBO en France. Leur croissance s'établit à 5,6 % contre 0,7 % pour la moyenne nationale ; les effectifs progressent de 4,6 % quand la moyenne nationale est de 0,6 % et les salariés seraient « plus impliqués et plus fidèles ». Des chiffres qui devraient permettre d'ouvrir un débat... de fond !

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 1994

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous