Les Français face aux peurs alimentaires

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Crises sanitaires, lots rapatriés, intoxications... Autant d'actualités qui font la une des médias et renforcent la crainte des consommateurs face à l'industrie agroalimentaire. LSA a organisé une table ronde avec des professionnels afin de comprendre les raisons et les fondements de ces « peurs alimentaires ».

Un nouveau pavé dans la mare. Le 19 septembre 2012, une étude de Gilles-Éric Seralin, professeur de biologie moléculaire à l'université de Caen, paraît dans le Nouvel Observateur, révélant la toxicité d'un maïs génétiquement modifié sur des rats. Cette substance, ingérée par 200 rongeurs, aurait provoqué chez eux l'apparition de tumeurs impressionnantes. Des images chocs qui ont relancé une polémique récurrente. En pleine controverse et juste avant le Salon international de l'alimentation (Sial), LSA a voulu organiser une table ronde avec des réprésentants de l'Administration, des scientifiques et des industriels afin de comprendre les dessous et les raisons de ces peurs alimentaires.

« On ne peut pas parler de psychose mais plutôt d'une société anxiogène sur les risques liées à l'alimentation », précise d'emblée Daniel Nairaud, directeur général du Fonds français de l'alimentation et de la santé. Car, à l'heure actuelle, si les problèmes alimentaires sont de plus en plus connus du grand public avec des incidents visibles, cela ne signifie pas pour autant que les accidents sont plus fréquents. « Les peurs alimentaires documentées datent de l'Antiquité. Du Moyen-Âge au XIXe siècle, on a toujours relevé des phénomènes de crises alimentaires », confie Jocelyn Raude, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et à l'École des hautes études en santé publique (EHESP). Mais elles ont évolué. Si les populations développaient auparavant une crainte importante de la famine et du manque de nourriture, ce qui est redouté aujourd'hui, c'est le risque d'intoxication alimentaire. Avec le temps, les consommateurs ont découvert des éléments nouveaux dont ils n'avaient pas connaissance jusqu'alors comme avec la crise de la vache folle. « Il y a eu un bouleversement de l'ordre naturel », explique Daniel Nairaud. Et cette anxiété a des raisons d'être fondée. Rappelons les différents cas d'accidents depuis la vache folle : les graines germées et la bactérie E.coli, la grippe aviaire, les poulets à la dioxine... S'ajoutent à ces cas les annonces, quasiment mensuelles, de rapatriement de lots de produits alimentaires. « S'il y a un doute, il faut prévenir tout de suite, sans perdre de temps, c'est le principe de l'autocontrôle. Mais il peut toujours y avoir un trou dans la raquette... », ajoute Daniel Nairaud.

 

Des craintes fondées, mais dans une société jugée plus sûre

Cependant, c'est indéniable : « Les aliments sont plus sûrs aujourd'hui. La détection des risques est meilleure et la gestion de ces derniers, plus performante. Car si le nombre d'alertes augmente, elles ne sont pas liées à une hausse des accidents mais plutôt à la connaissance accrue des risques à gérer », indique Paul Mennecier, chef du service de l'alimentation au ministère de l'Agriculture et de l'Agroalimentaire. D'ailleurs, au niveau industriel, les réglementations sont de plus en plus drastiques et le risque zéro est prôné. L'approbation de nouveaux ingrédients et les allégations santé sont soumises à des protocoles stricts, et l'Europe, à la différence des États-Unis, est beaucoup plus rigide.

Certes, réglementation il y a. Mais le monde de l'agroalimentaire reste méconnu du grand public. « C'est une boîte noire. On a perdu les connaissances de base », souligne Daniel Nairaud. En effet, si le consommateur contrôlait auparavant ce qu'il mangeait, les produits étant issus de son jardin, la plupart n'ont désormais plus la main dessus et doivent faire confiance à l'industrie, ou se réfugier derrière le bio ou la proximité. « Ils doivent être informés de ce qu'ils mangent, c'est notre rôle à nous, fabricants », confie Véronique Bourez, présidente de Coca-Cola France.

Mais les discours sur l'industrie agroalimentaire divergent. Les consommateurs sont littéralement perdus et ont l'impression d'être manipulés. D'un côté, la publicité vante les mérites d'une alimentation plaisir ; de l'autre, elle véhicule des propos incitant à la modération. Pire, on assiste également à la mise en avant de messages destructeurs sur certains ingrédients, qui, auparavant, n'avaient inquiété personne, à l'image de l'huile de palme.

 

Discrédit pour l'industrie agroalimentaire

D'autres composants sont montrés du doigt, comme l'aluminium, l'aspartame, le bisphénol A et les OGM, dont les avis varient sur leur éventuelle innocuité. Si l'aluminium a été banni dans la composition des produits, le bisphénol A a été supprimé des biberons et des conditionnements pour les enfants de moins de 3 ans mais reste encore autorisé dans les autres jusqu'en 2015.

En ce qui concerne l'aspartame, le sujet est on ne peut plus délicat. Si de nombreuses études sont menées prônant pour certaines l'innocuité de cet édulcorant, deux distributeurs ont tout de même choisi de les supprimer de leurs boissons à marque (Système U et Carrefour). Une étude de l'Efsa, prévue en mai 2013, doit réévaluer complétement les risques liés à la consommation d'aspartame. Mais du côté des industriels du secteur, pas l'ombre d'un doute : « Nous sommes confiants sur l'innocuité de cet édulcorant. C'est l'additif le plus étudié au monde. Donc, au lieu de polémiquer, il vaut mieux parler de son bénéfice produit, de son utilité pour les diabétiques, de sa contribution au contrôle du poids et à l'hygiène bucco-dentaire », indique Hugues Pitre, président de l'Isa (association internationale des édulcorants) et senior vice-président chez Mérisant. Avis totalement partagée chez Coca-Cola... Mais ces ingrédients qui suscitent la polémique « discréditent l'ensemble de l'industrie agro-alimentaire, car, aux yeux des consommateurs, cela signifie que d'autres substances ont peut-être pu passer entre les mailles du filet », explique Gérard Pascal, directeur et chercheur à l'Inra.

 

« On est loin de tout savoir »

Pour redorer le blason de cette industrie, rassurer et véhiculer un message plus positif auprès des consommateurs, peu d'acteurs se pressent au portillon. Les médias, vecteurs influents, ont choisi leur camp et décrivent beaucoup l'alimentaire de manière négative. Certes, ils permettent de faire la lumière sur certains faits mais ils peuvent également relayer les discours infondés des « marchands de peur » entretenant ainsi cette anxiété au sein des populations. En effet, des émissions de radio ou de télévison s'emparent fréquemment de ce sujet. Mais « il faut cependant vérifier les curriculum vitae des scientifiques, car il y a une grande diversité de profils. Certains ont un dossier scientifique très épais, tandis que d'autres sont au ras des pâquerettes », s'insurge Jocelyn Raude. S'ajoute à cela l'absence de débats. « En tant qu'industriels, nous notons que le discours porté dans les médias est rarement contradictoire, et nous le regrettons », confirme Véronique Bourez.

Les industriels adoptent donc une nouvelle manière de communiquer : indiquer ce que le produit ne contient pas. « Mais quand un consommateur achète un produit, il veut savoir ce qu'il y a dedans et non les ingrédients absents ! Ce type de communication devrait être interdite, sauf pour les populations allergiques bien sûr », explique Daniel Nairaud.

Si les gestions de risque sont déjà bien connues des services scientifiques, « on est loin de tout savoir en termes de risques et de bénéfices. Il est nécessaire de continuer à faire des recherches et d'explorer sans cesse », ajoute-t-il. En effet, il y a encore des domaines où la réglementation peut manquer. De quoi continuer à alimenter des craintes que les industriels ne peuvent occulter...

DES RESSORTS PSYCHO-SOCIO-MÉDIATIQUES

  • Les peurs alimentaires ont toujours été présentes dans l'esprit des consommateurs depuis le Moyen-Âge avec la famine et l'empoisonnement, mais ces craintes ont évolué aujourd'hui.
  • Si la société est de plus en plus « aseptisée » avec de nombreuses réglementations, les peurs sont exacerbées par la fréquence des crises sur la sécurité alimentaire.
  • Le consommateur ne contrôle plus directement la production et ce qu'il consomme, il doit aujourd'hui faire confiance à l'industrie agroalimentaire.
  • Des « marchands de peur » véhiculent de faux discours sur des risques de maladies causées par certains produits alimentaires.
  • Le rôle et la puissance des médias qui s'emparent de ce sujet et augmentent ce côté anxiogène.

ILS FONT POLÉMIQUES

 

LES OGM

  • DE QUOI PARLE-T-ON

L'Organisme génétiquement modifié (OGM) est un organisme vivant (micro-organisme, végétal ou animal) dont le génome a été modifié artificiellement. C'est en 1990 que le premier produit alimentaire issu du génie génétique est commercialisé aux États-Unis et au Canada, un substitut à la présure pour cailler le lait.

  • LA CONTROVERSE

Si les surfaces OGM (maïs, soja...) sont en forte expansion, les risques sanitaires font débat. Certaines organisations scientifiques internationales affirment que les OGM commercialisés ne sont pas dangereux et les risques correctement contrôlés. D'autres estiment que les références sont insuffisantes.

  • L'ÉTAT DES LIEUX

En septembre, une étude sur des rats nourris avec du maïs transgénique et ayant développés des tumeurs impressionnantes relance le débat. Des contrôles sont en cours pour vérifier cette thèse. D'ores et déjà, des produits sans OGM commencent à apparaître, comme chez Carrefour.

 

L'ASPARTAME
  • DE QUOI PARLE-T-ON

Découvert en 1965, cet édulcorant artificiel sucre 200 fois plus que le saccarose. Il est principalement utilisé dans les boissons.

  • LA CONTROVERSE

Autorisé depuis plus de vingt ans, l'aspartame est présent dans de nombreux aliments. Pourtant, un climat de suspicion perdure et de nombreuses analyses contradictoires sont réalisées. L'Autorité européenne de sécurité alimentaire devrait rendre publics les résultats d'une étude sur les risques liés à sa consommation d'ici à mai 2013.

  • L'ÉTAT DES LIEUX

L'aspartame n'est interdit dans aucun pays. Mais des distributeurs s'engagent au Royaume-Uni ou en France. En septembre 2011, Système U a annoncé sa décision de le supprimer de ses boissons à marque. Un choix suivi en janvier 2012 par Carrefour.

 

LE BISPHÉNOL A
  • DE QUOI PARLE-T-ON

Le bisphénol A (BPA) est une substance chimique de synthèse.

  • LA CONTROVERSE

Reconnu pour ses qualités d'étanchéité, il tapisse l'intérieur des boîtes de conserves et des canettes. Révélateur de la coloration à l'impression, il est présent dans un grand nombre de reçus de tickets de caisse ou de cartes de crédit. Jusqu'en juin 2010, la substance était utilisée, en France, dans la fabrication des biberons. Elle est désormais interdite. Mais pas encore pour les autres conditionnements plastiques en contact direct avec les aliments.

  • L'ÉTAT DES LIEUX

La commission des affaires sociales a maintenu au 1er janvier 2013 l'interdiction du BPA dans les conditionnements destinés aux enfants de moins de 3 ans. Le Sénat vient de repousser de 2014 à 2015 son interdiction dans tous les contenants alimentaires.

 

 

Le point de vue des scientifiques

  • JOCELYN RAUDE, chercheur à l'IRD et à l'EHESP

« Les peurs alimentaires datent de l'Antiquité. Ce qui a changé depuis trente ans, c'est la hausse de la fréquence des crises sanitaires liées à leur forte médiatisation. Les médias favorisent souvent un point de vue anxiogène sur l'alimentation et peu de débats contradictoires sont organisés. »

  • GÉRARD PASCAL, directeur recherche à l'Inra

« L'aluminium, l'aspartame, l'huile de palme sont des sujets qui augmentent le sentiment de peur et entretiennent l'anxiété de la population. Aux yeux des consommateurs, cela signifie que d'autres ingrédients nocifs ont pu passer entre les mailles du filet. »

Le point de vue des industriels

  • VÉRONIQUE BOUREZ, présidente de Coca-Cola France

« Avant, le consommateur contrôlait ce qu'il mangeait, car les produits étaient issus de son jardin. Mais aujourd'hui, il n'a plus la main dessus et c'est ce qui est anxiogène. Alimenter ces peurs ne sert pas le consommateur. Notre rôle, à nous, industriels, est de le rassurer. »

  • HUGUES PITRE, président de l'Isa

« On assiste à une crise française sur l'aspartame. Il y a beaucoup trop de désinformations, voire de manipulations sur ce thème. En revanche, on entend peu parler de problèmes qui sont des enjeux de société plus importants comme la montée de l'obésité et du diabète. »

Le point de vue de l'Administration

  • DANIEL NAIRAUD, directeur général du Fonds français de l'alimentation et de la santé

« On ne peut pas parler d'une psychose mais d'une société anxiogène sur les risques liées à l'alimentation. Depuis la crise de la vache folle, le public a découvert des éléments dont il n'avait pas connaissance. Il y a donc eu un bouleversement de l'ordre naturel. »

  •  PAUL MENNECIER, chef du service de l'alimentation au ministère de l'Agriculture et de l'Agroalimentaire

« On parle beaucoup de l'alimentaire de manière négative alors que les aliments sont plus sûrs aujourd'hui. Les alertes sont beaucoup plus importantes mais elles ne sont pas liées à une hausse des dangers, plutôt à une connaissance accrue des risques à gérer. »

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Article extrait
du magazine N° 2246

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