Les grandes manoeuvres patinent chez les spécialistes

Malgré les nombreux projets en cours, la recomposition du paysage de la distribution non alimentaire française peine à prendre forme. En cause, les incertitudes qui pèsent sur le pouvoir d'achat des Français.

« La consolidation va se produire, la question est de savoir quand. Pour bien des chaînes, le potentiel de croissance n'est plus là. » DELPHINE MATHEZ, senior partner chez Roland Berger
« La consolidation va se produire, la question est de savoir quand. Pour bien des chaînes, le potentiel de croissance n'est plus là. » DELPHINE MATHEZ, senior partner chez Roland Berger© DR

Lentement, mais sûrement, les dossiers s'accumulent. Redcats, Jardiland, But, Conforama, Fnac, etc. Que ce soit dans les officines des banques d'affaires ou celles des fonds d'investissement, les financiers de la place de Paris les connaissent par coeur. Cela fait souvent plusieurs années qu'ils ne ménagent pas leur peine pour leur trouver de nouveaux actionnaires. Seulement voilà, la distribution ne fait plus rêver les investisseurs ! « Du point de vue des acheteurs, de fortes incertitudes pèsent sur les années à venir, analyse Bruno Candelier, associé du fonds Apax Partners. Entre la perspective d'une hausse des impôts, des dépenses contraintes, du chômage, ainsi que du taux d'épargne des ménages, la consommation risque d'être au mieux stable, voire en décroissance dans beaucoup de secteurs. »

Du coup, l'humeur n'est pas à la fête pour ceux qui ont une affaire à vendre. Alors que l'année 2011 a été particulièrement mauvaise, surtout au second semestre, elle sert aujourd'hui de base pour la valorisation des groupes. Les fonds propriétaires de But seraient prêts à le céder pour 600 M €, alors qu'il était valorisé 550 M € en 2007. Plus 9% en cinq ans, on a vu meilleur placement... « Si le deal se fait, l'affaire restera très rentable, car le groupe s'est désendetté sur la même période, prévient un bon connaisseur de ce genre d'opération. En attendant, si Bernard Arnault avait aujourd'hui la possibilité de rentrer dans ses frais avec Carrefour, il signerait aussitôt. » En 2007, l'homme d'affaires était en effet devenu, aux côtés du fonds Colony Capital, le premier actionnaire du distributeur, en achetant 9,1% du capital à 53 € l'action. Depuis, elle est tombée à 15 €... Inutile de préciser que le précédent Carrefour a marqué les esprits. Sans aller jusqu'à dire que la distribution fait peur, elle inspire un minimum de précautions aux investisseurs.

 

Investir, mais avec tous les leviers en main

Le cas Jardiland est emblématique de cette situation. La famille Ruggieri, qui détient 35% du capital, souhaite revendre sa participation depuis près de trois ans. « La jardinerie est un joli marché mais, en plus d'être saisonnier, comme beaucoup de secteurs de distribution, il est météodépendant, explique Delphine Mathez, senior partner chez Roland Berger. Pour un investisseur, cela représente le risque de rater une saison, peut-être deux d'affilée. » Voilà qui cadre mal dans un business plan à trois ou cinq ans. Du coup, les actionnaires potentiels favorisent presque toujours des prises de participation majoritaire dans la distribution : quitte à investir, autant avoir tous les leviers en main. Or, chez Jardiland, Michel Conte, le PDG, détient 65% du capital... Résultat, l'affaire traîne en longueur.

Deuxième frein aux transactions, les grands groupes rechignent à revoir le prix de leurs pépites à la baisse. La famille Ruggieri compterait ainsi récupérer a minima sa mise de 2006. « Les performances de Jardiland sont restées stables, alors que l'environnement a profondément changé. Difficile de garder le même prix », estime un consultant. Le problème est identique chez PPR, où la Fnac et Redcats sont officiellement à vendre depuis près de trois ans. Pourtant, François-Henri Pinault n'a pas l'intention de les brader. « Il y a peu de vendeurs qui soient obligés de vendre, analyse un spécialiste des fonds d'investissement. PPR n'a pas le couteau sous la gorge, et ne vendra qu'à un prix satisfaisant. » Conforama, qui souhaite coter une partie de son capital pour financer son expansion, ne dit pas autre chose. « Avec Markus Jooste, PDG de Steinhoff International, nous sommes plutôt favorables à une entrée en Bourse dans les dix-huit mois. Mais nous ne sommes pas pressés, ce sera dicté par les conditions du marché », témoigne Thierry Guibert, son PDG.

 

Certaines synergies d'achat sont très fortes

Le bras de fer entre vendeurs et acheteurs s'annonce musclé, car les arguments en faveur de chaque camp ne manquent pas. « Pour beaucoup de chaînes, le potentiel de croissance n'est plus là, explique Delphine Mathez, de Roland Berger. Or, sur des marchés comme le bricolage, l'électrodomestique, ou le meuble, les synergies d'achat sont très fortes. Il y a une logique qui favorise la consolidation. » Ainsi, lors de la cession de Conforama, fin 2010, son concurrent But figurait parmi les candidats sérieux à la reprise de l'enseigne. À la fin de l'année dernière, c'est Boulanger qui récupérait les 35 magasins de Saturn. Quand à ceux qui veulent se retirer de la distribution pour investir ailleurs, l'exemple de PPR ne peut que les encourager. Alors que les ventes de la Fnac ont reculé de 3,2% en 2011, celles du pôle sport et lifestyle (Puma, Volcom) ont augmenté de 16,6%, tandis que le pôle luxe (Gucci, Bottega Veneta) a bondi de 22,6%. D'ici à un an ou deux, les Vivarte, Camaïeu, Maisons du Monde, Sport 2000, Virgin Megastore, partiront à leur tour en quête de nouveaux investisseurs. Ils savent désormais à quoi s'attendre...

Les distributeurs en quête de nouveaux actionnaires

  • Jardiland 811 M € (CA 2011) (changement d'actionnaire minoritaire)
  • Fnac 4,16 Mrds € (2011) (Cession totale) 
  • Redcats 3,5 Mrds E (2010) (Cession totale)
  • But 1,8 Mrd € (2010) (cession totale)
  • Conforama 2,25 Mrds € (2010) (cotation partielle)

Source : entreprises

 

Pourquoi les transactions s'éternisent-elles ?

  • Les incertitudes qui pèsent sur le pouvoir d'achat des Français rendent la grande distribution moins séduisante aux yeux des investisseurs.
  • Les banques sont de plus en plus difficiles à convaincre pour financer des opérations de rachat de grande ampleur.

 

Pourquoi veulent-ils vendre maintenant ?

  • Certains actionnaires, comme PPR, veulent se retirer de la grande distribution pour investir dans des secteurs plus porteurs. 
  • La conjoncture fait craindre le pire pour demain. Autant vendre maintenant, même à un prix modéré, plutôt que d'attendre que les valorisations s'effondrent... 
  • Une cotation en Bourse, même partielle, permet de financer des projets sans avoir recours au système bancaire.

 

609 M €

542 M €

La valorisation de Redcats et de la Fnac au 13 avril 2012

Source : Natixis

 

La discrète concentration de l'alimentaire

La distribution alimentaire n'échappe à la consolidation. Mais le mouvement se veut plus discret que chez les distributeurs spécialisés, sans effet d'annonce malgré des implications financières non négligeables. Altis, le distributeur du Sud-Ouest et ses 20 magasins, que Carrefour et Eroski se partageaient, vient ainsi de rejoindre le giron d'Intermarché pour environ 300 millions d'euros. Somme de laquelle il faudra déduire les ventes des deux hypers et trois supermarchés que les Mousquetaires doivent céder sous injonction de l'Autorité de la concurrence. Non loin de là, Guyenne et Gascogne a rallié à 100 % le giron de son franchiseur, Carrefour, pour 500 M E. Ce même Carrefour qui devra bientôt intégrer complètement trois des six hypers qu'il partageait avec Coop Atlantique (nouvel allié de Système U) qui, lui, pourrait revendre les trois magasins qui lui reviennent. Quant à Casino, qui a acquis récemment un gros franchisé Leader Price avec ses 22 magasins, il aura sans doute à racheter ses 50 % dans Monoprix d'ici un à deux ans. Pourtant il ne serait pas contre un peu de renfort en France. Selon nos informations, des discussions pour des achats en commun auraient eu lieu avec Système U, qui, lui même, aurait discuté avec Cora. Preuve que ça manoeuvre aussi beaucoup dans l'alimentaire.

 

«La consolidation va se produire, la question est de savoir quand. Pour bien des chaînes, le potentiel de croissance n’est plus là.»

DELPHINE MATHEZ, senior partner chez Roland Berger

 

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Article extrait
du magazine N° 2224

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