Les internautes boudent le téléchargement payant

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Enquête - Pas de profil type pour les internautes qui paient leurs fichiers. Ce sont souvent les mêmes que les adeptes du piratage, véritable sport national français.

Enquêter sur les internautes français, qui téléchargent et paient des contenus - musiques, films ou jeux vidéo -, cerner leurs profils, leurs pratiques, leurs attentes relèvent de la gageure. Et pour cause : « Les Français sont les champions du piratage, et la France est le seul pays au monde où le téléchargement sauvage s'est développé en trouvant un écho politique complaisant au nom de l'antique refrain de la culture gratuite accessible à tous », s'offusque Denis Olivennes, président de la Fnac, lors d'une présentation de son livre « La gratuité c'est le vol : quand le piratage tue la culture ». Laurent Michaud, chef de projet à l'Institut de l'audiovisuel et des télécommunications en Europe (Idate), qui, avec Médiamétrie-NetRatings, publie la première édition du « Monitoring du téléchargement », une enquête portant sur les usages en France, en Grande- Bretagne et aux États-Unis, ajoute : « Les cartes sont totalement brouillées en matière de profil, car les internautes qui téléchargent légalement et ceux qui piratent sur des réseaux peer to peer sont les mêmes. Il n'y a pas d'un côté les bons et de l'autre les méchants, les groupes ne s'opposent pas mais, au contraire, se complètent. »

 

Pas si mauvais payeurs...

De fait, si acheter sur internet est devenu une pratique quasi courante, qui a séduit 17,5 millions de Français au quatrième trimestre 2006 (LSA n° 1989), télécharger et payer des contenus sur la Toile est encore loin d'être automatique. En février 2007, lors d'une enquête réalisée par tns-sofres pour le groupe Casino et l'hebdomadaire « l'Hémicycle », seuls 8 % des Français interrogés déclaraient avoir téléchargé et payé au cours des douze derniers mois. « C'est déjà un progrès, remarque Guillaume Rainsard, directeur d'études au département stratégie d'opinion de TNS-Sofres. Ils n'étaient que 5 % en février 2006. » Soit !

Les plus nombreux se recrutent parmi les 25-34 ans, qui sont 18 % à assurer avoir payé l'an dernier, contre 11 % un an avant. Chez les 35-49 ans, les deux modes de consommation se sont pratiquement équilibrés : 16 % de ces internautes déclarent télécharger gratuitement (+ 1 pt) et 14 % (+ 6 pts) paient, au moins parfois. Sur le plan des catégories socioprofessionnelles, les foyers de cadres et professions intellectuelles, bien que plus nombreux à avouer télécharger aussi gratuitement en 2007 (33 %, + 9 points), sont moteurs dans l'acte payant (22 %, + 9 points par rapport à 2006). à noter que ces résultats, aussi intéressants soient-ils, se fondent sur du déclaratif. L'étude de l'Idate repose à la fois sur l'interrogation directe de 4 000 internautes, dont 50 % de Français, et une observation des usages des logiciels d'échange.

« Le téléchargement progresse en France, note Laurent Michaud, responsable de l'étude. Aujourd'hui, plus d'un internaute sur deux télécharge, soit quelque 16,5 millions de personnes en 2006. » Nos compatriotes téléchargent sur l'ordinateur -leur plate-forme de prédilection loin devant le mobile - une moyenne de 53 fichiers par trimestre, principalement des images, de la photo, de la musique et de la vidéo. Un seul hic, mais non des moindres : 15 % seulement des fichiers téléchargés le sont légalement. La France fait en ce domaine moins bien que ses voisins, puisqu'au Royaume-Uni ce score atteint 20 % et aux États-Unis 25 %.

 

Des outils de piratage légaux

Par ailleurs, le budget consacré au téléchargement demeure encore particulièrement faible : les Français dépensent 6,30 E par trimestre en achat de contenus, contre 7,20 E pour les Américains et 13 E pour les Britanniques. « Il y a toujours un fond d'esprit rebelle gaulois qui perdure chez nous et pousse l'internaute à pirater, commente Julien Ulrich, directeur général de Virginmega. De plus, les joutes, qui ont accompagné, l'an dernier, les débats sur la loi sur les droits d'auteur, n'ont fait que brouiller la perception des consommateurs, les confortant dans l'idée que la gratuité des contenus était un dû. »

Les fournisseurs d'accès à internet (FAI) sont également pointés du doigt, et de plus en plus souvent. « Ils n'hésitent pas à utiliser la culture comme produit d'appel, et transfèrent ainsi les ressources des industries de contenus aux industries de tuyaux, accuse Denis Olivennes. Ils financent le développement du haut débit, en mettant gratuitement les oeuvres culturelles qui ne leur appartiennent pas à la portée des internautes. » Les réseaux de peer to peer, qui permettent de pirater des fichiers, sont particulièrement populaires. 9 millions d'internautes reconnaissent avoir utilisé une application de ce genre, l'an dernier. En s'achetant souvent une conscience à bon prix. « Je télécharge régulièrement gratuitement sur eMule, Bit Torrent ou eChanblard, explique Hugo, lycéen de 16 ans. Au total, j'ai piraté à peu près 500 musiques, cela ne me gêne pas, je trouve que les artistes gagnent déjà bien assez d'argent, notamment avec leurs concerts. » Pendant ce temps, le marché français des CD physiques a chuté, selon GfK, de 14,4 % en valeur l'an dernier, les DVD de 7 %...

Ne voir la bouteille qu'à moitié vide noircirait cependant la réalité. « Avec le développement des offres payantes, le téléchargement légal gagne du terrain », note Laurent Michaud. « Nous avons vendu 7 millions de titres en 2006, contre 5 millions en 2005 », compte Julien Ulrich.Les offres de VOD (Video On Demand) se développent également. 35 % des Français connaissent le principe, d'après une étude réalisée en février par le cabinet NPA Conseil et l'institut CSA. Soit deux fois plus que lors du sondage précédent, réalisé durant l'été 2006. Selon les chiffres d'Idate, 49 % des internautes téléchargeant ont payé au moins une fois. La musique arrive encore en tête des fichiers payés, devant la vidéo ou les logiciels. « J'en fais une question de principe, explique Paul, 35 ans. Il est logique et normal de rémunérer les artistes pour leurs créations. En outre, les prix pratiqués par les plates-formes payantes - le plus souvent 0,99 E le titre ou 9,99 E l'album - sont très abordables. »

Un réflexe qu'Apple a su développer pour son plus grand profit, avec l'iPod et son site propriétaire iTunes. « Je télécharge toujours sur iTunes, explique Victoire, qui n'imagine pas se déplacer sans écouter de la musique. C'est simple, il suffit d'installer le logiciel et d'entrer son numéro de Carte bleue. » Céline est, elle aussi, une adepte de l'iPod : « J'en ai un depuis Noël, offert par la banque dans laquelle je travaille. Dès que j'entends une chanson qui me plaît, je vais la télécharger. Le système est pratique et sûr, je me suis renseignée sur les nombreux forums dédiés à l'iPod qui existent sur Google ; ça m'a rassuré sur la sécurité des transactions. Je trouve normal de payer la musique ; en revanche, je n'ai aucun scrupule à télécharger gratuitement des séries américaines qui passeront rapidement à la télé. »

Des plates-formes

défaillantes

Facilité, simplicité, les mots sont lâchés, qui font frémir les dirigeants des plates-formes légales. Et pour cause : leur aberrante incompatibilité avec de nombreux baladeurs leur ont fait perdre beaucoup clients, au départ pourtant plutôt acquis à la cause du téléchargement payant ! « Quand mon amie m'a offert un lecteur MP3 il y a six mois, j'ai tout naturellement acheté une carte prépayée de dix titres, à charger sur fnac.com, puis un forfait en ligne de cinq autres titres, témoigne Emmanuel, 29 ans. Au final, j'ai bien pu télécharger les titres choisis sur mon ordinateur, mais je n'ai jamais pu écouter ensuite les chansons sur mon baladeur, qui était pourtant un Samsung plutôt haut de gamme. »

Même expérience douloureuse pour Paul, 45 ans, qui s'en étrangle encore. « J'ai cherché pendant longtemps pourquoi je ne pouvais pas lire sur mon MP3 les fichiers que j'avais payés et téléchargés en toute légalité. J'ai fini par appeler le service de consommation de la Fnac, qui m'a juste renvoyé un mail m'indiquant les MP3 vendus par l'enseigne et compatibles avec le format de leurs fichiers proposés au téléchargement. J'ai acheté un nouveau baladeur, pour m'apercevoir, ensuite, qu'avec mes nombreux essais infructueux j'avais dépassé le nombre de copies autorisées des fichiers chargés, et que je ne pouvais donc plus les transposer ! »

 

La culture du tout-gratuit

Au final, Emmanuel comme Paul sont devenus des adeptes d'eMule. « Ça marche, c'est ergonomique et tous les champs d'informations, concernant les auteurs, l'année de création ou les compositeurs, sont remplis et à jour », conclut Emmanuel, qui, dans la foulée, a acheté un lecteur de DVD DivX pour lire les vidéos téléchargées elles aussi illégalement. Et « quand on a goûté au téléchargement gratuit, il est quasi impossible de s'en passer », reconnaît Charlotte, 25 ans. Les plates-formes musicales sont bien conscientes de ce handicap majeur et sont, depuis longtemps, parties en guerre contre les DRM (Digital Rights Management) imposés par les éditeurs de musiques sur les fichiers numériques, qui freinent le développement du téléchargement payant, encouragent ainsi le piratage.

Virginmega.fr et fnac.com proposent d'ailleurs quelque 300 000 titres, sans DRM, qu'elles ont négociés avec les maisons de disques indépendantes. Première major à faire un pas dans ce sens, Emi, troisième éditeur mondial, dont la filiale française annonçait, début mars, la suppression de 60 de ses 281 postes, vient d'avertir qu'elle autoriserait bientôt le téléchargement de son catalogue numérique sans copyright, sur le portail iTunes d'Apple, et sans doute sur les autres. Un pas de plus sur la voie du téléchargement payant ? Sans doute. Mais il est intéressant, également, de noter que la peur des sanctions demeure la première raison invoquée par les internautes, pour expliquer qu'ils téléchargent en payant. « Dans ma région, il y a eu plusieurs condamnations de pirates, notamment une amende de 15 000 E pour l'un et une obligation de payer 20 E par titre téléchargé illégalement pour l'autre, note Eddy, 26 ans. Ça fait réfléchir, d'autant que la qualité des fichiers qu'on peut récupérer sur les sites de peer to peer est souvent très mauvaise. » Chez Tns-Sofres, Guillaume Rainsard veut y croire. « Les efforts commencent à payer, le fossé ne se creuse pas entre le développement du téléchargement gratuit et le téléchargement payant. » Il n'empêche, il est urgent d'agir en combinant incitations et répression. La culture du tout-gratuit gagne du terrain, surtout chez les tout jeunes. Changer les mentalités sera sans doute de plus en plus ardu.

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Article extrait
du magazine N° 1993

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