Les négociations sala riales à la peine

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Les négociations salariales virent à l'aigre chez Carrefour avec une grève le 9 avril. Ailleurs, les hausses dépassent rarement 2%. Dans un contexte inflationniste, les salariés craignent d'être les perdants de la sortie de crise.

FRANCK WENDLING, DIRECTEUR DES RESSOURCES HUMAINES DE BUT
FRANCK WENDLING, DIRECTEUR DES RESSOURCES HUMAINES DE BUT© DR

«Les salaires sont très, très bas, on en a tous plein les bras, et Carrefour s'en fout ; 1% pour toute l'année, ça nous fait tous rigoler, et Carrefour s'en fout ; primes et indemnisations, on nous prend tous pour des cons, et Carrefour s'en fout ! 6 milliards pour l'entreprise, tous les salariés s'enlisent, et Carrefour s'en fout ! » Samedi 9 avril, dans les allées du Carrefour de Saint-Egrève, en Isère, les caissières en avaient fait leur slogan, sur l'air de la célèbre chanson de Fernandel, Félicie aussi. À Marseille ou à Lille, les salariés ont effacé la « ligne bleue », censée ne pas être franchie par les clients en attente, et symbole, pour ces hommes et ces femmes en colère, de la dégradation des conditions de travail. À Perpignan, selon la CFDT, zéro caissière. Et à Mérignac, dans la banlieue de Bordeaux, le chiffre d'affaires aurait plongé de 50%.

De mémoire de Serge Corfa, délégué CFDT (25% de représentativité auprès des employés) et trente-huit ans chez Carrefour, « on n'a jamais vu ça ! Des petits hypers, comme Beaucaire, dans le Gard, ont suivi, à plus de 80% ». Selon lui, 150 des 200 hypermarchés ont adhéré au mouvement social, à l'appel de trois syndicats, FO, CFDT et CGT. Côté direction, on maintient que les magasins sont restés « ouverts » et « qu'aucun client n'a été gêné ». Cependant, « dans un souci de dialogue social », celle-ci s'est résolue à faire un pas en avant et a convié les partenaires sociaux à une nouvelle réunion le 13 avril. Les revendications des syndicats sont claires : de « vraies » augmentations, et non pas les deux fois 1 % proposés dans un premier temps ; une indemnité « décente » pour l'entretien de la tenue de travail, et non 2 € par mois comme le souhaite la direction ; le versement de la prime d'intéressement de 150 E bruts en août, et non en février 2012.

 

Quand augmentation rime avec modération

 

Au-delà des salaires, le malaise est plus profond et incrimine également la stratégie des actionnaires. « Leur logique n'est que financière, déplore Dejan Terglav, secrétaire fédéral de FO Commerce. Bernard Arnault et Colony Capital vont se mettre beaucoup d'argent dans les poches, et, sur le plan humain, ils ne raisonnent qu'en termes d'économies de coûts et de baisse des effectifs. Chacun doit prendre ses responsabilités. » Un discours que n'aurait pas renié le président de la République lui-même, qui appelait de ses voeux le 7 avril dernier un « système qui fait qu'au moment où on augmente ce qu'on donne aux actionnaires, les salariés en aient une partie aussi ». Or, le premier round des négociations annuelles obligatoires (NAO) démontre plutôt le contraire. Partout, la modération est de mise.

De petites hausses à peine ou pas compensées

Pourtant, le cadre défini en début d'année pouvait laisser présager une suite plus optimiste. Le lobby de la grande distribution, la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD), avait signé un accord de branche avec les syndicats qui fixait à 2,6% en moyenne la hausse des salaires pour les salariés de la grande distribution, et jusqu'à 3,26% celle pour les employés commerciaux de niveau 1, le plus bas de la grille. « L'objectif de départ des NAO est de maintenir au moins le pouvoir d'achat des salariés, souligne Renaud Giroudet, responsable des affaires sociales de la FCD. Après, les entreprises complètent avec différents avantages, selon leur culture et leur choix. » Ici, + 1,5%. Là, + 1,8%. Les salariés de Picard Surgelés, de Lidl, de Castorama, de Zara, de Décathlon ou encore de la Fnac ne sont guère mieux lotis. Beaucoup d'enseignes n'ont pas pris la peine de compenser de maigres hausses, comprises entre 1,5 et 2%, par des avantages autres. « Le gain proposé n'est pas suffisant [+ 1,8% pour les non-cadres et + 0,8% pour les cadres, NDLR] et il n'y a rien en plus, soupire Élisabeth Jousselin, déléguée syndicale centrale FO de Picard Surgelés. L'an dernier, les préparateurs percevaient au moins des primes de froid. »

Même amertume pour les 12 000 salariés de Castorama. « L'année dernière, nous avions obtenu une hausse des tickets restaurant, souligne Jean-Michel Fruit, délégué syndical centrale CFTC. Cette année, c'est + 1,6 % d'augmentation pour tous les salariés, point final. » Le minimum aussi pour les 17 000 salariés de Décathlon puisque la hausse proposée par la direction, 21 € bruts par employé, ne concerne que les salariés en dessous du Smic. « Cela permet à Décathlon de n'augmenter qu'une petite proportion de salariés, une grande majorité étant déjà au Smic », proteste Christophe Levier, délégué syndical Centrale CFDT et quatorze ans de maison.

LES ENJEUX

- S'inscrire dans le cadre de l'accord de branche pour les 600 000 salariés de la distribution alimentaire qui rend la grille de salaires plus progressive et revalorise les montants au-delà de l'inflation.

- Rattraper le niveau des augmentations salariales de l'année dernière, comprises entre 1 et 1,5 %.

- Faire en sorte que les salariés ne perdent pas en pouvoir d'achat, dans un contexte inflationniste.

 

Des syndicats remontés

 

Le verdict des syndicats ne s'est pas fait attendre : les constats de désaccord fleurissent, et rares sont les enseignes, comme Monoprix ou Casino, qui recueillent l'unanimité des signatures. Si tous ne finissent pas en conflit ouvert, comme chez Carrefour, cela risque de laisser des traces. Avec une inflation qui repart (1,8% pour 2011) et des prix alimentaires et énergétiques sous tension, les oubliés de la crise s'appellent les salariés. Chez Auchan, le délégué syndical Centrale FO, Pascal Saeyvoet, calcule ainsi que ces derniers devraient perdre 0,61% de pouvoir d'achat par rapport à l'inflation.

DANS L'ALIMENTAIRE, ÇA COINCE CHEZ CARREFOUR, ÇA AVANCE AILLEURS

MONOPRIX

20 000 salariés pour tout le groupe

-LES MESURES ADOPTÉES + 2,5 % d'augmentation générale pour les employés de plus de 18 mois d'ancienneté et + 2 ,30 % pour les agents de maîtrise et les cadres. Une enveloppe de 0,50 % de la masse salariale brute annuelle pour la promotion des collaborateurs. 500 000 € pour réduire les écarts de salaire entre les hommes et les femmes. Faire baisser de 5 points le taux de collaborateurs travaillant sur six jours.

Signataires CFDT, CFE-CGC, CFTC et FO.

 

CASINO

75 000 salariés

-LES MESURES ADOPTÉES + 2 % à + 2,5 % pour les employés, selon les niveaux de salaires, à partir du 1er avril 2011. 1 % à partir du 1er avril pour les agents de maîtrise. + 2,25 % pour les cadres. 300 000 E pour réduire les écarts de salaires entre les hommes et les femmes. Revalorisation de la prime d'astreinte de 2,25 % au 1er avril 2011.

Signataires CGC, CFTC, UNSA et FO. La CGT et la CFDT n'ont pas signé.


CARREFOUR HYPERMARCHÉS

65 000 salariés

-LES MESURES PROPOSÉES + 2 % d'augmentation des salaires en deux temps (1er mars et 1er octobre). Augmentation de 7 à 10 % de la remise sur achats. Ce qui représente selon la direction une hausse de 3,2 % du pouvoir d'achat pour les salariés.

Signataires Aucun à ce jour.


PICARD SURGELÉS

4 000 salariés

-LES MESURES PROPOSÉES +1,8 % pour les non-cadres. + 0,8 % pour les cadres touchant moins de 3 000 € bruts. Aucune autre mesure supplémentaire.

Signataires Aucun à ce jour.


AUCHAN

50 000 salariés

-LES MESURES PROPOSÉES + 0,4 %* au 1er mai. + 0,5 % au 1er septembre. Remise pérennisée de 10 % sur les achats. Journée du 1er mai récupérée. Avancement des indemnités de sécurité sociale pour les longues maladies.

Signataires Aucun à ce jour.

* pour les employés libre-service de niveau 2B et + 0,6 % pour les autres

DANS LE NON-ALIMENTAIRE, PEU D'ACCORDS SIGNÉS

IKEA

9 500 salariés en France

-LES MESURES ADOPTÉES + 3 % d'augmentation de la masse salariale. Ainsi, 97 % des collaborateurs bénéficieraient d'une augmentation de leur rémunération entre 2 et 4,2 % en fonction de leur performance individuelle, de leur ancienneté et incluant l'augmentation collective. Formations qualifiantes en faveur des salariés caristes. Négociation d'un plan d'épargne pour la retraite collective.

Signataires CFTC et CFE-CGC prêtes à signer

 

ZARA

3 600 salariés en France

-LES MESURES PROPOSÉES + 2 % d'augmentation générale. Revalorisation du ticket restaurant, qui passe de 8 € à 8,50 €. Prime de 250 € pour la tenue vestimentaire pour les cadres de magasins (directeurs et adjoints). Six jours ouvrables pour congé maladie enfant. Trois jours de congés supplémentaires pour les femmes cadres enceintes.

Signataires Aucun à ce jour, excepté la CFDT.

 

BUT

4 500 salariés en France

-LES MESURES PROPOSÉES + 2 % d'augmentation pour les non-cadres, assortie d'une hausse mensuelle de 30 €/personne. Revalorisation du ticket restaurant. Hausse de 60% de la prime pour les personnels de dépôt. Le tout conduit, selon la direction, à augmenter le pouvoir d'achat de 3,05 % pour les premiers niveaux jusqu'à + 2,48 % pour les niveaux les plus élevés.

Signataires Aucun à ce jour.


CASTORAMA

12 000 salariés en France

-LES MESURES PROPOSÉES + 1,6 % d'augmentation générale pour tous les salaires quels que soient les statuts. + 1 % de hausse individuelle pour les employés +2,2% de hausse individuelle pour les agents de maîtrise.

SignatairesAucun à ce jour.


DÉCATHLON

17 000 salariés

-LES MESURES PROPOSÉES + 21 € pour tous les salariés non bénéficiaires du Smic en janvier 2011.

Signataires CFTC, FO et le Syndicat autonome.Décathlon. La CFDT, la CGT et la CGC n'ont pas signé.

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Article extrait
du magazine N° 2177

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