Les nouveaux défis de l’agroalimentaire français

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Dossier Le poids économique de l’agroalimentaire reste à un niveau élevé, malgré les crises et les difficultés des entreprises. Le chiffre d’affaires et l’emploi se maintiennent. L’image en France et à l’export reste excellente, et les leaders de l’industrie sont puissants, tout comme quelques belles entreprises de taille intermédiaire. Reste à les consolider.

Site de l'usine de Triballat Noyal à Noyal-sur-Vilaine (35), où est fabriqué le fromage Petit Billy.
Site de l'usine de Triballat Noyal à Noyal-sur-Vilaine (35), où est fabriqué le fromage Petit Billy.©TRIBALLAT

Il est toujours difficile de savoir d’où vient la renommée mondiale du modèle alimentaire français, de ce « repas gastronomique » inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco. Pourquoi la magie opère-t-elle quand on évoque l’alimentation arborant le drapeau tricolore ? Est-ce la reconnaissance « culturelle » de la France, au sens global du terme, qui fait sens ? Ou cette image valorisante provient-elle du nombre incalculable d’ouvrages de recettes, de journaux culinaires, d’émissions télévisées dont le succès ne lasse pas d’étonner ? Ou tout simplement parce qu’il n’y a guère, dans le monde, de modèle gastronomique aussi riche, sauf peut-être en Italie ou dans les cuisines plus lointaines, chinoise ou indienne… Alain Berger, commissaire général du Pavillon de la France à l’Exposition universelle de Milan, apporte sa réponse : « Notre modèle alimentaire est fondé sur une grande variété de produits issus d’une agriculture très diversifiée, associée à une industrie agroalimentaire innovante qui a su s’adapter aux nouvelles attentes sociétales en matière d’alimentation. »

Reste que cette aura est souvent perdue dans un flot d’informations moins positives. Les difficultés économiques des entreprises, la guerre des prix à laquelle elles sont confrontées, les contraintes liées aux transitions énergétiques ou numériques, et les crises alimentaires et sanitaires bousculent bon nombre d’acteurs. Résultat, les plaintes sont plus fréquentes que les satisfecit. L’image est écornée par des émissions de télévision à charge sur des pratiques d’hygiène, des pratiques ­commerciales frauduleuses – comme dans l’affaire de la viande de cheval – ou le bien-être animal. L’industrie alimentaire est une industrie de transformation. Toutes les usines ne sont pas au niveau d’un trois étoiles Michelin.

Niveau de sécurité maximal

Or, non seulement l’industrie alimentaire produit une assiette riche et variée, mais elle est au plus haut niveau de la sécurité alimentaire, avec un nombre d’incidents bien inférieur à celle d’autres pays, notamment les États-Unis. C’est un avantage gigantesque. Quand Auchan s’est installé à Moscou, il a fait venir avec lui Danone pour garantir la qualité des produits laitiers frais ! Les enseignes françaises, mais aussi tous les importateurs le savent, la qualité tricolore est un préalable. Les Chinois, qui ont cumulé les scandales de poudre de lait avariée, ont même investi dans la Coopérative laitière d’Isigny-Ste-Mère pour s’assurer un approvisionnement sain ! Et ce constat, trop peu de médias le dressent…

Comme il est rare que les médias, plus enclins à parler de l’industrie dite lourde, indiquent que le chiffre d’affaires des 15 000 entreprises agro­alimentaires se maintient, à 157,6 milliards d’euros en 2014. « L’industrie alimentaire reste le secteur le plus important de l’économie, en termes de poids économique, d’exportations, et c’est le premier employeur de France. C’est une force, souligne Jean-Philippe Girard, président de l’Association nationale des industries alimentaires (Ania). Mais il y a des menaces, la guerre des prix qui place les industriels en mode de survie, la difficulté à dégager des moyens pour innover et exporter. » Pour preuve : la déflation des prix des produits agroalimentaires de 1,1% en 2014 a fait chuter la croissance en valeur des ventes à son plus bas niveau depuis ces huit dernières années (+ 0,6%, selon Iri). Dans le même temps, les ventes en volume n’ont pas augmenté significativement (+ 0,2% selon Iri, soit un taux inférieur à l’évolution de la démographie française à + 0,8%, d’après l’Insee).

Les incertitudes liées aux mouvements de concentration de la grande distribution fin 2014 réduisent la capacité des industriels à investir. Selon une enquête de l’Ania, un tiers des acteurs de la filière (33 %) n’ont aucune visibilité sur leur avenir. La guerre des prix avec la grande distribution, la volatilité du cours des matières premières et l’accumulation des contraintes réglementaires ont érodé la marge brute des acteurs, qui ont enregistré une baisse de 2 points de leur rentabilité. Voilà pourquoi en janvier, les chefs d’entreprise anticipaient une hausse de leurs investissements de 1% (Insee, février 2015), contre une anticipation de 7% à la même période il y a un an. Cette situation paralyse investissements et recrutements. Des mesures d’urgence sont nécessaires. Quant aux prix de production, ils restent élevés à cause des impôts et taxes, des coûts salariaux. Résultat, petit à petit, la balance ­commerciale, très excédentaire, se réduit…

Les importations de produits agricoles et agro­alimentaires ont, en effet, bondi au cours des dix dernières années, de 22 milliards à 35 milliards d’euros. Un chiffre d’affaires que l’industrie alimentaire voit échapper de son portefeuille, sauf quand les importations servent d’ingrédients à la transformation. Mais pour autant, les exportations des industriels ont aussi grimpé. Alors que l’euro était au plus haut ! Le bilan n’est donc pas si catastrophique. Le président de l’Ania voudrait toutefois que la France exporte plus : « La demande mondiale s’accélère, il faut profiter de la manne. Le principal souci, ce sont les soutiens publics un peu trop éparpillés dans les différentes strates de l’administration, l’État, les régions, les chambres de commerce, Ubifrance. Il faudrait regrouper les moyens. Par ailleurs, les industriels doivent acquérir la culture de l’exportation. Il n’y a que deux entreprises sur dix qui exportent, alors qu’en Allemagne, ce sont huit sur dix. » Les entrepreneurs français – souvent des sociétés familiales – ont une bonne culture agricole et culinaire, mais ils sont trop casaniers et pas assez conquérants ! « On ne peut plus raisonner uniquement en termes d’exportations de produits, puisqu’en créant des usines à l’étranger, les entreprises exportent leur savoir-faire, mais nous n’avons pas de chiffres précis en la matière », analyse Jean-Philippe Girard.

Potentiel sous-exploité

Concrètement, malgré une baisse de 7,9%, le solde commercial du secteur reste positif et s’élève à 7,8 milliards d’euros en 2014. L’industrie alimentaire reste le deuxième contributeur à la balance commerciale du pays grâce à ses 43,3 milliards d’euros d’exportations en 2014, qui ont pourtant diminué de 0,7% par rapport à 2013. Ce recul en valeur s’explique par l’effet prix lié à la déflation des produits alimentaires, par un repli des exportations des boissons vers l’Asie de 300 millions d’euros, et par les effets directs et indirects de l’embargo russe. L’image de la France à l’international est un vrai atout pour ses produits. Le potentiel est sous-­exploité. La part du CA de l’industrie alimentaire à l’export en 2014 atteint 27%. Il est important de renforcer les efforts initiés par le gouvernement sur la diplomatie économique et de faciliter l’accompagnement des entreprises à exporter, notamment au-delà des frontières de l’Union européenne.

Et les champions de l’exportation se situent surtout dans les vins, alcools et fromages. Dans les vins, une multitude d’entreprises moyennes, disséminées dans toutes les régions viticoles, réussissent à percer partout dans le monde. Les viticulteurs eux-mêmes exportent ou vendent en direct sur le marché intérieur. La France est leader de la production mondiale de vin. On relie rarement l’industrie alimentaire française et les groupes mondiaux qui en sont issus. Pernod Ricard est pourtant le deuxième groupe d’alcool mondial (derrière Diageo), avec notamment Ricard et Martell, la marque de cognac qui va fêter son… tricentenaire. LVMH, avec les marques de champagne (Moët & Chandon, Ruinart, Veuve Clicquot...), mais aussi celle de cognac Hennessy, règne mondialement sur les produits alimentaires de luxe.

Géants mondiaux

Concernant les produits laitiers, les géants mondiaux sont aussi légion. Danone, avec ses 21 milliards d’euros réalisés dans les produits laitiers et l’eau, est le numéro un de l’alimentaire. Mais il est désormais talonné par Lactalis – 18 milliards d’euros – avec une croissance énorme chaque année. Certes, ces entreprises exportent, notamment des fromages, mais surtout, elles s’implantent partout, en exerçant le savoir-faire acquis dans leur pays d’origine. Et le siège de Lactalis est toujours à Laval (53) ! Mais leur part de chiffre d’affaires et d’emplois réalisés dans l’Hexagone est dorénavant très faible par rapport à ceux opérés dans le reste du monde.

Dans le plateau de fromages où dominent les exportateurs, figurent également les Bongrain, Bel et autres exportateurs de lait en poudre, comme Sodiaal via sa filiale Entremont. Une autre grosse part du chiffre d’affaires de l’industrie alimentaire est réalisée par les géants coopératifs (84,8 Mrds € de CA en 2014 pour l’ensemble des coopératives, selon Coop de France) tels que le meunier Axéréal, qui produit une baguette de pain sur cinq vendues en grandes surfaces, ou Tereos, leader mondial dans le sucre, installé jusqu’au Brésil. Dans la viande, Bigard est leader, comme LDC et Terrena dans la volaille, et le groupe Avril dans l’huile (Lesieur). Impossible de les citer tous, mais il faudrait aussi évoquer Fleury Michon, Sodebo, Andros, qui pèsent chacun des dizaines, voire des centaines de millions d’euros…

Ces entreprises emploient des milliers de salariés. Près de 500 000, selon l’Ania, dans les 15 000 entreprises recensées, dont 2 000 de plus de 20 salariés. « Nous sommes de loin le premier employeur de France, et nous sommes parvenus à maintenir l’emploi. Mais la guerre des prix mortifère fait beaucoup de dégâts, et nous avons d’ailleurs observé la défaillance de 273 entreprises, précise Jean-Philippe Girard. Les pouvoirs publics doivent nous entendre et éviter de nous tirer une balle dans le pied en stigmatisant l’industrie alimentaire, notamment via des réglementations sur l’étiquetage. » Pour autant, le secteur est très morcelé (90% des 15 000 entreprises agroalimentaires sont des PME) et souffre d’une baisse de sa compétitivité face à la concurrence européenne.

L’Ania a même fait réaliser une étude par le cabinet Utopies, sur « l’empreinte socio-économique de l’industrie alimentaire en France ». Où il apparaît que cette industrie, au-delà de ses emplois directs, génère 2,5 millions d’emplois au total, soit en amont dans l’agriculture, soit en aval (commerce, restauration), ou parmi les sous-­traitants (emballages, publicité...). Avec l’euro faible et la baisse des coûts, cette industrie pourrait reprendre des couleurs. Mais pour y parvenir, elle se doit de répondre aux enjeux de société : évolutions démographiques, progression du « modèle » anglo-saxon, demande croissante des pays émergents, nouvelles attentes (bio, local, équitable...), combat permanent pour la qualité et contre les crises sanitaires, lutte contre l’obésité, raréfaction et volatilité des prix des matières premières, préoccupations de développement durable, aménagement du territoire, digitalisation de la filière, garantie de traçabilité et maintien du pouvoir d’achat des consommateurs. Alors, seulement, la France pourra repartir à la conquête du monde. 

Les chiffres de l’agroalimentaire

L'agroalimentaire français et l'export

2 entreprises françaises sur 10 exportent, contre 8 sur 10 en Allemagne

Source : Ania

 

Agroalimentaire français : forces et faiblesses

Les points forts
  • Une image de qualité excellente partoutdans le monde
  • Des leaders forts devenus des géants mondiaux
  • Une aura incontestée dans les vins et alcools
  • Une industrie puissante dans les produits laitiers et fromages
  • Des entreprises de taille intermédiaire créatives
Les points faibles
  • Une trop faible culture à l’exportation
  • Des prix de production trop élevés qui pèsent sur la compétitivité
  • Une image parfois écornée par des pratiques illicites isolées, mais nuisibles à l’ensemble
  • Un retard par rapport à certains pays dans l’automatisation et la robotisation des usines
  • Un secteur extrêmement morcelé (90 %des 15 000 entreprises agro sont des PME)

 

 

L’avis d’expert

Jean-Philippe Girard, président de l’ANIA :
"
Les barrières non tarifaires doivent être levées"

"Notre secteur se révèle être une force pour la France sur la scène internationale. Notre potentiel est encore sous-exploité. Les barrières non tarifaires doivent être levées pour permettre à nos produits de s’imposer à l’étranger. La qualité et la diversité de notre offre alimentaire nous précèdent. Les marges de manœuvre vers des pays comme la Chine sont importantes. Nous devons saisir ces opportunités. La France doit aider nos entreprises à se projeter davantage en dehors de ses frontières. Le développement de l’emploi passera nécessairement par une amélioration de la situation sur le marché national et une plus grande ambition au niveau international. Nous avons une très belle industrie. Donnons-lui les moyens de réussir !"

 

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Article extrait
du magazine N° 2364

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