Les trois façons de contourner la loi Fillon sur les alcools

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Bien moins médiatisée que les taxes sodas, la taxe Fillon sur les alcools a été adoptée fin novembre. Applicable au 1er janvier 2012, elle provoquera des augmentations de prix substantielles. En amont, distributeurs et industriels tentent d'y échapper.

Chiffres

4,2 Mrds €

Le montant des ventes en valeur du total des spiritueux, CAM à fin octobre 2011

Les catégories les plus touchées

Deux poids lourds

Les anisés 0,94 Mrd € (- 2,%)

Les whiskys 1,74 Mrd € (+ 2%)

Et un poids « léger »

Les liqueurs 0,27 Mrd € (- 2%)

Source : SymphonyIRI

Les grandes lignes de la nouvelle fiscalité

1. Les droits d'accise sur les spiritueux passent de 1 514,47 € à 1 660 € par hectolitre d'alcool pur, soit + 9,6%.

2. Refonte de la vignette Sécurité sociale. Suppression des 0,16 € par décilitre, pour les boissons de plus de 25°.

3. Mise en place d'une nouvelle cotisation pour les boissons titrant plus de 18°, proportionnelle au degré d'alcool, à 533 € par hectolitre d'alcool pur.

Les parades

Pour les alcools forts (whiskys, vodkas, anisés) : augmentation des stocks chez les distributeurs, d'ici à la fin de l'année. Pour les alcools titrant entre 18 et 25° : abaisser le degré d'alcool en dessous de la barre des 18°. Une astuce relativement facile. Il suffit d'étalonner l'alcool avec de l'eau. Passer d'une base alcool à une base vin : à titre d'alcool égal, le vin est bien moins taxé que l'alcool. Par exemple, quelques centimes d'euro pour un vin à 14° contre 1,4 € pour un alcool à 14°. D'où la tentation de substituer une base alcool par une base vin, sans que cela ne change le goût du produit final.

Dans le Speyside et les Lowlands, deux régions écossaises, les usines d'embouteillage tournent à plein régime. Est-ce à dire que les Écossais comptent se réchauffer au coeur de l'hiver avec leur élixir vedette, le whisky ? Pas du tout. Si certains ouvriers d'Aberdeen ou de Bathgate ont dû renoncer à leurs dimanches, c'est pour abreuver le marché français, le premier au monde pour leur scotch whisky.

En France, même frénésie. Les bouteilles d'anisés ou de liqueurs modernes sortent des chaînes à un rythme endiablé. De leur côté, les distributeurs trouvent des solutions de stockage pour emmagasiner cette superproduction. Et pour cause. Ils ont tous passé de grosses commandes livrables avant la fin décembre.

L'enjeu est important. Il leur faut anticiper les conséquences de la taxe Fillon, annoncée le 24 août, et adoptée, sans grand débat, fin novembre par le Sénat et l'Assemblée nationale.

Distributeur collecteur

Alors, pour une fois, les distributeurs et les industriels se sont mis d'accord pour enrayer des hausses de prix dues à la fiscalité qui les attend. Quelques exemples ? Jusqu'à la fin de l'année, pour une bouteille de un litre d'un anisé à 45°, le distributeur - c'est lui qui collecte les différentes taxes - verse 8,42 € à l'État (6,82 € de droits d'accise et 1,60 € de cotisation pour la Sécurité sociale). L'an prochain, il devra s'acquitter de 9,87 € (7,47 € de droits d'accise et 2,40 € pour la Sécu), soit une hausse de 1,45 € et, donc, de 17,2%.

C'est encore pire pour les alcools titrant entre 19 et 25°, comme les liqueurs : les taxes feront un bond de 45% ! En effet, ils étaient auparavant exonérés de vignette pour la Sécurité sociale.

Bien sûr, personne n'avoue, à micro ouvert, sa manière de contourner cette loi jugée pénalisante. « On fait comme tout le monde, on trouve des solutions de stockage », répond un distributeur avant de raccrocher, très réticent à l'idée de prolonger la discussion. « Nous prenons en compte la nouvelle législation fiscale, raconte, sous couvert d'anonymat, un alcoolier. Nos usines fonctionnent six jours sur sept, en trois fois huit heures. Résultat, nous allons faire un second semestre record avant une année 2012 qui s'annonce forcément terne. »

Reste que les industriels livreront selon leurs capacités de production, une limite difficile à dépasser. « De Lidl à Leclerc, en passant par Carrefour, tous les distributeurs ont passé commande. Après, nous sommes contraints par les capacités de nos usines, explique un autre industriel. Nous ne pourrons livrer jusqu'à cinq mois de stocks comme certains nous le demandaient. Ce sera plutôt deux mois, car nous nous devons d'être cohérents et donner autant à chaque enseigne. »

 

Solution ponctuelle et solutions pérennes

Si les stocks sont la première façon d'échapper à la hausse des impôts, celle-ci reste une solution ponctuelle et dégainée à chaque changement de fiscalité. « En 1993, date de la dernière hausse fiscale [+ 16%, NDLR], le marché avait perdu 7% de ses volumes, nos marques seulement 3,5%, rappelait Pierre Pringuet, directeur général de Pernod Ricard en septembre, lors de l'annonce de ses résultats annuels. Cette fois-ci, la taxe représenterait une hausse fixe de 13%, plus pénalisante pour les spiritueux premiers prix que pour les élixirs haut de gamme. Sur l'année en cours, les distributeurs vont stocker pour déstocker en 2012. La taxe se fera sentir l'année suivante. »

La deuxième façon de contourner la nouvelle fiscalité sera plus pérenne : abaisser le degré d'alcool. Une arme nouvelle, essentiellement brandie par les liquoristes qui produisent des alcools titrant entre 19 et 25°. En effet, ils devront désormais s'acquitter de la vignette Sécurité Sociale, et voient leurs taxes exploser de 44%. « Les liqueurs se consomment diluées. Noyées dans du cola, des jus ou du tonic, il est impossible de faire la différence entre une liqueur à 18° ou 21° », explique un fabricant. Et puis, d'un point de vue technique, il suffit d'étalonner le degré d'alcool avec de l'eau.

Nul besoin de faire plancher des mois un service recherche et développement non plus pour la troisième manière de faire un pied de nez à la loi Fillon : changer la base de son spiritueux. Une mutation qu'avait opérée, voici quelques années, la marque Martini.

Les distributeurs s'en souviennent encore : « La base de ce spiritueux était de l'alcool. Elle a été changée pour du vin, nettement moins taxé. Quelques consommateurs avaient remarqué le léger changement de goût sans que les ventes n'en soient affectées. En revanche, la marge de Martini est devenue plus confortable. » De fait, une bonne vingtaine de plantes et herbes (gentiane, angélique, rhubarbe, iris, gingembre, etc.) infusent dans la base vin de Martini et gomment le goût de cette base. Gommer les changements de goûts, gommer les effets des taxes... Tel est le nouveau métier des fabricants de spiritueux.

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Article extrait
du magazine N° 2209

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