Marchés

Lettre à Manuel Valls, Jean-Philippe Girard (Ania) répond à LSA.fr (exclusif)

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Le président de l’Ania entend monter la colère des fournisseurs "de tous secteurs" après des demandes de compensations de marges «catastrophiques», portant sur 3 à 10 % du CA, qui vont entraîner la perte de 15 à 20 000 emplois dans l’industrie et l’agriculture. Il demande au Premier ministre d'intervenir pour renforcer les contrôles et endiguer la guerre des prix.

Le président de l'Ania dénonce la pression de la grande distribution
Le président de l'Ania dénonce la pression de la grande distribution© Julien PIFFAUT/ANIA

Jean-Philipe Girard, président de l'Ania

"Le Premier ministre doit intervenir, agir vite"

LSA : Pourquoi alerter le gouvernement sur les prix maintenant alors que les négociations avec la distribution sont terminées depuis le 1er mars ?

Jean-Philippe Girard : Nous avons eu des négociations extrêmement dures au mois de février, c’était déjà compliqué, avec des menaces de déréférencement, et moins de trois mois après nous avons déjà des réclamations de compensation de marges, des demandes injustifiées, très souvent hors contrat, et irréalistes, de 3 à 10 % du CA réalisé avec l’enseigne . C’est catastrophique, irrespirable et intenable et toutes les enseignes y participent, pas une seule ou deux. Nous voulons en appeler au Premier ministre, parce que le rapport entre nos entreprises alimentaires et les sept enseignes est totalement déséquilibré, nous souhaitons qu’il intervienne pour faire appliquer la loi sur la consommation avec un durcissement des contrôles de la DGCCRF pour ceux qui ne respectent pas le contrat ou qui abusent sur des réclamations hallucinantes. Le premier ministre a pour objectif le redressement de la France, de l'économie et de l'emploi. Il ne peut pas ne pas intervenir face à une grande distribution qui met en danger l'essence même de la croissance avec une guerre des prix le plus bas destructrice de valeur qu'elle nous demande de financer sous peine de déréférencement.

LSA : Quelle est la situation des entreprises de l’alimentaire ? Les dépôts de bilan se poursuivent-ils ?

JPG : Les tendances montrent que 15 à 20 000 emplois pourraient être détruits cette année, après plus de 6 000 l’an dernier et alors que 316 entreprises ont déposé le bilan, soit une par jour ! Au cours des cinq premiers mois, 150 entreprises en plus ont déjà disparu. La situation s’aggrave. Pour les entreprises, chaque mois est plus dur, avec des tensions sur la Bretagne, le Nord et la Picardie qui sont directement concernées. Sur les 12 000 entreprises de l’alimentaire, 96 % sont des PME, ce sont des entreprises très fragiles avec une trésorerie très tendue, et lorsqu’on additionne un marché très dur, une tension sur les marges, des matières moins volatiles mais à des prix élevés et une pression sans précédent de la distribution sur les prix, certaines ne tiennent pas le coup.

LSA : Que se passe-t-il concrètement avec les enseignes, qui défendent la nécessité de baisser les prix pour maintenir les volumes ?

JPG : On sait que le pouvoir d’achat du consommateur est limité, c’est le cas depuis deux ou trois ans. En revanche, la qualité a un prix, et aujourd’hui, descendre en dessous d’un certain seuil, c’est prendre trois risques, l'appauvrissement des produits, l'appauvrissement de l'offre, l'appauvrissement de l'emploi et de l'économie. Aujourd’hui, on ne parle que de volume et de bas prix ! Il faut que toute la filière sorte de ce schéma par le haut, qu’il s’agisse de l’agriculteur, de l’industriel ou du distributeur. Tout le monde est en difficulté. Même la distribution commence à souffrir en termes d’emplois de cette guerre des prix qui ne sert personne, pas même le consommateur qui émet des doutes sur la sécurité alimentaire à un certain niveau de prix.

LSA : Pensez-vous que le ministère de l’Economie soutient une politique de déflation au détriment de l’industrie ?

JPG : On ne peut pas accuser le pouvoir d’utiliser la déflation volontairement comme un outil de compétitivité. Il y a trois ans, on craignait effectivement l’inflation, ce n’est plus le cas, nous sommes pour certains secteurs en déflation. En Angleterre et en Allemagne, il y a un peu d’inflation dans ces pays qui vont mieux que nous. Il faut retrouver un niveau de prix en France qui maintienne la qualité et de la diversité de l’offre, et le consommateur n’y est absolument pas opposé. Nos entreprises ne résisteront pas longtemps à une inflation des cours des matières premières et une déflation des prix demandés. Et déjà, au cours des six derniers mois, plus personne ne crée de la valeur, que ce soit dans l’agriculture ou chez les industriels, quelque soient leur taille, même si certains essaient d’opposer les petits et les grands. Nul n’est épargné. Et on commence à voir une grande distribution en difficulté. Le consommateur ne demande pas cette pression qui va trop loin.

LSA : Vous avez soutenu activement la loi Hamon. Sert-elle vraiment, finalement ?

JPG : Il y eu cinq lois en dix ans. Est-ce que la situation s’est améliorée ? La réponse est non. Certes, nous avons obtenu que les conditions générales de vente soient la base de la négociation, c’est important mais on s’aperçoit que ce n’est pas suffisant et pas reliant entre les acteurs. D’une part, il faut d’abord faire respecter la loi par les enseignes avant de savoir si elle est suffisante (plus de contrôles, plus de sanctions). D’autre part, la loi n’empêche pas les acheteurs de se comporter de manière abusive et hors la loi ! Il faut ajouter d’autres solutions, chacun connaît les ratios nécessaires et la distribution sait bien qu’à partir d’une certaine pression, elle tue des fournisseurs. Il faut en sortir, revenir à la réalité économique de chaque maillon en partant du consommateur. Ce qui est surprenant, c’est que lorsque nous rencontrons les dirigeants d’enseigne, ils partagent globalement notre constat que nous sommes au bout d’un système, qu’il faut stopper cette guerre des prix catastrophique qui va à l’encontre d’une concurrence saine et des intérêts du consommateur. Sauf que la grande distribution elle-même n’arrive pas à en sortir et qu’elle sait qu’à un moment donné, il y aura aussi des morts de son côté. Je le répète rencontrons nous, agriculteurs, industries alimentaires, enseignes et travaillons rapidement à sortir par le haut. Redonnons du sens et de l'avenir à notre filière. La lettre du premier ministre ... La lettre au Premier ministre doit être un déclencheur, Monsieur le Premier ministre, agissez vite, personne ne gagnera à la poursuite de cette guerre.

Propos recueillis par Sylvain Aubril

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