Lettre à Manuel Valls : Philippe Mangin (Coop de France) s'explique sur LSA.fr (exclusif)

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Le président des coopératives demande au Premier ministre de convoquer un « Grenelle de l’Alimentaire » réunissant toute les parties prenantes de la filière pour endiguer la guerre des prix et la dégradation de la situation des entreprises de son secteur, « doublement pénalisées », du fait que l'Etat leur a refusé le Cice.

Philippe Mangin

Philippe Mangin, président de Coop de France

« Je souhaite un Grenelle de l’Alimentaire »

LSA : En quoi Manuel Valls, à qui vous vous adressez, peut-il intervenir sur les prix de l’alimentaire ?

Philippe Mangin : Nous sommes dans une situation jamais vécue, avec une pression sur les entreprises énorme, un harcèlement du matin au soir, des entreprises asphyxiées et il est nécessaire d’en informer le Premier ministre, on tient à le saisir car la situation est vraiment intenable. La filière alimentaire est déjà confrontée à de multiples enjeux nationaux, la transition énergétique, la politique de santé publique, les problèmes d’emploi et de compétitivité de nos entreprises, un pouvoir d’achat en berne et nous devons en plus supporter une rémunération insuffisante de nos activités économiques par les enseignes. Je ne demande pas au Premier ministre d’intervenir directement sur les prix alimentaires, mais sur les conséquences de la guerre des prix entre les enseignes qui fragilise l’industrie alimentaire, notamment en termes d’emplois. De plus, la méfiance du consommateur ne cesse d’augmenter, il ne comprend plus rien à cette surenchère de promotions et ne cesse de retarder ses achats en attendant une nouvelle baisse de prix. Nous sommes entrés dans une spirale sans fin. On veut informer Manuel Valls sur l’état de la situation, il n’est pas sûr qu’il la connaisse et nous lui demandons que la loi sur la consommation qui vient d’être adoptée soit appliquée. Il reste des problèmes d’interprétation de la loi, il faut qu’une interprétation unique soit réaffirmée.

LSA Quelles pratiques des enseignes entraînant une déflation dénoncez-vous ?

P.M. En septembre-octobre, les fournisseurs ont envoyé leurs conditions générales de vente. Les négociations – très difficiles – ont couru jusqu’au 1er mars, mais à peine 15 jours après, des demandes de renégociation des enseignes parvenaient dans les entreprises ! Certes, la renégociation peut être prévue dans le courant de l’année, mais qu’elle soit aussi prématurée, aussi fréquente et aussi dénuée de raison, c’est inacceptable. Chaque entreprise doit revoir ses prix à la baisse, ou compenser financièrement des baisses de prix qui n’étaient pas prévues lors de la clôture officielle des négociations. Chaque fournisseur est appelé à financer la compétitivité des enseignes. Et tous les secteurs sont touchés. Dans le passé, je n’étais jamais sollicité par le secteur viticole, par exemple. Depuis deux mois, le nombre de conflits avec les enseignes dans ce secteur est inimaginable. Dans le même temps, l’offre alimentaire se banalise de façon rampante, les enseignes orientent de plus en plus leur offre sur des produits à marque de distributeur. L’innovation n’est même plus présentée comme un critère de valorisation et de différenciation, et nous assistons à une surenchère de promotions qui a des conséquences dramatiques sur le comportement d’achat du consommateur. Sur les démarches de qualité et de respect de l’environnement comme Agriconfiance, le découragement se répand, car la qualité et les efforts quotidiens ne sont ni rémunérés, ni valorisés dans les magasins.

LSA La baisse des prix touche aussi l’Allemagne et la Grande Bretagne, n’est-ce pas finalement une question européenne ?

P.M. Il est vrai que la baisse des prix touche beaucoup de pays en Europe, mais dans des contextes très différents. Les Allemands dépensent très peu dans leur alimentation, de l’ordre de 8 % du budget des ménages, contre 11 en France, avec des produits peu élaborés, d’où le développement du hard discount. Au Royaume-Uni, ce sont les marques de distributeurs qui sont privilégiées. Je pense qu’il faudra repenser le modèle alimentaire français, pour éviter qu’il se banalise à cause de la guerre des prix. Le consommateur semble perdu sur la notion de qualité et de prix, dans la bataille féroce qui se déroule actuellement entre les enseignes. Nous avons souscrit à la démarche du label « Relations fournisseurs responsables », qui vise à ce que les produits décrivent une histoire, que ce soit celle d’une origine, d’un territoire ou le résultat d’un process. A Bruxelles, des travaux sont menés dans le soutien à ces démarches de valorisation. Dans mon esprit, la lettre au Premier ministre vise non seulement à le sensibiliser sur les difficultés de la relation commerciale, mais aussi à convoquer une sorte de « Grenelle de l’Alimentaire » pour que nous abordions ces sujets essentiels pour la pérennité du modèle alimentaire français. Actuellement, la situation ne cesse de se dégrader, et il n’y a aucun lieu où ces questions seraient abordées et où la distribution serait conviée. Il faut poser le débat, ouvrir des chantiers avec tous les acteurs de la distribution, ce qui n’est jamais le cas. On rencontre la FCD un jour, les indépendants un autre, jamais toutes les enseignes en même temps, pour un débat serein, voire prospectif, pour sortir du climat conflictuel auquel nous sommes soumis chaque jour. Il faut pouvoir réexpliquer la notion de juste prix, de rapport qualité prix, qui en ont besoin, et dans le choix des consommateurs, des possibilités qui disparaissent totalement avec la guerre des prix.

LSA : Quel est l’impact de cette guerre des prix sur les coopératives ?

P.M Nous faisons face à d’énormes difficultés d’interprétation de la loi sur la consommation et les coopératives – surtout les TPE et les PME sont totalement démunies et perdues dans ce domaine. A Coop de France, nous devons rapidement mettre en place un exercice de conseil, de formation et d’appui aux entreprises qui s’embourbent dans les difficultés juridiques face à des enseignes qui manient cette matière avec une grande compétence et beaucoup de matière grise. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de créer un pôle agro-alimentaire musclé, pour aider nos entreprises qui n’ont pas toujours la taille suffisante pour interpréter les textes et pouvoir mener les négociations en respectant le droit et dans les meilleures conditions. Mais ce n’est pas suffisant. La guerre des prix nous fait prendre beaucoup de retard dans nos investissements par rapport à nos concurrents européens, alors que l’outil a un besoin urgent de modernisation, elle anéantit tous les efforts d’innovation et de démarche qualité, et nous faisons face à des restructurations lourdes dont on parle peu mais qui ont un impact énorme sur l’emploi, par exemple dans la meunerie.

LSA : Quelles solutions attendez-vous du Premier ministre pour ce secteur ? Vous avez perdu l’espoir d’obtenir le Cice ?

P.M. Oui, les coopératives ont perdu la bataille du Cice, le ministre de l’Agriculture nous l’a annoncé officiellement il y a peu, même si d’autres solutions restent envisageables. Le comble, c’est que la distribution a été largement bénéficiaire du Cice, et lors des renégociations, elle ne manque pas de demander aux fournisseurs qui sont éligibles de partager le gain du dispositif qu’elle a déjà obtenu elle-même s ! Et les coopératives ont la double peine, parce que sans avoir bénéficié du CICE, elles sont soumises aux mêmes pressions que les fournisseurs qui en ont bénéficié. C’est ce qui explique notre lettre au Premier ministre : nos entreprises sont dans un état de stress, de colère et de découragement auquel il ne peut pas rester insensible.

Propos recueillis par S A

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