Lettre à Manuel Valls : Xavier Beulin en appelle à la "coresponsabilité" (exclusif)

|

Le président du premier syndicat agricole craint «l’anéantissement » de l’agriculture et de l’agroalimentaire si la guerre des prix en grande surfaces se poursuit. Il demande la mise en place d'un dispositif de coresponsabilité et appelle au patriotisme économique.

Xavier Beulin estime que la guerre des prix a des répercussions sur les exploitations agricoles
Xavier Beulin estime que la guerre des prix a des répercussions sur les exploitations agricoles

Xavier Beulin, président de la FNSEA

«Nous voulons la mise en place d’une coresponsabilité »

LSA : Vous interpellez le Premier ministre sur la question des prix. Pour quelle raison, alors que vous êtes en amont des négociations ?

Xavier Beulin : Nous voulons l’alerter sur une guerre des prix dans l’alimentaire qui n’est pas sans répercussion sur l’ensemble de nos filières, à tous niveaux. Nous avons connu en 2013 beaucoup de fermetures d’usines et d’entreprises de transformation, ce qui touche directement les producteurs en amont qui perdent des débouchés. Pour la première fois, nous perdons des milliers d’emplois dans la filière, en collecte comme en transformation. Il ne s’agit pas d’en attribuer toute la responsabilité à la grande distribution. Mais la guerre des prix que les enseignes se livrent entre elles aggrave encore la situation, en rajoutant à la difficulté structurelle de ce pays en matière de compétitivité. C’est pourquoi nous voulons solennellement alerter le Premier ministre, mais aussi les dirigeants de la grande distribution. Nous voulons mettre en évidence une forme de coresponsabilité face à une situation économique et sociale qui est dramatique, et il nous semble que l’on pourrait instaurer, au-delà du made in France ou du consommer français, une forme de patriotisme économique et commercial. Nous devons avoir des relations plus matures. Sinon, en affaiblissant la filière d’un bout à l’autre, les enseignes deviendront à terme dépendantes d’un approvisionnement totalement délocalisé.

LSA : Que se passe-t-il concrètement dans les relations avec la distribution et pourquoi en appeler à Manuel Valls ?

XB : La loi Hamon a été votée il y a quelques mois, nous pensions, peut-être naïvement qu’elle allait permettre des relations commerciales plus équitables, plus transparentes et plus solides, une fois les négociations bouclées. Or, on s’aperçoit qu’un mois, deux mois après leur clôture, apparaissent des demandes et des exigences de nos clients qui ne sont pas acceptables ni conformes à l’esprit de la loi. Ceci au moment même où la grande distribution, principal bénéficiaire du CICE compte tenu de ses tranches de salaires, en perçoit les premiers fruits. Cet avantage aurait dû servir à faciliter les négociations avec l’amont ! Or, ni les coopératives, ni les agriculteurs n’ont accès à cet avantage social qui n’a pas été réparti de manière équitable dans la filière. Les enseignes auraient pu convenir d’une forme de report vers les fournisseurs. C’est le contraire qui se produit.

LSA quels sont les secteurs agricoles les plus impactés ?

XB: Les filières animales, fruits et légumes, sont particulièrement exposées aux baisses de prix. Les filières bovines et laitières – pour lesquelles les négociations sont très dures – tentent de résister depuis deux ou trois ans. Les filières volailles et porc vivent aussi un véritable drame. Les pouvoirs publics nous disent que le modèle breton d’exportation de volailles est « foutu » et qu’il faut relancer la consommation intérieure, mais il faudrait qu’ils nous y aident par la concertation, et avec la grande distribution, dans une réflexion globale. Même chose dans le domaine de l’œuf qui traverse une crise durable. Dans ce contexte, tout le monde perd de l’argent. Alors pourquoi ne pas mettre en place une forme de co-engagement ? Certes, en économie de marché, nous ne sommes pas au pays des bisounours. Mais je vois beaucoup de pays qui cherchent à protéger leur marché. En France, on veut une qualité, de l’origine, du goût, de la traçabilité, mais un prix mondial. C’est une équation sur laquelle nous devons nous interroger. Mais l’objet du courrier à Manuel Valls, c’est surtout de l’interpeller sur le fait que trois mois après les négociations, les fournisseurs sont reconvoqués par les enseignes pour des compensations de marges, sous menace de déréférencements, impactant jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires, ce qui au final se répercute aussi sur le revenu des agriculteurs.

LSA : La situation ne vient-elle pas de la baisse du pouvoir d’achat, de la hausse des impôts et de la TVA que pourtant vous défendez ?

XB : Je suis évidemment conscient des difficultés économiques et sociales du pays, qui se mesurent sur le pouvoir d’achat, la hausse des prélèvements et du taux de chômage. J’ai vu qu’une enseigne se plaignait d’une baisse de son chiffre d’affaires de 1,3 % en raison de la baisse des prix sur des milliers de références. Certains défendent l’idée que la baisse du pouvoir d’achat entraîne une baisse de la consommation qu’il faut limiter en bradant les prix. Je ne suis pas sûr que ce soit le raisonnement le plus vertueux. Il ne s’agit pas de prendre le consommateur pour une vache à lait, mais le moment est venu d’avoir une discussion plus équilibrée et équitable d’un maillon à l’autre, sans quoi je crains qu’on n’anéantisse toute l’agriculture et l’agroalimentaire. Nous tirons la sonnette d’alarme. Le Premier ministre, en tant que garant du respect de la loi Hamon, initiateur d’un pacte de responsabilité et de solidarité, peut permettre aux acteurs de dépasser le seul cadre commercial et la négociation sur les prix , pour atteindre une vision plus globale, sans pour autant grever le porte-monnaie du consommateur.

Propos recueillis par SA

 

 

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter