Leur chambre se transforme en studio

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Précédemment réservée au sommeil et au travail, la chambre des enfants de 7 à 14 ans est aujourd'hui en pleine mutation. Elle abrite désormais, outre un bureau et un lit, un espace multimédia. Et devient un lieu de réception.

«Va dans ta chambre ! » La phrase peut pa-raître ressassée, mais ces quelques mots lancés par des parents un peu agacés par le comportement de leurs enfants résume un univers en pleine évolution. Michel Fize, sociologue et chercheur au CNRS expert dans le comportement des jeunes, a étudié cet environnement : « La chambre est un territoire privilégié. L'enfant y reste la majeure partie de son temps passé au foyer. C'est un lieu à la fois de travail, de repos, de sommeil et de distraction. » Dans son dernier livre, l'Enfant est une personne, il compare la chambre du grand enfant (7-9 ans) et de l'adolescent (10-14 ans) à une « ambassade ». « Cette pièce, même si elle fait partie de la maison, est son territoire propre, son univers. » Il s'agit donc d'un lieu intimiste et privé qui reflète sa personnalité, ses désirs et, surtout, ses aspirations à devenir un adulte.

Venant appuyer ces propos, l'étude Kids & Teens' Mirror, réalisée par l'institut d'études lyonnais Junior City, décrit l'évolution de la chambre des enfants. Constat immédiat, « depuis quelques années, les jeunes générations sont immergées dans un univers de haute technologie au sein de leur foyer ou de leur propre chambre », affirme Agnès Beyls, chargée d'études dans la société (lire encadré équipement).

L'influence des nouvelles technologies

L'observatoire des usages internet réalisé par Médiamétrie au troisième trimestre 2005 met en évidence la fréquence d'utilisation de cet outil chez les plus jeunes. 82 % des 13-17 ans se sont connectés au moins une fois au cours de la période. 58 % déclarent se connecter tous les jours ou presque. Le Médiamat 2005 de Médiamétrie affirme, lui, que les 4-14 ans ont regardé la télé en moyenne deux heures onze par jour. Selon Junior City, les programmes préférés de la cible 7-14 ans restent les dessins animés (58 %), les séries (52 %) et les émissions de divertissement et de jeux (47 %). Plus précisément, Charmed (18 %), Star Academy (17 %) et Un, dos, tres (15 %) arrivent en tête du hit-parade, instaurant TF1 et M6 comme leurs chaînes préférées. Cette tranche d'âges écoute aussi beaucoup la radio. En moyenne une demi-heure par jour (moins de trente minutes pour les primaires et plus de deux heures pour les collégiens) et préfère Skyrock et NRJ.

Évidemment, l'ameublement de la chambre des jeunes ne manque pas de répercuter cet engouement pour les loisirs numériques. C'est le cas du meuble télé ou du bureau spécialement conçus pour abriter un ordinateur. Un sondage mené par Conforama a montré que 60 % des meubles informatiques sont installés dans les chambres. Chez le fabricant de meubles Gautier, cette notion a été intégrée depuis quelques années, avec des mobiliers pouvant s'adapter aux nouvelles technologies. Les bureaux disposent de petite tablette pour ranger le clavier, les meubles télé peuvent dissimuler les consoles de jeux... « Le bureau n'est plus un simple plan de travail. Nous avons remarqué qu'il était réservé à des activités de détente, comme l'utilisation de l'ordinateur. Les enfants font davantage leur de- voir couchés sur le lit, nous avons donc mis au point de nouveaux espaces de travail. Il s'agit de plates-formes qui viennent en prolongement du lit avec des rangements situés au dessous », explique Jérôme Loizeau, chef de produits de Gautier Meuble.

Allant de pair avec les meubles pour les loisirs numériques, les fauteuils confortables et autres canapés font également une incursion dans la chambre des 7-14 ans. « Nous constatons un développement des ventes, des canapés-lits, des chauffeuses et des poufs destinés à cet univers », confirme Karine Aubertin, responsable des architectes d'Ikea France, qui poursuit : « Ils sont utilisés pour regarder la télé, mais aussi pour recevoir des amis. Les enfants recréent ainsi le même univers que leurs parents. » Du coup, la chambre type, qui était auparavant composée d'un minimum de 5 références (lit, chevet, armoire, bureau et bibliothèque) a tendance à s'agrandir. Certains distributeurs proposent même jusqu'à 20 références de meubles pour une chambre.

Des astuces de rangement

Mais les nouveaux meubles ne sont pas les seuls signes visibles de cette nouvelle chambre pour enfant. Deux autres phénomènes transforment l'agencement de cet univers. Le premier est une modification de l'habitat, avec la réduction de la superficie des chambres. Alors que la surface va- riait entre 12 et 15 m2, les nouvelles constructions affichent des chambres de 10 m2. Une place perdue qu'il faut récupérer en trouvant des astuces de rangement et d'aménagement. « Depuis deux ou trois ans, nous constatons une percée des couchages en mezzanine. Pour eux, il s'agit en fait de se reconstruire une " cabane ". Cette idée primitive les rassure. La tendance est aussi accompagnée d'une évolution de la taille des lits, qui dépassent désormais les 90 cm de large. Nous avons adapté notre catalogue, en créant de nouveaux espa- ces modulaires qui peuvent s'implanter en fonction de la forme de la pièce ou de l'envie des enfants », affirme Thierry Lorthioir, responsable du marketing du fabricant Demeyère. Caroline Cooren-Gleizal, directrice du marketing et de la communication de Habitat, confirme, et complète : « Les enfants ont des idées très précises sur ce qu'ils veulent comme décoration et comme équipement. Ils essayent d'accéder à un certain bien-être, car leur chambre est un lieu de sécurité. Ils peuvent même détourner certains objets du salon, comme les tours de CD ou les poufs repose-pied, pour les utiliser dans leur chambre. »

Conforama exploite cette tendance depuis la rentrée de septembre avec le modèle Studio. Il s'agit de plusieurs meubles (lit, estrade, étagère, armoire, bureau) pouvant s'imbriquer les uns avec les autres pour former un seul et même meuble. « Malgré un prix moyen plus élevé que ceux pratiqués par notre enseigne (840 E), le concept a remporté un large succès. Nous en avons commercialisé 700 exemplai-res durant les trois premières semaines de rentrée et nous avons été obligé de repasser un commande au- près du fabricant », raconte Pascal Darbon, chef de produits chambres jeunes de Conforama, qui pré-cise que « cette référence sera bientôt proposé dans tous les magasins de l'enseigne. » Forte de ce succès, l'enseigne prépare d'autres nouveautés pour la prochaine rentrée. « En septembre, nous allons être les premiers à proposer une nouvelle solution innovante qui combinera gain de place et couchage à plusieurs dans une seule pièce. »

Le deuxième facteur qui influence les nouveaux aménagements de la chambre pour enfant est la modification de la structure familiale. Depuis 1990, le nombre de familles recomposées a augmenté de 10 %, et, aujourd'hui, 30 % des enfants partagent leur chambre. Du coup, les parents font leur possible pour créer pour chaque enfant un univers particulier. Cette personnalisation passe par les couleurs apposées par petites touches (portes de placard, boutons des tiroirs, accessoires, luminaire...), mais aussi par le mélange de matériaux (bois, métal, verre). Certains fabricants vont plus loin dans cette démarche et mettent au point des chambres personnalisables. Ikea vient de lancer, dans sa gamme d'étagères Billy, une référence avec des couleurs vives avec des portes qui peuvent accueillir des photos. Chez Gautier, la personnalisation passe par le modèle Tatoo dont les portes des armoires et des commodes sont équipées de plaque de Plexiglas démontables où il est possible de glisser des posters et des photos.

En attendant la salle d'eau

Si les fabricants et les distributeurs chouchoutent aujourd'hui ces chères têtes blondes et brunes, c'est que les enfants sont désormais davantage que des prescripteurs de l'achat. Le plus souvent, ce sont qui eux choisissent le modèle en prenant en considération les contraintes de leurs parents (budget, obligation d'avoir une armoire ou un bureau...) et non l'inverse. On assiste même, pour les plus grands, à une plus grande emprise sur les achats. « Nous avons constaté que certains jeunes adolescents n'hésitent pas à acheter avec leur propre argent de poche quelques éléments de décoration, comme des petits luminaires ou des cadres de photos », note Karine Auber- tin. Toutefois, ce n'est pas, pour l'instant, une généralité. L'étude de Junior City annonce que les 7-14 ans disposent en moyenne d'environ 18 E à titre d'argent de poche par mois et que cette somme est dépensée dans les confiseries, les magazines, les livres, les CD, les bijoux fantaisie, les jouets et bien sûr... les cartes et forfaits téléphoniques.

Équipé d'un lit en hauteur, d'un espace multimédia, d'un coin pour recevoir les copains, la chambre de l'enfant se transforme progressivement en studio. L'évolution s'arrête cependant à la salle d'eau et à la cuisine, qui n'ont pas encore franchi le pas de la porte de « l'ambassade enfants ». Mais pour combien de temps ? Dans la grande distribution, de petits appareils électroménagers, comme les miniréfrigérateurs, font leur apparition. L'enfant étant prescripteur, voire décideur, de l'achat, combien de temps les parents vont-il résister à cette nouvelle vague ?

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Article extrait
du magazine N° 1944

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