M.-E. Leclerc : "Nous sommes prêts à dénoncer une taxe dont les consommateurs ne veulent pas !"

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INTERVIEW Le patron des centres E.Leclerc, numéro un de la distribution alimentaire en France, explique à LSA pourquoi il s’oppose depuis plus de 3 semaines à la hausse du seuil de revente à perte (SRP) souhaitée par une majorité de professionnels à l’issue de la première phase des Etats Généraux de l’Alimentation (EGA). Pour lui, cette taxe qui ne dit pas son nom va grever le pouvoir d’achat, donner un coup d’arrêt à la consommation et faire le lit d’Amazon et des actionnaires des grands groupes intégrés. Alors que le Président de la République, Emmanuel Macron, compte tirer les premières conclusions des EGA et sans doute annoncer des premières mesures destinées à revaloriser les productions agricoles, demain après-midi, le 11 octobre, à Rungis, « MEL » se dit prêt à mettre les politiques devant leurs responsabilités via des campagnes de publicité. Explications détaillées.  

Michel-Edouard Leclerc, président des centres E.Leclerc
Michel-Edouard Leclerc, président des centres E.Leclerc© LAETITIA DUARTE

LSA/ Pourquoi refusez-vous la remontée du seuil de revente à perte souhaitée par une majorité des participants aux Etats Généraux de l’alimentation ?

MEL/ Les centres E.Leclerc ont participé à pratiquement tous les ateliers des Etats généraux de l’alimentation de manière constructive. Nous avons appuyé le consensus sur les principales mesures de réforme destinées à augmenter le revenu des agriculteurs. Nous sommes favorables à la contractualisation, à une régulation par rapport au coût de production, à des prix minimums de gestion de crise et même favorables à la participation financière et technique à un fonds interprofessionnel à la seule condition qu’on nous accepte dans l’interprofession.

Concernant le front de vente, nous avons aussi accepté avec perplexité l’idée d’encadrement des promotions pour montrer notre bonne volonté. Nous avons donc largement répondu à la proposition du monde paysan de travailler en partenaire plutôt qu’en adversaire. Mais il reste une question à laquelle personne ne veut nous répondre : celle du retour du bénéfice aux paysans (j’insiste sur le pluriel) qui découlerait de l’augmentation jusqu’à 15% du SRP des produits de consommation courante. L’intervention de Leclerc ces derniers jours c’était juste par rapport à cette question pour laquelle nous n’avons toujours pas de réponse.

LSA/ Ce qui semble vous déranger, c’est la manière dont les  discussions ont été menées sur ce sujet sensible.

MEL / Ne soyons pas hypocrites, nous savions qu’un deal existait entre la FNSEA, l’ANIA et Coop de France pour proposer un retour si ce n’est à la loi Galland au moins à une marge arrière minimale non répercutable au consommateur. Depuis 3 mois, Bercy nous interrogeait sur l’impact d’une telle mesure. Ce qui est étonnant, c’est qu’à part Serge Papin (coprésident de l’atelier 5 des Etats Généraux), on n’entend pas les patrons d’enseigne. Mais nous n’imaginions pas que les patrons de Casino et Carrefour participeraient à ce deal. De la part de Casino c’est incroyable sachant que Géant avait ouvert le feu (sur la guerre des prix, NDLR). Et pour Carrefour qui se veut multicanal pour rivaliser avec un Amazon qui est désormais 3ème en prix selon Nielsen (derrière Leclerc et… Colruyt), c’est pour le moins paradoxal.

Les centres E.Leclerc se retrouvent isolés, dans la même situation qu’ils ont connue face au front des corporations de l’industrie, du commerce, des pétroliers, des pharmacies… Mais isolement professionnel ne veut pas dire isolement populaire. La Confédération Paysanne, la Coordination Rurale sont contre la hausse du SRP. Toutes les organisations de consommateurs sont contre.

LSA/ Ce n’est pas le cas de la FNSEA qui tire à boulets rouges contre vous…

MEL/ Ce sont les mêmes qui dénoncent les marges trop élevées de la grande distribution qui proposent ensuite de les garantir à hauteur de 15%... C’est assez salaud de nous montrer comme cible. Nous avions proposé que la hausse du SRP ne s’applique que sur les produits agricoles mais la FNSEA l’a réclamé sur l’ensemble des produits de consommation. Cherchez l’erreur. Pour qui roule la FNSEA ?

LSA/ Comment assurer un meilleur revenu aux agriculteurs ?

MEL/ Cela ne peut se faire qu’avec l’aval des consommateurs et l’appui des distributeurs pour aider à la valorisation de certains segments de marché, qui permettent de sortir de la dictature des cours et de stimuler la création de valeur. Les consommateurs sont prêts à payer plus cher – même s’ils ne disent pas de combien - des meilleurs produits, plus durables avec des arguments sur la santé, l’environnement, la traçabilité, l’origine France… D’ailleurs, ils achètent cher aujourd’hui des produits bios. En revanche, les consommateurs ne comprendraient pas l’augmentation sans raison de 5 à 15% des prix. Si Leclerc n’avait pas posé la question, toutes les enseignes, y compris les plus compétitives comme Intermarché, Lidl ou nous, devrions appliquer cette augmentation sans que le monde politique ne l’assume. Pourquoi avoir négocié ce taux de SRP en catimini ? Comment le justifier ? Au nom de la théorie fumeuse du « ruissellement ». Mais en quoi l’augmentation de l’Ariel, du Fanta Orange, de la Ricoré ou du Nescafé va-t-elle générer un revenu supplémentaire pour l’agriculteur français. Comment s’assurer que cette augmentation ira bien aux agriculteurs et que distributeurs et industriels n’en gardent pas un peu ? Quand Serge Papin dit que la partie gauche du magasin va permettre en augmentant ses prix et ses marges à la partie droite d’acheter plus cher, il méconnait profondément notre métier.

Si c’est une taxe sur le chiffre d’affaires que l’on veut, alors augmentons la TVA. Mais que les hommes politiques aient le courage de le faire alors. Qu’ils assument. Aucune étude d’impact n’a été menée auprès du consommateur. Mais nous avons mesuré que ces hausses ne seraient pas acceptées par les clients et qu’elles se traduiront à coup sûr par une baisse de la consommation.

LSA/ Il y a débat justement sur les effets de cette hausse du SRP, pour Système U ou Intermarché elle ne toucherait qu’environ 2000 produits et se traduirait par une inflation de moins de 1% sur les PGC, hors péréquation éventuelle.

MEL/ On est loin du compte, selon la taille des hypermarchés, la hausse du SRP va toucher entre 8000 et 12 000 produits sur 60000 à 80000 articles au total. Cela concernera plus de 30% du chiffre d’affaires. Nous avons procédé à des sondages à un instant T dans un certain nombre de magasins : 2300 articles sont dans la tranche des produits qui se situent entre 0 et 5% du SRP, 2500 articles sont dans la tranche comprise entre 5 à 10% du SRP et 6200 articles sont dans celle où les taux de marges se situent entre 10 et 15% du SRP. Au-delà de cette photographie, ce qu’il faut bien comprendre c’est que les hausses vont se faire sur les marques phares, les référents psychologiques, les « majeurs » comme les qualifient les panels. Cela va avoir un effet de miroir déformant de l’ensemble des prix. Cela va scotcher la consommation française. Ce sont les consommateurs qui ont le plus à perdre dans cette hausse du SRP.

LSA/ Vous aussi vous y perdriez beaucoup, notamment votre compétitivité sur les prix ?

MEL/ Leclerc a survécu à 10 ans de loi Galland et il n’a jamais été aussi créatif qu’à ce moment-là pour s’extraire du système. Ce sont nos clients qui ont le plus à perdre. Nous en accueillons plus de 20 millions et autant d’électeurs d’Emmanuel Macron que la moyenne nationale

LSA/ Comme souvent, vous vous rangez du côté du consommateur face aux hausses de prix qui pourraient intervenir mais qui visent à défendre les agriculteurs, l’induStrie, l’emploi…

MEL/ Le consommateur est le dindon, et l’agriculteur est enfumé. Ce sont les consommateurs qui vont payer un bénéfice inexistant pour eux. Et surtout il n’y a pas d’explication, on ne justifie pas ces hausses ni par le marché, ni par la destination car il n’y a aucun engagement de revalorisation du revenu paysan. Et aucun leader de la grande distribution ne s’engage nommément. Les préconisateurs ne sont pas les payeurs.

LSA/ Y’a-t-il urgence à faire évoluer les prix en France ?

MEL/ Si on regarde l’écart des prix européens, les prix français ne sont pas trop bas. Ils étaient 7 à 8% plus chers sous la loi Galland, et viennent de rentrer dans la moyenne européenne. L’Allemagne et l’Angleterre restent moins chères et même en Italie et en Belgique, des enseignes comme Esselunga ou Colruyt sont moins chères qu’ici.

LSA/ Que va faire Leclerc sur le sujet, sachant que le président Macron doit faire un bilan d’étape des Etats généraux de l’alimentation le mercredi 11 octobre ?

MEL/ Ces hausses de prix seront le sujet de la prochaine interpellation publique des centres Leclerc. Les hommes politiques qui prônent l’augmentation des prix sont-ils prêts à assumer cette hausse auprès du consommateur ? Nulle part dans le programme du futur président Macron il n’avait été annoncé une hausse du pouvoir d’achat pour assumer ces hausses de prix. Leclerc est prêt à participer à d’autres évolutions, à sortir du socle qui a fait son succès historique, à prendre des risques. Mais dans ce qu’on nous propose aujourd’hui il n’y a aucun lien avec la finalité. Ce retour à la loi Galland va freiner la consommation et faire hausser à très court terme le cours de bourse des distributeurs, les valorisant encore mieux si leurs actionnaires souhaitaient les vendre. Ces 15% de marge minimale seront un boulevard pour les plates formes digitales comme Amazon et Alibaba qui n’ont jamais dans le monde bénéficié de telles marges garanties.

LSA/ Quelles sont vos attentes par rapport au rendez-vous de mercredi (et les probables annonces) ?

MEL/ Il faut laisser la possibilité à Emmanuel Macron de sortir par le haut de cette querelle corporatiste. Laissons-lui le monopole de l’attitude jupitérienne. Si ce n’était pas le cas, la suite serait politique. Et nous répondrons alors par la dénonciation de cette taxe dont les consommateurs ne veulent pas. Si le monde politique prend des mesures anti consommateurs, c’est normal qu’avec les associations de consommateurs nous fassions front commun. Nous allons donner des clés de lecture au consommateur, et ne pas prendre le risque qu’on nous attribue cette hausse.

LSA/ Y’a-t-il un bon côté autour de toute cette agitation ?

MEL/ Nous n’avons jamais été autant labélisés comme les magasins les moins chers de France. Ce qui sonnait comme une diabolisation est pour nous une labellisation.  Il y a deux camps : d’un côté Leclerc et les consommateurs, de l’autre le reste de la distribution et des industriels. Le fait que tout le monde se soit coalisé contre Leclerc nous donne raison. J’ai l’impression de revivre ce que mon père a vécu.

LSA/ Quel sens doivent prendre les Etats Généraux de l’alimentation ?

MEL/ Ces Etats généraux représentent  la possibilité de faire adhérer tous les Français à une narration collective, nécessitant que tous les acteurs achètent des produits plus sains. Il faut relancer les discussions sur le thème d’une meilleure alimentation et on pourra permettre de développer des produits mieux disant. C’est par exemple ce que fait Fleury Michon qui investit sur le moins de sel, moins de sucre. Il faut que chez Leclerc on puisse trouver des produits mieux valorisés et plus sains de manière abordable. Le consommateur doit être libre de ces arbitrages. Il est d’accord pour payer plus cher, mais il ne veut pas qu’on lui impose, et revendique son autonomie dans la décision.

Propos recueillis par Morgan Leclerc et Jérôme Parigi

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