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Microsoft, histoire d'un revirement surpri se

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Sous la pression des joueurs, le fabricant américain a annoncé le 19 juin qu'il renonçait à son projet de limiter la revente de jeux d'occasion pour sa future console de jeux. Un revirement inédit.

Philippe Cougé, président de Game Cash
Philippe Cougé, président de Game Cash

Du jamais vu dans le jeu vidéo. Après des semaines de grogne et de mécontentements répétés des joueurs, Microsoft a finalement décidé de faire un virage à 180 degrés pour la console devant succéder à la Xbox 360. Et c'est via un simple un billet de blog que le patron de la division Xbox de Microsoft a annoncé que la marque revoyait toute sa stratégie. « Depuis que nous avons révélé notre stratégie pour la XBox One, mon équipe et moi-même avons été attentifs à vos commentaires et à vos nombreux retours, explique Don Mattrick. Nous tenons à vous remercier de nous avoir aidés à revoir la future stratégie de la Xbox One. » Un message un brin surréaliste, qui arrive surtout trop tard pour laisser croire que Microsoft ait été à l'écoute de ses fans vent debout depuis déjà plus d'un mois.

 

Une machine et des jeux des plus bridés

Mais que reprochaient les joueurs à Microsoft ? Tout simplement sa stratégie très contraignante en matière de DRM (gestion numérique des droits) pour sa future console de salon qui doit sortir le 21 novembre prochain. Très concrètement, pour jouer à un jeu Xbox One, il aurait fallu entrer une clé d'activation présent dans la boîte de jeu. Code unique qui lie donc le jeu à la console. Avec une conséquence évidente : l'impossibilité de revendre ou de prêter le jeu qui devient alors, une fois le code validé, une simple coquille vide. Sauf à racheter sur le site de Microsoft une nouvelle clé d'activation, au prix d'un jeu neuf... Tollé dans la communauté des joueurs et colère des distributeurs.

Car pour ces derniers, le jeu vidéo d'occasion est une manne importante. Estimée aux alentours de 200 millions d'euros, l'activité de rachat et revente de jeux est surtout bien plus rentable que la vente de jeux neufs. « C'est simple la marge est deux fois plus élevée pour un jeu d'occasion que pour un jeu neuf, chiffre le vendeur d'une boutique Je Console (réseau Innelec). Par exemple, le dernier Gears of Wars sur Xbox 360, je le reprends 20-25 € et le revends 35 €, soit une marge comprise entre 30 et 40%, alors qu'elle ne dépasse pas 16% sur un jeu neuf. » Pour rassurer ses clients distributeurs qui font de l'occasion, Microsoft avait tout de même prévu un système pour remettre le jeu en vente. Un logiciel qui, moyennant une dizaine d'euros par jeu, générait une nouvelle clé d'activation. Un pis-aller qui faisait grincer des dents. « Pour amortir ces 10 €, on aurait dû, soit augmenter le prix de revente, soit réduire le prix de rachat, soit, enfin, réduire notre marge, indique le vendeur de Je Console. Cela aurait certainement été un mix des trois. »

Mais pourquoi Microsoft en voulait tant au marché de l'occasion ? Simplement parce que c'est un marché gris qui échappe aux éditeurs de jeux et fabricants de consoles. Or à chaque nouvelle génération de console, les coûts de développement explosent. L'inflation était de l'ordre de 100% sur les générations précédentes. Or, pour amortir ces coûts dans un marché qui ne croît pas dans les mêmes proportions en volume, il faut soit augmenter le prix unitaire des jeux, déjà très élevé, soit trouver d'autres sources de financement... comme le jeu d'occasion.

 

Un fossé creusé avec les joueurs ?

Une analyse que ne partagent pas du tout les boutiques de jeux. Surtout celles spécialisées dans l'occasion. « C'est une erreur d'opposer ainsi le neuf et l'occasion, estime Philippe Cougé, le président de l'enseigne Game Cash (70 magasins en France). La revente de jeux permet aux joueurs d'avoir du pouvoir d'achat pour en acheter des neufs. Brider l'occasion aurait eu pour seule conséquence de faire croître le piratage sur un secteur qui est pour l'heure assez épargné. » Des critiques que Microsoft aura mis longtemps à entendre. Car entre la première annonce de l'introduction de DRM et le retrait du projet, il s'est écoulé un mois. Un mois au cours duquel Microsoft aurait largement eu le loisir de rectifier le tir, notamment le 10 juin, lors du salon E3, et alors que Microsoft présentait officiellement sa XBox One. « Jusqu'au bout, ils pensaient que le soufflé retomberait et que les joueurs se focaliseraient sur les jeux, dénonce le responsable multimédia d'une grande enseigne d'hypers. Mais ça n'a fait que s'amplifier. » Autre déconvenue : un sondage réalisé sur la page Facebook d'Amazon sur la future console préférée des joueurs. Devant l'avalanche de réponses en faveur de la PS4 (95% contre 5% pour la machine de Microsoft), Amazon a retiré son sondage - qui devait rester en ligne une semaine - au bout de deux jours. « Microsoft a pris le risque de creuser un fossé avec les joueurs, résume Philippe Cougé. On a assisté à une levée de boucliers inédite car orchestrée par personne, une sorte de « Printemps des joueurs » en quelque sorte... » Un printemps qui pourrait laisser des traces...

  • 21 mai Une présentation rapide Sur le campus de Microsoft à Redmond, Don Matrrick, le patron de la division, présente la console (principalement le design et le nom de la machine), mais reste étonnamment silencieux sur les jeux et les spécificités techniques.
  • 6 juin Le site précise les limites Sur son site, Microsoft détaille certaines fonctionnalités, dont les fameuses dispositions concernant la revente de jeux limitée et l'obligation de connecter la console en permanence.
  • Du 6 au 19 juin La communauté en ébullition Sur les sites spécialisés, les forums, les réseaux sociaux, la communauté des joueurs manifeste sa colère.
  • 10 juin La confirmation à l'E3 Alors que les joueurs espéraient un revirement de dernière minute, Microsoft confirme, lors de la grand-messe de l'E3, que la console limitera le prêt et la revente de jeux d'occasion à quelques enseignes et prendra son obole sur la revente de jeux d'occasion.
  • 11 juin La vidéo de Sony Profitant de l'occasion, Sony le grand rival de Microsoft, poste une vidéo dans laquelle la marque se moque de Microsoft en expliquant que, pour prêter un jeu PS4, il suffira de le...prêter, tout simplement (plus de 12 millions de vues à date)
  • 14 juin Le sondage Amazon Le site retire de sa page Facebook un sondage qui demande leur avis aux joueurs entre la PS4 et la Xbox One, car cette dernière ne recueille pas plus de 5% des suffrages...
  • 19 juin Virage à 180° Coup de théâtre : dans un billet de blog, Don Mattrick, le président de la division Xbox chez Microsoft, annonce que la marque renonce à toutes les limitations d'usage et à la connexion 24/24. « Merci encore pour la franchise de vos commentaires », conclut-il dans sa lettre.

Quand le consommateur fait plier les marques

Dans quelques années, le cas Xbox One sera sans doute étudié dans les écoles de commerce comme un des revirements les plus spectaculaires de l'histoire du business. Mais Microsoft n'est pas le premier à faire machine arrière sous la pression de consommateurs mécontents. En 2010, Gap qui avait présenté un nouveau logo (plutôt raté, il faut l'avouer, voir ci-contre) a abandonné le projet suite aux moqueries et quolibets échangés sur les réseaux sociaux. Pour Adidas et Nutella, ce n'est pas la moquerie, mais bien la colère des internautes qui les a contraints à revoir leur copie. Le premier s'apprêtait à sortir une paire de baskets reliées à la cheville avec une chaîne qui n'était pas sans rappeler, comme le dénonçaient les internautes, les fers des esclaves dans les champs de coton. Tollé donc et excuses d'Adidas, qui ne les commercialisera jamais. Pour Nutella, c'est la fronde anti-huile de palme qui a obligé la marque de pâte à tartiner à réagir. Désormais, Ferrero utilise de l'huile de palme durable.

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