Nantes : une Fnac de plus, deux disquaires de moins

· Tacoma et Madison, deux spécialistes nantais du disque, viennent de fermer leurs portes. · Un an tout juste après l'arrivée dans la ville de la filiale de PPR. · Les libraires résistent mieux. · Enquête.

Tacoma ne lèvera plus son rideau. Le 4 octobre, la grande surface de disques fermera définitivement ses portes. Cette date n'a pas été choisie au hasard par Patrick Lefierdebras, son directeur : le 4 octobre est aussi le premier anniversaire de l'inauguration de la Fnac à Nantes. « A l'ouverture du premier Espace culturel Leclerc, en janvier 1996, nous avons enregistré une diminution des ventes de 15%. Et, dès celle de la Fnac, en octobre de la même année, notre chiffre d'affaires a baissé de 50% », explique-t-il. Filiale du groupe rennais Soredic, exploitant de salles de cinéma, Tacoma était le plus gros disquaire indépendant de France avec 40 millions de francs de CA annuel.

« La Fnac est un prédateur, elle a tout fait pour nous abattre : c'est la seule à ouvrir jusqu'à 20 heures et elle a cassé les prix », estime Patrick Lefierdebras, dénonçant le « tapis rouge » déroulé par les collectivités devant l'enseigne nationale. Et il sait de quoi il parle, ayant lui-même dirigé le rayon disques de la Fnac de Caen, avant de prendre les rênes du rayon musique du Virgin de Bordeaux.

« Il n'y a pas eu de tapis rouge, réplique Alain Mustière, président de la CCI de Nantes. La Fnac paie un loyer conforme au prix du marché, entre 2,5 et 3 millions de francs, car une part est indexée sur le chiffre d'affaires. Et elle n'a obtenu ni exonération fiscale ni subvention d'aucune sorte. »

De fait, la volonté politique d'accueillir la Fnac était affichée de longue date. Mais personne n'imaginait une chute aussi rapide de Tacoma, très fréquentée, depuis huit ans, par les Nantais. Pourtant, dès février 1997, le magasin licencie 14 de ses 28 salariés, et ferme l'étage pour réduire sa surface de vente de moitié. Une décision qui n'aura pas suffi à sauver le magasin.

Les artistes régionaux mis en cause

Mais Patrick Lefierdebras dénonce aussi l'attitude des artistes locaux. « En huit ans, nous avons organisé plus de 400 mini-concerts et séances de dédicace. Depuis l'arrivée de la Fnac, nous n'avons pas pu en faire un seul. Les associations locales de promotion du rock et les artistes régionaux que nous avons soutenus sont aussi à mettre largement en cause », estime-t-il.

Tacoma n'est pas le seul touché. Madison a fermé le 6 septembre, après avoir vu son chiffre d'affaires chuter de 7 à 3 millions de francs. On disait le magasin moribond depuis plusieurs années, notamment en raison d'un loyer trop élevé. Il aurait attendu une opportunité pour céder son pas de porte. Mais le fait est là : il a cessé son activité.

Faut-il pour autant tirer à vue sur la Fnac ? Pour le président de la CCI, « c'est le marché qui fait que les surfaces se développent. Le tissu commercial se renouvelle en permanence. On ne peut pas se réjouir de la chute de Tacoma et Madison, mais l'évolution commerciale du centre-ville est indispensable pour concurrencer les complexes périphériques ».

Il fait notamment allusion a l'ouverture, en septembre, du troisième Espace culturel Leclerc, dans le centre Atout Sud de Rezé. Avec 1 450 m2 répartis sur deux niveaux, le magasin annonce 30 000 références de disques, CD-Rom et autres cassettes vidéo. Il s'ajoute aux Espace culturel des centres Paridis et Basse-Goulaine et il est probable que les trois autres hypers Leclerc de l'agglomération en seront dotés rapidement.

Même Patrick Lefierdebras reconnaît que ces ouvertures ont eu une influence importante sur le marché local du disque. « La Fnac s'est alignée sur leurs prix. C'est dans la culture de Leclerc de vendre à très bas prix des produits à gros volumes. La Fnac a fait la même chose pour détruire la concurrence alors qu'elle se drape dans une image culturelle », regrette-t-il, avant de prévoir que, à Nantes, « la guerre se déroulera entre les hypermarchés et la Fnac ».

Une position que tempère Alain Mustière, soulignant qu'il reste de la place pour des magasins qui se positionneraient sur des niches. Comme Harmonia Mundi, qui a ouvert en juin 1996 dans l'artère commerçante huppée de la ville, la rue Crébillon.

Le rempart de la loi Lang

Si les magasins de disques ont été durement touchés par l'arrivée de ces nouveaux acteurs, le monde de la librairie semble plus serein. Principale grande surface de la ville avec 800 m2, le Forum du Livre avait réalisé 24 millions de francs de chiffre d'affaires en 1996, en progression de 17% par rapport à l'année précédente. « Nous n'avions pas du tout ressenti l'arrivée des Espace culturel. En revanche, avec la Fnac, l'année 1997 sera plus difficile. Il faudra attendre encore un an pour voir la situation se stabiliser », affirme Françoise Saulnier, directrice du Forum du Livre. Pourtant, son magasin est mal situé. Au-dessus de C&A, sans vitrine au rez-de-chaussée, il ne profite pas d'un emplacement central comme la Fnac. Paradoxalement, Françoise Saulnier va jusqu'à regretter que la Fnac ne soit pas plus près de son magasin, comme le projet initial le laissait prévoir. « Les gens qui ne trouvent pas ce qu'ils veulent à la Fnac viendraient plus facilement chez nous, cela nous ferait un apport important de clientèle », précise-t-elle.

Un regret que ne partage pas Marc Guillon, PDG de Coiffard, l'une des librairies historiques de Nantes établie à moins de 100 mètres de la Fnac. « Nous ne sommes pas sur un axe de passage. Ce n'est pas un avantage », estime-t-il. Il reconnaît avoir subi une perte de CA, mais pas suffisante pour menacer l'emploi de ses 17 salariés. Et la bonne tenue de juin et juillet dans un marché du livre stagnant le rend confiant.

Pourquoi les libraires ont-ils mieux résisté que les disquaires ? « Le prix unique du livre constitue une très bonne protection », estime Antoine Besson, propriétaire de la librairie spécialisée Story BD et membre de l'Association des libraires de bande dessinée. « Nous avons fait ce qu'il fallait pour que les prix soient respectés. Mais j'ai appris que certains relançaient des pratiques interdites : un hypermarché de l'agglomération réalise des ventes flash d'albums à des prix cassés. La difficulté va consister à se trouver dans les magasins au bon moment pour acheter des albums et garder une trace des infractions à la loi. Mais nous y arriverons ! », prévient Antoine Besson.

Reste que l'arrivée de la Fnac et des Espace culturel a profondément modifié le paysage commercial des produits culturels à Nantes. Et pas forcément dans le sens que souhaitaient les collectivités, qui misaient sur cette locomotive pour attirer une nouvelle clientèle en centre-ville. Comme le dit un libraire : « Les institutions, en offrant de jolis cadeaux à des grandes enseignes, font parfois plus de dégâts que l'économie libérale. Mais ça ne sert à rien de le dire ! »
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Article extrait
du magazine N° 1553

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