« Nous ne pourrons rien faire sans l'aide de la distribution »

|

INTERVIEWINTERVIEWSi le passage de la photo au tout-numérique a occasionné des ventes d'appareils par millions, les tirages, eux, se sont littéralement effondrés. Fuji, l'un des derniers acteurs à posséder des laboratoires en France, appelle la grande distribution à se réveiller.

LSA - L'industrie du tirage photo en France va mal, on le sait, et Fuji s'apprête à fermer des laboratoires. Quelle est l'ampleur réelle de cette crise ?

Claude Develay - Les chiffres sont éloquents. Il y a dix ou quinze ans, il y avait 150 laboratoires de tirage photo en France. Aujourd'hui, le marché se résume à deux groupes : Cewe Color et nous. Fujifilm avait 13 laboratoires, nous en avons fermé 2 en 2004, et nous allons en fermer 4 dans les mois qui viennent. D'autres industriels ont abandonné totalement ce marché. Fuji, à la japonaise, a opté pour une solution intermédiaire. Aujourd'hui, notre mission est claire : adapter le parc de laboratoires en France aux besoins, sans trop nous éloigner de la distribution. Le problème est que le volume n'est plus là. En 2001, le nombre de photos atteignait 3,4 à 3,5 milliards. Aujourd'hui, même en ajoutant aux travaux en laboratoire les impressions à la maison et le web, nous sommes au mieux à 1,4 ou 1,5 milliard...

LSA - Mais pourquoi appeler la distribution à l'aide ? Le problème ne tient-il pas à l'attitude des consommateurs face au numérique ?

C. D. - Honnêtement, le développement photo a fait les beaux jours de la distribution. Jusqu'en 2001, il se vendait 100 millions de films par an. Nous générions un chiffre d'affaires de 1 milliard d'euros, et, surtout, nous assurions une marge de 450 millions d'euros à la distribution. Le comptoir photo était l'un des rayons qui dégageait la plus forte marge en hypers ! Problème, le passage au numérique s'est traduit par une rupture. Quand on vend un appareil photo numérique aux consommateurs, malheureusement, on leur vend tout sauf de la photo. Pourtant, quand ils découvrent que le tirage de photos numériques existe, ils sont demandeurs. Encore faut-il que ce service bénéficie d'une certaine visibilité. Là, nous ne pourrons rien faire sans l'aide de la distribution !

LSA - À vous écouter, on a l'impression que le passage de l'argentique au numérique a été une mauvaise chose...

C. D. - Ce n'est absolument pas notre propos. Nous ne sommes pas des nostalgiques, le marché est devenu numérique, vive le numérique ! De nouveaux acteurs issus d'internet sont apparus, comme Pixmania et Photoways, ce n'est pas un problème. La vraie question, c'est que le passage au numérique a créé une rupture dans le processus d'obtention des photos. Pour les utilisateurs, le premier réflexe a été d'imprimer à la maison, mais ça n'est pas une vraie solution pour les grandes quantités ni sur une longue durée. Hélas, il y a une méconnaissance des façons d'obtenir un tirage papier depuis un fichier numérique. Résultat, les distributeurs ont perdu plus de la moitié de leur chiffre d'affaires photo, les industriels souffrent, et les consommateurs expriment un besoin sans obtenir de réponse. Personne n'est satisfait !

LSA - C'était pourtant le discours de certains industriels, qui ont parié sur la dématérialisation complète des commandes... Et qui ont fermé leurs laboratoires au profit des bornes automatiques !

C. D. - Entendons-nous bien : les bornes, les kiosques ou quel que soit leur nom, c'est génial ! Simplement, il ne faut pas perdre de vue que la plus belle des bornes reste relativement compliquée, il faut proposer d'autres voies d'accès au tirage pour les consommateurs rétifs - il y en aura toujours ! Les hypers se présentent comme des spécialistes, ils embauchent des spécialistes de différents métiers : mettre uniquement des bornes, sans salariés, contredit ce discours. De même, l'impression à la maison, c'est rapide et sympa. Mais observez les linéaires de cartouches d'encre ou de papier : ils ont fondu comme neige au soleil. Les fabricants d'imprimantes eux-mêmes reconnaissent que les ventes de papier photo au format 10 x 15 sont très inférieures aux prévisions. Nous estimons qu'il faut proposer tous les modèles : des imprimantes en linéaire, des bornes et un comptoir photo.

LSA - Il y a aussi le cas internet. Pendant que l'industrie et la distribution s'interrogeaient, le tirage en ligne est arrivé, avec des sites proposant des prix cassés. N'est-il pas trop tard ?

C. D. - La distribution ne doit pas céder de terrain, car elle a les moyens de riposter. Franchement, je suis admiratif de la façon dont les sites internet sont parvenus à recruter des consommateurs parce que, si vous faites le calcul en prenant tout en compte - les frais postaux, la prise en charge... -, la distribution n'a pas à rougir. Certains sites annoncent la photo à 0,08 E, mais, après calcul, vous arrivez à 0,16 ou 0,20 E sur des petites quantités, quand l'hyper du coin est à 0,15 E dès la première photo ! Si les magasins veulent s'aligner sur les tarifs affichés par internet, ils le peuvent ! Il n'y a que sur les très grosses quantités que nous pourrions peut-être faire encore un effort, car, avec leurs tarifs dégressifs, les sites web sont très concurrentiels. Mais, honnêtement, les commandes de 1 000 tirages ou plus, c'est très rare ! Moins de 2 % de notre activité...

LSA - Que demandez-vous à la distribution concrètement ?

C. D. - Certains magasins ont purement et simplement supprimé leur comptoir photo. Maintenant, nous entrons dans une phase de reconstruction. Le défi est de multiplier par deux ou trois le nombre de tirages pour retrouver de la profitabilité. Il faut communiquer, faire du balisage... Surtout, il faut une équipe. Tout dépend de la qualité du personnel. Une ou deux personnes suffisent, mais elles doivent être motivées. Pour résumer, nous attendons de la distribution qu'elle dédie une équipe motivée à son rayon photo. Qu'elle implante ce rayon dans un endroit attractif, pas au fond du magasin. Qu'elle se dote d'un minimum de moyens techniques, comme des liaisons FTP pour envoyer les fichiers. Et qu'elle affiche le bon prix. C'est tout. Nous sommes prêts à faire un effort financier, à motiver les vendeurs, mais nous avons besoin que la distribution y croie. La décision doit être prise à haut niveau : on décide d'y aller, on relance le chantier pour deux ou trois ans, et on fait le bilan. Si ça n'a pas marché, alors d'accord, on abandonne ! Mais franchement, si ces moyens sont mis en oeuvre, il n'y a aucune raison de ne pas revenir à 3, 4 ou 5 milliards de tirages par an ! Reconstruisons ce marché, il y a de l'argent à gagner pour tout le monde et la demande est toujours là !

LSA - Si l'argent n'était pas un problème, que feriez-vous ?

C. D. - Je m'offrirais Zinedine Zidane, et je paierais une campagne de publicité dans laquelle il dirait : « Moi, je fais tirer mes photos numériques sur papier » ! Et ça marcherait. Mais l'argent est toujours un problème...

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 1980

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous