Nouvelle donne pour la distribution en outre-mer

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La vie chère en outre-mer est une réalité. Mais le projet de loi Lurel, adopté au Sénat le 26 septembre, se trompe de cible. C'est du moins l'avis des distributeurs concernés. Tour d'horizon.

Victorin Lurel, ministre des Outre-Mer, entend lutter contre « la vie chère » en outre-mer.
Victorin Lurel, ministre des Outre-Mer, entend lutter contre « la vie chère » en outre-mer.© DR

Qu'il y ait des problèmes en outre-mer, personne ne dira le contraire. Que ce soit dû aux pratiques de la distribution, comme le laisse suggérer le projet de loi Lurel, en revanche...

Voté la semaine dernière au Sénat, il stigmatise la grande distribution, en voulant notamment encadrer les prix. « Si l'on raisonne par l'absurde, cela revient à supprimer toute concurrence dans l'espoir, justement, de la susciter, s'offusque le représentant d'un grand groupe métropolitain, présent en outre-mer. Un non-sens. »

À ses yeux, on courrait le risque inverse : voir filer des groupes. « C'est déjà difficile d'y faire du commerce, explique-t-il. Regardez Cora, parti après être resté dix ans sans gagner un cent ! Regardez Leclerc, dont le partenariat avec Lancry, en Martinique, a fait pschitt en moins d'un an ! Regardez Caillé, en grande difficulté à la Réunion ! Qui va vouloir investir demain, dans ces conditions ? »

 

Des spécificités ultramarines

Évidemment, c'est grossir le trait. Pour autant, les spécificités ultra-marines sont réelles. « La chaîne logistique à la Réunion fait apparaître douze à treize étapes de plus qu'en métropole », indique ainsi la FCD réunionnaise. Avec, dans le lot, en plus des frais de transport évidents, quelques taxes : comme l'octroi de mer, dont le revenu sert à financer les collectivités locales, ou un système de facturation au conteneur, montré du doigt.

Ce tarif au conteneur, indépendamment de son contenu, vient mécaniquement renchérir les produits de première nécessité. « Il en résulte qu'un conteneur d'eau minérale coûtera le même prix à transporter qu'un conteneur de champagne quand, en valeur de marchandise transportée, ce dernier vaut 100 fois plus », explique Richard Crestor, auteur de La Formation du prix du produit importé dans les Dom. Stéphane Hayot, directeur général de GBH, présent en outre-mer sous l'enseigne Carrefour, confirme : « Les coûts d'approvisionnement sont en moyenne 30% supérieurs. Mais ce n'est qu'une moyenne, et la différence peut monter à 60% pour du jus d'orange. Ces coûts expliquent pour l'essentiel les problèmes de vie chère dans l'alimentaire. »

Ça et les marges, peut-être ? Même pas. C'est pourtant l'autre fantasme : en situation de quasi monopole dans leur zone de chalandise, les groupes gonfleraient leurs marges. Las, ni les accusations de position dominante, ni celles de marge abusive ne résistent à l'analyse des faits. « Nos niveaux de marges brutes sont comparables à ceux des groupes en métropole, autour de 24 à 24,5%, précise Stéphane Hayot. Mais nos charges, elles, sont plus élevées, avec notamment des frais salariaux qui peuvent monter à 10 ou 12%, bien plus qu'en métropole. Au final, notre résultat net avant impôt se situe entre 2 et 3%, pas plus. »

Ce n'est donc pas ici qu'il convient de chercher les causes. Ni dans une notion de position dominante. « Personne ne dépasse 30% de part de marché, et on trouve partout cinq ou six groupes en concurrence, insiste le représentant d'un distributeur dont le siège est en métropole. La question n'a pas lieu d'être. »

L'impression a pourtant la vie dure. Sans doute parce que les groupes implantés dans ces Dom sont impliqués dans de nombreux secteurs. Distributeurs alimentaires et distributeurs spécialisés, distributeurs et grossistes...

 

Quid de l'exclusivité ?

Un mélange des genres qui, vu de Paris, étonne. Exploitant de magasin, tel groupe va en effet se trouver aussi importateur exclusif de telle marque, qu'il va donc vendre à ses concurrents...

Si étrange que le projet de loi entend interdire ces « contrats d'exclusivité ». « Sauf que, nous concernant dans la distribution alimentaire, ce n'est pas le problème, tranche Stéphane Hayot, dont le groupe est, parmi d'autres, visé. Ces contrats n'existent pas. Nous vendons aux mêmes conditions à tout le monde, c'est vérifié par l'Autorité de la concurrence. En Martinique, notre structure grossiste représente seulement 3 ou 3,5% des achats de nos propres magasins. »

Ces sociétés de grossistes ne sont ni des pompes à fric, ni des moyens de tout contrôler. Des procédures de vérification existent pour l'empêcher. Disons juste que le mélange des genres complique le paysage.

Les grandes lignes du projet de loi Lurel

Voté au Sénat le 26 septembre, en attendant un passage devant l'Assemblée nationale, en novembre, le projet de loi Lurel, du nom du ministre des Outre-Mer, entend s'attaquer à la « vie chère » dans les Dom.

  • Une volonté d'encadrer les prix. Les produits de base pourraient faire l'objet de négociations.
  • Création d'un pouvoir d'injonction pour l'Autorité de la concurrence, qui pourrait obliger à la cession de magasins en cas de position dominante.
  • Interdiction des contrats d'exclusivité aux importateurs locaux.
  • Renforcement du contrôle des concentrations dès qu'un magasin réalise 5 M € de CA par an. La barre est à 7,5 M € en outre-mer, quand elle est de 15 M € en métropole.

 

LES DATES

JANVIER-FÉVRIER 2009

Des mouvements sociaux éclatent en Guadeloupe, puis en Martinique. Les groupes de distribution, accusés de revendre les produits chers et de limiter la concurrence, sont montrés du doigt.

SEPTEMBRE 2009

L'Autorité de la concurrence donne du grain à moudre aux opposants de la distribution en pointant des écarts de prix pouvant dépasser les 55% entre la métropole et l'outre-mer. Effectuée sur 100 produits, cette étude est partielle. Mais le chiffre reste dans les esprits, comme un symbole des abus dans les Dom.

JUILLET 2010

Une étude plus complète de l'Insee, portant sur l'ensemble des postes de consommation, et pas seulement l'alimentaire (qui ne pèse guère plus de 15 à 18% en outre-mer), met en lumière des écarts de prix variant de + 6% à + 13% suivant les Dom.

2010

Cora, après près de dix ans de présence, se retire des Antilles, signe des difficultés à s'y implanter. Système U reprend les points de vente.

2010-2011

Passage éclair de Leclerc en Martinique. Le groupement promettait une baisse des prix. Son partenaire Lancry dépose le bilan. Le groupe Parfait (Système U) a repris les magasins.

 

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Article extrait
du magazine N° 2244

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