Origine des viandes, entre inquiétude et enthousiasme

|
Twitter Facebook Linkedin Google + Email Imprimer

Dossier Dans un contexte de crise agricole, la France a présenté à la Commission européenne un projet de décret rendant obligatoire la mention de l’origine des viandes dans les produits transformés. Partagés entre optimisme et appréhension, les industriels devraient être fixés sur leur sort le 11 juin 2016.

Origine des viandes, entre inquiétude et enthousiasme
Origine des viandes, entre inquiétude et enthousiasme© istock

janvier 2016. La pression ne retombe pas. Les éleveurs, qui traversent une crise sans précédent, continuent de dresser des barrages sur les routes et s’en prennent aux bases logistiques des distributeurs. À l’approche du Salon de l’agriculture qui se tient du 27 février au 6 mars 2016, la tension est à son comble. Au ministère de l’Agriculture, les séances de vœux s’enchaînent. Vient le tour des agriculteurs auprès desquels le ministre Stéphane Le Foll s’engage à défendre à Bruxelles un projet de décret rendant obligatoire l’indication de l’origine des viandes et du lait dans les produits transformés. « Cela sera compliqué », lâche-t-il sans détour à ses interlocuteurs. Une première notification est adressée le 15 février 2016, puis une seconde version est déposée le 11 mars. Cette fois, le gouvernement français stipule que l’indication obligatoire de l’origine du lait et des viandes utilisée en tant qu’ingrédients pourra être mise en place à titre expérimental jusqu’au 31 décembre 2018. Il s’agit de faire passer la pilule à Bruxelles. Marché commun oblige, l’origine obligatoire des aliments ne peut, en effet, être régie que par un texte européen. Qui plus est, « l’article 39 du règlement européen Inco [qui actualise, simplifie et clarifie l’étiquetage des denrées alimentaires commercialisées dans l’Union européenne, NDLR], précise que les États membres ne peuvent introduire des mesures concernant l’indication obligatoire du pays d’origine, ou du lieu de provenance des denrées alimentaires, que s’il existe un lien avéré entre certaines propriétés de la denrée et son origine ou sa provenance », rappelle Antoine de Brosses, avocat spécialisé en droit des produits alimentaires et de grande consommation au sein du cabinet Product Law Firm.

Une mesure complexe…

Difficile à prouver dans le cas d’un élevage de porcs hors-sol, par exemple. Par ailleurs, en 2013, un rapport de la Commission européenne, sur l’opportunité de rendre obligatoire l’indication du pays d’origine pour les produits à base de viande et de lait, pointait la complexité et le coût d’une telle mesure (20% à 50% de surcoût). Changera-t-elle d’avis ? « Le dossier n’est pas seulement juridique. Il présente aussi une dimension politique plus difficile à maîtriser », souffle, un brin dépité, un expert qui a ses entrées à Bruxelles.

Pour autant, bon nombre d’industriels, sous la pression des consommateurs cette fois, ont pris les devants sur le sujet. Rappelons qu’à la fin de l’année 2010, la Fict a signé un accord interprofessionnel volontaire, afin d’inciter les industriels à indiquer l’origine des viandes sur les emballages des produits. En filigrane, il s’agissait bien entendu de valoriser l’origine France de la viande de porc. Depuis la signature de cet engagement, l’interprofession passe en revue régulièrement les emballages des produits.

qui n’est pas la panacée

Selon les dernières données disponibles, 60% des références indiquent l’origine des viandes, ce qui correspond à 75% des volumes. Selon la Fict, 80% des viandes utilisées pour élaborer des produits de charcuterie sont françaises. « Nous comprenons la détresse des ­éleveurs, mais la question de l’origine ne doit pas non plus être présentée comme la panacée à la crise agricole. Le sujet reste bien celui de la compétitivité en Europe. Nous comprenons également l’attente de plus en plus forte des consommateurs pour une origine clairement indiquée sur les produits et incitons les industriels à s’engager dans une démarche ­volontaire. Pour autant, ces ­derniers opèrent dans un marché commun et doivent être soumis aux mêmes règles que leurs concurrents étrangers à qui ce projet de décret, s’il voit le jour, ne s’appliquera pas », explique David Bazergue, délégué ­général de la Fédération des ­industriels de la charcuterie et de la transformation des viandes (Fict).

Les 295 entreprises du marché qui produisent une grande ­diversité de produits – le code des usages qui date des années 60 définit 400 dénominations majeures de charcuterie – sont, il est vrai, soumises à des contraintes plus ou moins importantes. Celles qui sont dans le giron d’une coopérative ne cachent pas leur enthousiasme. C’est le cas de Brocéliande, entreprise de charcuterie rachetée en 2009 par le numéro un de l’abattage de porcs français, Cooperl. « Nous sommes extrêmement favorables à l’étiquetage obligatoire de l’origine. Nos éleveurs se battent pour cela depuis des années sans être entendus. Ils y voient un moyen de valoriser leur production et de la différencier des viandes importées d’Allemagne ou d’Espagne », explique sans détour Thierry du Teilleul, directeur marketing du groupe Cooperl.

Un moteur de développement

Même ferveur exprimée par Delpeyrat, numéro un du jambon de Bayonne qui opère dans le giron du Groupe Coopératif Maïsadour. « La raison d’être de notre métier est évidemment d’assurer un débouché à nos producteurs. Mais au-delà, force est de constater que l’indication de l’origine constitue aussi un moteur pour le développement de nos catégories », assure Dominique Duprat, directeur général adjoint de ­Delpeyrat. À cet égard, les chiffres du panel Nielsen sont pour le moins parlants. Les données en cumul annuel mobile, arrêtées au 20 mars 2016 montrent ainsi que les volumes de jambon sec sans origine dégringolent de 6,9%, quand les jambons porteurs d’une origine voient leurs ventes en hausse de 3%.

Mais une France qui reste déficitaire en jambons

Pour les entreprises qui n’ont pas de lien avec l’amont agricole, les positions sont évidemment plus partagées. Depuis la signature de l’accord interprofessionnel fin 2010, Herta indique l’origine de ses viandes sur l’ensemble de ses références à base de porc. « Nous sommes en train de faire la même chose pour la charcuterie de volaille », indique Arnaud de Belloy, son PDG. Depuis la crise agricole, la marque se montre volontiers solidaire avec la filière au point d’avoir doublé ses approvisionnements en jambons frais français. « Ce n’est malheureusement pas cela qui résoudra les difficultés de la filière. La France est déficitaire en jambons. Entre janvier et décembre 2015, les prix ont augmenté de 12%, mais les éleveurs n’ont pourtant rien touché de plus », fait remarquer Arnaud de Belloy. Ce dernier insiste sur la préoccupation de la marque à pouvoir trouver des produits de qualité en quantité suffisante toute l’année. « Nous sommes dans l’incapacité de nous approvisionner totalement en France », assure de bonne foi Arnaud de Belloy.

De son côté, Régis Lebrun, directeur général de Fleury Michon, s’est engagé au début de l’année à ce que l’ensemble des produits de la marque indiquent l’origine des viandes utilisées d’ici le mois de septembre 2016.

Quant à la marque Bordeau Chesnel, numéro un de la ­rillette, elle a fait le choix, ­depuis de très nombreuses ­années, d’un approvisionnement exclusivement français pour la viande de porc entrant dans la ­composition de ses rillettes. Mais, pour réaffirmer son ­engagement vis-à-vis de la filière, tous les packs ont été revus en début d’année, faisant désormais apparaître le logo « Le porc français ».

Pression des distributeurs

L’engagement en faveur d’un approvisionnement français a été facilité par l’intégration au sein de l’unité de production d’un atelier de découpe. Des demi-carcasses sont achetées et travaillées en interne, permettant un équilibre optimal de la carcasse, explique ainsi Stéphanie Tourtelier, directrice marketing de Bordeau Chesnel.

La Fict salue les démarches de ces différents opérateurs, mais s’inquiète pour ceux qui ne sont pas en mesure de s’adapter aux nouvelles contraintes actuellement en discussion. Car les industriels devront investir dans leur outil de production pour créer, par exemple, de nouveaux espaces de stockage à même d’identifier l’origine France. Ils seront sans doute également amenés à modifier les relations contractuelles. De plus, 50% des volumes sont destinés aux marques de distributeurs et la pression de ces derniers est de plus en plus forte pour passer en origine France. « Mais les dernières négociations commerciales ne laissent guère de doute sur ­l’absence de volonté de valoriser cette origine », fait remarquer un expert.

Un sujet complexe qui, s’il pousse les industriels à s’engager davantage, ne pourra pas être mené à bien sans une ­remise en cause de la filière porcine, très attendue sur le terrain de l’innovation et de la valorisation. Un tournant déjà pris par le groupe Cooperl qui exporte près de 30% de ses produits, vend ses jambons en Chine et s’attaque désormais à l’Afrique subsaharienne…

Le contexte

  • 8 février 2016

L’association UFC-Que Choisir publie une enquête sur la mention de l’origine des viandes dans les produits transformés. 54% des produits ne l’inscrivent pas.

  • 15 février 2016

Un premier projet de décret du ministère de l’Agriculture français relatif à l’origine des viandes et du lait utilisés comme ingrédients dans les produits transformés est notifié à Bruxelles.

  • 11 mars 2016

Un second projet de décret est notifié à Bruxelles. La France propose cette fois de mettre en place l’obligation d’étiquetage de l’origine à titre expérimental jusqu’au 31 décembre 2018. La Commission a trois mois pour rendre son avis attendu, donc mi-juin 2016.

Quelles conséquences pour la production ?

Redouté par une partie des industriels de la charcuterie, l’étiquetage obligatoire indiquant l’origine des viandes pourrait avoir des conséquences et entraîner un surenchérissement des coûts de production. En cause :

  • une possible modification des relations contractuelles ;
  • la nécessité de nouveaux investissements pour créer de nouveaux espaces de stockage dédiés à l’origine France ;
  • une adaptation des plannings de production.

Fleury Michon s’engage dans la filière sans antibiotiques

En septembre?2015, Fleury Michon et le pôle animal du groupe Avril ont conclu un partenariat exclusif.

Objectif ? Développer une filière de porcs élevés sans antibiotiques et sans OGM. L’accord concerne une trentaine d’éleveurs, avec un objectif de production de 2 000 porcs par semaine.

L’ambition de Fleury Michon à participer à la consolidation de la filière s’est également traduite, en janvier dernier, par une prise de participation minoritaire de 19% dans le capital de la société de production porcine Vallégrain, qui couvre tous les métiers de la filière porcine.

Brocéliande parie sur les cochons bien élevés

Racheté en 2009 par le numéro?un de l’abattage de porcs en France, le groupe breton Cooperl, Brocéliande a lancé depuis 2014 le jambon Bien élevé. La griffe est apposée sur une gamme de produits issus de porcs élevés sans antibiotiques, dès la fin du sevrage, c’est-à-dire à partir du 42e jour d’élevage.

Pour mettre au point cette filière, trois années ont été nécessaires et ont abouti à une modification des conditions d’élevage, afin d’avoir des animaux plus robustes dans un environnement plus propre et plus confortable.

Près de 300 éleveurs sont engagés dans cette démarche. D’ici à 2017, 25% de la production porcine de Cooperl seront issus de la filière sans antibiotiques, soit près de 1,5 million d’animaux.

Herta mise sur la filière préférence

Depuis la signature, en 2010, d’un accord interprofessionnel volontaire sur l’indication de l’origine de la viande porcine, la marque Herta indique l’origine des viandes utilisées sur l’ensemble de ses références à base de porc.

D’ici à la fin de l’année, la griffe fera de même pour son offre de charcuterie de volaille.

Au-delà de l’étiquetage, la filiale charcuterie du groupe Nestlé développe, depuis 2013, une filière d’excellence visant à encourager les bonnes pratiques dans les élevages porcins.

Elle compte 80 éleveurs et contribue à 10% des ressources en viande de porc et à 20% des approvisionnements français en viande de porc.

Le chiffre
  • 60% des références de charcuterie indiquent l’origine des viandes, ce qui correspond à 75 % des volumes.
Source : Fict

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2412

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous

 
Suivre LSA Suivre LSA sur facebook Suivre LSA sur Linked In Suivre LSA sur twitter RSS LSA