Où va l'argent du CICE ?

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Gros utilisateur de main-d’œuvre, le secteur de la grande distribution est le premier bénéficiaire du CICE avecun gain de plus de 2?milliards d’euros rien que pour l’année 2013. Tous les usages sont permis, souventloin de l’objectif premier, la création d’emplois.

Tout le monde en parle, mais peu de patrons acceptent de s’étendre sur le sujet. Le CICE, le secret bien gardé des grandes entreprises françaises ? Parce qu’il ressemble à un « effet d’aubaine », le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, mesure phare du pacte de responsabilité cher à François Hollande, est souvent décrié. À quoi sert cette manne qui se chiffre en millions d’euros pour des groupes comme Carrefour (84 M € en 2013, 110 M € en 2014), Casino (50 M € en 2013) ou L’Oréal (12 M €) ?

Ceux qui crient au loup ont été encore plus choqués quand ils ont appris que l’enveloppe allait augmenter de 50 % entre 2013 et 2014. Son mode de calcul a été en effet modifié : il se monte à 6% des salaires bruts inférieurs à 2,5 fois le Smic, contre 4 % en 2013. « Le CICE sera supérieur de 50% en 2014 », avouait Antoine Giscard d’Estaing, directeur financier de Casino, lors de la présentation des résultats il y a un an. Soit la bagatelle de 75 M €.

 

Profit aux mastodontes

Casino n’est pas le seul, bien évidemment, à profiter de cette manne inattendue. Auchan récupérera au titre de l’année 2014 55 M €, soit beaucoup plus qu’en 2013 où il avait touché 38 M €. Système U et Monoprix arrivent derrière avec des sommes respectives de 40 M € et de 15 M €. Quant à Carrefour, il caracole en tête avec 110 M € pour 2014. Rien d’étonnant pour le premier employeur privé de France et ses 110 000 salariés. Louis Gallois, commissaire à l’investissement, l’avait souligné lors d’un premier bilan : « Le CICE profite logiquement aux gros bataillons de l’emploi, à La Poste, Carrefour ou Auchan. » Au total, ce sont plus de 2 milliards d’euros qui vont entrer dans les poches des distributeurs entre 2014 et 2016. Car en 2017, François Hollande l’a promis, le CICE devrait disparaître pour être remplacé par une « baisse des charges pérenne ».

Ce crédit d’impôt a-t-il servi à sa vocation première, la création d’emplois ? Dans un premier temps, la grande distribution avait chiffré à 14 000 le nombre d’embauches. Las ! Depuis, la guerre des prix est passée par là. Serge Papin, le patron de Système U, ne s’y est pas trompé. « Nous n’avions rien demandé, et l’État n’exige pas de réciprocité sur l’emploi, commente-t-il. Imaginer que le CICE finance directement la création d’emplois, c’est du rêve. » C’est bien la limite principale du dispositif. Le fameux pacte de responsabilité n’a pas été négocié au niveau de la branche du commerce ; les entreprises ont bénéficié de la manne sans aucune contrepartie. D’où « l’effet d’aubaine » dénoncé par certains. « Le groupe a touché 15 M € au titre de l’année 2013, fustige un syndicaliste de Monoprix. Mais n’a accordé que 0,5% d’augmentation générale aux salariés. »

 

Redistribution aux salariés

Certains, comme E. Leclerc, avancent des chiffres en termes de création d’emplois. « Le CICE, c’est un allégement de charges pour créer des emplois. Nous en avons donc créé 2 800 en 2013, et 2 500 en 2014 », annonçait Michel-Édouard Leclerc il y a quelques mois.

Ce n’est pas le cas chez Auchan où une partie du CICE a servi à restaurer l’intéressement et la participation, pour la plus grande satisfaction des salariés. Ainsi, sur l’enveloppe de 42 M € distribuée au titre de l’exercice 2013, 17 M € ont été réaffectés à un volet « personnel », une somme à partager entre 50 000 salariés. « C’est satisfaisant pour nous, puisque nos primes sur résultats s’effondrent, explique Bruno Delaye, délégué central du syndicat CFTC, majoritaire chez Auchan. Le CICE ne crée pas directement d’emplois, mais contribue à l’aménagement de postes de travail. » Un choix effectué aussi par Carrefour, qui dit employer l’argent de ce crédit d’impôt dans l’embauche de personnel aux caisses et dans l’aménagement de ses magasins.

 

Fonctions saugrenues

Noël Prioux, le directeur exécutif du groupe, ne déclarait-il pas à LSA, il y a quelques mois, avoir utilisé le CICE pour « remettre du personnel en magasins », avec, chiffre à l’appui, « 6 % d’hôtesses de caisse en plus » ?

L’effet CICE devrait encore jouer à plein en 2014. Et le syndicaliste d’Auchan espère bien que cela permettra à nouveau une distribution directe sur les salaires, les résultats du groupe nordiste s’annonçant particulièrement mauvais pour l’année écoulée.

La manne inespérée de ce crédit d’impôt trouve moult utilités, jusqu’aux plus saugrenues. Innovation, transition énergétique, nouveaux marchés, autant de mots pour désigner l’usage du CICE. Les enseignes ne manquent pas d’imagination. Chez Auchan par exemple, 500 000€ ont été affectés à la plate-forme de création Quirky sur laquelle les internautes postent leurs idées, et 7 M € à la transition écologique. Des secteurs bien éloignés de l’objectif initial du CICE.

Magali Picard

Le principe

Le crédit d’impôt pour la compétitivitéet l’emploi correspondà une baisse des charges équivalant à 6% des salaires jusqu’à 2,5 foisle Smic. C’est le mode de calcul pour 2014, sachant que, pour 2013, le montant était de 4% des rémunérations brutes. Sur deux ans, cet allégement fiscaldoit rapporter 40?Mrds € aux entreprises. Mis en œuvre dans le cadre du pacte de responsabilité, le CICE devait permettre aux bénéficiaires « d’embaucher, d’investir, d’innover ».

 

Un usage très large

De l’emploi au pouvoir d’achat, le crédit impôt sert à tout ! Aucune directive, le gouvernement n’ayant pas exigéde contrepartie en matière d’emploi, malgré tousses discours. La manne peut donc servir à rénoverdes magasins ou à embaucher des hôtesses de caisse (Carrefour), à compenser la baisse de la participationet de l’intéressement pour les salariés (Auchan), voire à soutenir les économies d’énergie (encore Auchan). Au pire, les sommes ont pu aussi servir à financer la guerre des prix à laquelle se livrent les enseignes depuis un an et demi. Au final, les consommateurs peuvent s’y retrouver en termes de pouvoir d’achat, les salariés un peu moins.

 

La part belle pour la grande distribution

Au bas mot, le secteur aura empoché un peu plusde 2?milliards d’euros au titre de la première tranchedu CICE versée fin 2013. Pour 2014, il faudra encore patienter quelques semaines avant de connaîtrele montant exact répercuté dans les résultats. Ce qui faitde la grande distribution l’un des premiers secteurs, avec l’industrie manufacturière, à bénéficier du dispositif. Elle rafle 18 % des montants accordés par l’État. Un constat tout à fait logique, puisque le commerce fait partiedes secteurs où la masse salariale est la plus forte.

 

110 M €

Le montant du CICE pour Carrefouren 2014.

Source : Carrefour

 

55 M €

Le montant du CICE pour Auchan en 2014

Source : Auchan

40 M €

pour Système Uen 2014

Source : LSA

 

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Article extrait
du magazine N° 2352

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