Marchés

Pêche profonde, les distributeurs plient sous la pression

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La polémique sur les conséquences de la pêche au chalut a poussé les enseignes à réagir. Intermarché, pointé du doigt, a consenti à un effort. Carrefour et Casino sortent grands vainqueurs du débat grâce à la médiatisation de l'arrêt de plusieurs espèces sur leurs étals.

La féroce campagne de l’association Bloom, ici en gare du Nord à Paris, illustre les conséquences, selon elle, de la pêche au chalutage. Une affiche « efficace mais inacceptable » pour Intermarché.
La féroce campagne de l’association Bloom, ici en gare du Nord à Paris, illustre les conséquences, selon elle, de la pêche au chalutage. Une affiche « efficace mais inacceptable » pour Intermarché.

Le 10 décembre dernier, le secteur de la pêche avait les yeux rivés sur Bruxelles. Pas question de quotas ni de subventions, un vote crucial se tenait au Parlement européen concernant la pêche au chalutage en eau profonde. L'institution a décidé, à une très courte majorité, de refuser l'interdiction de cette technique de pêche au filet utilisée pour capturer des espèces en eaux profondes. Cette réforme avortée, même si plusieurs eurodéputés ont tenté en vain de faire volte-face par la suite, a fait l'objet d'un combat acharné en France, où le chalutage est pratiqué. D'un côté, l'association pour la protection des écosystèmes marins Bloom a misé sur une féroce campagne de communication pour sensibiliser le public à cette méthode qu'elle juge destructrice. Avec un allié de poids : la dessinatrice Pénélope Bagieu a vulgarisé les dangers du chalutage via une BD suivie d'une pétition, qui a récolté plus de 373 000 « likes » sur Facebook !

En ligne de mire de l'association, Intermarché et son armement, la Scapêche, qui constituent l'autre camp de cette bataille. Le distributeur, qui commercialise comme ses concurrents plusieurs espèces en eaux profondes (brosme, béryx, lingue bleue, sabre noir et grenadier entre autres), est pointé du doigt par les antichalutage. Si Fabien Dulon, directeur de la Scapêche, a fait son mea culpa sur des pratiques ravageuses qui ont sévi jusqu'au début des années 2000, il s'est ardemment défendu pour justifier cette méthode de pêche « rentable et pourvoyeuse d'emplois » (LSA n° 2299).

 

Un engagement forcé ?

 

1%

Le poids des espèces en eaux profondes dans la pêche française

Source : Ifremer

Malgré l'absence d'interdiction, le public a pris le pouls de ce problème auquel il n'est pas resté insensible. En réponse, les distributeurs se sont tour à tour jetés à l'eau pour se positionner sur le sujet. Le premier à dégainer : Casino. L'enseigne stéphanoise s'est fendue d'une lettre adressée à Claire Nouvian, fondatrice et directrice de Bloom, pour annoncer l'arrêt des ventes, depuis ce 1er janvier, des principales espèces en eaux profondes, à savoir le sabre noir, le grenadier et le brosme. Une décision relayée en grande pompe... que le distributeur ne souhaite pas commenter malgré nos sollicitations. Huit jours plus tard, Carrefour emboîte le pas à Casino. Le jour du vote au Parlement, le groupe indique l'arrêt de la commercialisation des mêmes espèces. Un timing opportun ? « C'est davantage l'engouement du public pour ce thème que le vote au Parlement qui a dicté notre décision. C'est surtout l'aboutissement de notre politique, car nous avions divisé par quatre nos approvisionnements depuis 2007 sur ces espèces », explique Hervé Gomichon, directeur qualité et développement durable chez Carrefour.

Les deux enseignes n'en sont pas à leur premier coup d'essai. Déjà, la lingue bleue et l'empereur, deux autres espèces se pêchant en eaux profondes, avaient disparu des étals en 2007. Quid de cet effort avec l'arrêt de ces trois autres poissons ? « Nous n'avons pas évalué ce que ces espèces représentent en termes de chiffre d'affaires, mais c'est moins de 1% de ce que l'on propose dans nos rayons poissonnerie », admet Hervé Gomichon. Il assure aussi que ces poissons, présentés généralement en filet, ne sont pas indispensables : « D'autres filets blancs, comme l'aiglefin, pourront se substituer à cette offre. »

Les Mousquetaires, après s'être logiquement félicités de la décision européenne, ont finalement changé de bord concernant le chalutage ! Désormais, les espèces de pêche profonde représenteront « des prises accessoires », en assurant ainsi « s'orienter vers d'autres espèces ». Sans toutefois préciser lesquelles à ce jour...

 

Divergences scientifiques

 

Dernier à prendre des mesures en ce sens, Auchan a aussi décidé de retirer de ses points de vente les trois espèces citées. En laissant toutefois apparaître une nuance : sa décision s'avère temporaire et tiendra compte de l'avis des scientifiques pour trancher définitivement sur la question.

Leclerc, via son site Facebook, se range aussi derrière cet argument pour justifier son statu quo concernant la vente de ces produits de la mer. Car l'avis du Conseil international pour l'exploration de la mer (Ciem), qui aide à établir les quotas de pêche, est clair : depuis 2012, le stock des trois poissons se montre assez important pour permettre le renouvellement des espèces. D'où l'augmentation des quotas pour ces poissons. En revanche, les conséquences du chalutage divergent au sein de la communauté scientifique. Difficile de sortir indemne des filets de la pêche profonde...

UN CONTEXTE TENDU EN FRANCE

Le débat sur la pêche profonde, né avec des associations écologistes, a rapidement mis en cause les pratiques de certaines enseignes, avec, en ligne de mire, Intermarché. À l'approche du vote au Parlement européen qui a finalement refusé l'interdiction de cette méthode de pêche, des distributeurs, Casino et Carrefour en tête, ont annoncé l'arrêt des ventes de plusieurs espèces. D'autres, à l'instar d'Auchan et de Leclerc, restent davantage mitigés.

Comment les enseignes sont montées au filet

  • Intermarché Le principal visé a réagi après le vote du Parlement européen. La Scapêche, armateur des Mousquetaires, a assuré qu'elle allait « réorienter » ses activités de pêche et « ne plus cibler systématiquement » les espèces en eaux profondes.
  • Carrefour Le jour du vote au Parlement, l'enseigne a dégainé un communiqué de presse, dans lequel elle assure supprimer de ses étals d'ici au mois de juin prochain le brosme, le sabre noir et le grenadier.
  • Casino Le distributeur ne communique pas sur ce thème, mais a déjà fait savoir par l'intermédiaire d'une lettre adressée à l'association Bloom qu'il arrêtait, depuis ce 1er janvier, la commercialisation de ces trois mêmes espèces.
  • Auchan Le 20 décembre, l'enseigne a décidé de s'aligner sur Carrefour et Casino. Pour autant, elle assure que l'arrêt des ventes de ces trois poissons n'est pas définitif et dépendra de l'avancée des avis scientifiques.
  • Leclerc Il se range derrière le même argument scientifique pour continuer à vendre ces poissons dans le cadre des quotas établis.

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