Plongée dans les finances de la distribution mondiale

Le cabinet Casas&Associés s’est plongé, pour la FCD, dans les comptes de 25 distributeurs alimentaires mondiaux, décortiquant sur dix ans et pour chacun les évolutions de 12 ratios financiers clés. Le tout comparé aux résultats de 25 géants de l’industrie de la grande consommation. Édifiant!

Les grands enseignements

La rentabilité des trois distributeurs français étudiés(Auchan, Carrefour et Casino) s’est dégradée depuis 2005, du fait de l’activité en France, visiblement pénalisée par les accords Sarkozy et la réforme de la loi Galland.

A contrario, les industriels, notamment français, ont nettement amélioré leur rentabilité,avec près de 10 points d’écart de marge d’exploitation en 2009 entre eux (15,7 %) et les distributeurs (6,1 %) et 8 points de marge nette (10,1 % contre 2,5 %).

La croissance des ventes de la plupart des distributeurss’est nettement ralentie au cours de la seconde partie de la décennie pour se transformer en récession quasi générale en 2009.

Deux distributeurs se distinguent particulièrementdepuis 2000, améliorant la quasi-totalité de leurs ratios financiers : Colruyt et Mercadona, le tout sans acquisition majeure et sur des marchés mâtures et difficiles.

Wal-Mart,malgré sa taille, continue d’afficher des performances financières impressionnantes.


L’immersion dans les eaux profondes des finances des géants mondiaux réalisée par Casas & Associés aboutit à un premier constat sans appel: quand les distributeurs marquent presque tous le pas en 2009, année de crise s’il en est, l’industrie de la grande consommation engrange les meilleurs résultats de la décennie. Certes, les modèles économiques sont très différents, mais jamais l’écart de rentabilité entre les deux secteurs n’avait été aussi grand. Ainsi, les industriels, notamment français, ont sensiblement amélioré leur rentabilité, avec près de 10 points d’écart de marge d’exploitation en 2009 entre eux (15,7 %) et les distributeurs (6,1 %) et 8 points de marge nette (10,1 % contre 2,5 %). même chose pour les retours sur investissements (Roce), qui se sont nettement développés sur dix ans côté industriels (27 %), quand ceux des distributeurs ont légèrement baissé (18 %). «L’argument qui veut que les industriels aient des marges plus fortes que les nôtres car ils investissent plus est battu en brèche; quant à celui qui veut qu’on leur tonde la laine sur le dos, je vous laisse juge…», glisse un distributeur. C’est oublier un peu vite tout le tissu des Pme, très important fournisseurs de la grande distribution, qui, lui, tire la langue et n’a souvent ni les moyens ni l’envergure pour aller chercher sa croissance hors de nos frontières.


L’exception française

Il n’empêche, et c’est le deuxième enseignement de l’étude, l’analyse des résultats financiers sur dix ans et les comparaisons avec les meilleurs distributeurs mondiaux démontrent que les distributeurs français souffrent. Sur presque tous les ratios, ils sont dans le ventre mou du classement, sauf dans le domaine des coûts de personnel. Pire, l’étude démontre que la rentabilité des trois grands distributeurs français étudiés (Auchan, Carrefour et Casino, car ce sont les seuls à déposer des comptes détaillés) s’est fortement dégradée depuis 2005, essentiellement du fait de l’activité en France, pénalisée par les différentes étapes de la réforme de la loi Galland. «La marge de Carrefour a baissé de 40 % en France en dix ans. Et celle de Casino ne s’est stabilisée que grâce à un fort développement de la proximité», relèvent les auteurs de l’étude. Avec certaines de ses enseignes qui peinent comme Leader Price. «Son chiffre d’affaires au mètre carré a baissé de 35 % en quatre ans», calcule Edouard Aubin, analyste chez Morgan Stanley. «La distribution française est clairement fragilisée, indique Alexandre Casas, ex-analyste réputé et patron de Casas & Associés. Jusqu’en 2004, les groupes français rattrapaient les “standards” de rentabilité de la distribution internationale, mais, depuis les accords Sarkozy, ils sont à la traîne. Aujourd’hui, la France arrive à peine à s’autofinancer et les derniers magasins sont beaucoup moins rentables, voire pas du tout pour certains. Heureusement que l’international est venu compenser.»

L'argument qui veut que les industriels aient des marges plus fortes que les nôtres car ils investissent plus est battu (...)

« Cette étude permet de lire et de chiffrer très clairement l’effet LME (2008-2009) et même celui des accords Sarkozy (2004-2005) sur nos comptes, ainsi que l’écart qui s’est creusé par rapport à nos compétiteurs mondiaux, renchérit un cadre de la distribution. Elle illustre aussi, contrairement à une autre idée reçue, la forte intensité concurrentielle de ce secteur en France, où les marges sont faibles, voire très faibles, et il serait dommage d’affaiblir encore un peu plus un secteur dynamique qui crée beaucoup d’emplois et ne délocalise pas avec de nouvelles lois. »

Les distributeurs alimentaires français se caractérisent en effet par une exposition très forte à leur marché domestique. La France représente deux tiers de l’activité de Casino, la moitié de celle d’Auchan, et 42% de celle de Carrefour. Or, ce marché reste encore fragmenté avec sept ou huit acteurs d’envergure (quand nos voisins britanniques n’en comptent que quatre, dont deux prédominants, tesco et Asda), dont trois groupes de distributeurs indépendants (Leclerc, Intermarché et Système U), qui se partagent à eux trois près de 40% du gâteau alimentaire, un cas unique en europe. Ajoutez-y quelques dispositions législatives dont cette nation jacobine a le secret, et vous obtenez un marché beaucoup plus compétitif, concurrentiel et détonnant qu’on ne le croit. «Au cours des dix dernières années, l’inflation alimentaire en France a progressé de 10% de moins que la moyenne européenne», rappelle édouard Aubin.

Les distributeurs français n'ont pas changé leurs modèles en france. (...)C'est maintenant qu'ils doivent le faire.

D’autres distributeurs, également confrontés à une forte exposition à leurs marchés domestiques et à une rude concurrence, s’en sortent pourtant très bien. C’est le cas des deux champions incontestables de la distribution alimentaire de ces dix dernières années, le belge Colryut et l’espagnol mercadona, dont les performances économiques et financières laissent pantois. Ils trustent les premières places sur quasiment tous les ratios financiers de l’étude de Casas & Associés, malgré des activités centrées sur deux marchés mâtures et réputés difficiles et compétitifs, l’Espagne et la Belgique. Leurs secrets? Des business models très purs, originaux et très efficaces, fondés sur des coûts bas, des magasins spartiates et positionnés sur des segments laissés libres par la concurrence. Certes, ces modèles ont des limites, comme la grande difficulté que les deux entreprises éprouvent à trouver des relais croissance à l’international. mais quelles sources d’inspiration alors que l’heure presse! «Les distributeurs français n’ont jamais été poussés à être extrêmement efficaces en France jusqu’à la remise en cause de la loi Galland, et ils n’ont pas changé leurs modèles. C’est maintenant qu’ils doivent le faire», estime Fabienne Caron, analyste chez Bryan Garnier. De quoi mieux comprendre la formidable floraison de nouveaux concepts à laquelle on assiste depuis deux ans en France. Pas de salut sans bons concepts donc, à condition d’être patient et avisé. «Tesco n’est devenu vraiment bon qu’après dix ans d’un long travail d’amélioration», rappelle le consultant Yves marin de Dashkoma. Voilà pour la patience. Quant à la pertinence, ce sont les nouveaux actionnaires de référence de Carrefour qui en parlent le mieux. Aujourd’hui, Colony Capital constate que Carrefour a englouti 25 mrds € en investissements sur dix ans, dont une bonne part dans des hypermarchés et des agrandissements, soit plus que la capitalisation actuelle du groupe. Pas très judicieux sans doute alors que ces magasins, surtout les bigbox, sont loin d’être le format le plus en vogue, mais surtout pas assez rentable pour des actionnaires très exigeants. L’équation est décidément bien difficile à résoudre.

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Article extrait
du magazine N° 2139

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