Pourquoi Arnault s'invite chez Carrefour

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEL'irruption de Bernard Arnault et de son allié Colony Capital dans l'actionnariat de Carrefour exhume un chantier de valorisation peu exploité jusqu'ici par le numéro deux mondial : l'immobilier. Mais elle pourrait en même temps fragiliser la stratégie de reconquête du groupe menée par José Luis Duran.

>Surprise et interrogations, tels sont les sentiments qui dominent depuis l'annonce, mercredi 7 mars, de l'intrusion dans le capital de Carrefour de Bernard Arnault, associé au fonds Colony Capital auxquels s'est joint Axon Capital (0,7 %). Que diable peut bien venir faire l'empereur du luxe, président et principal actionnaire du groupe LVMH, propriétaire des marques Vuitton, Dior, Guerlain, Moët, etc., chez un « vulgaire » épicier, certes planétaire, comme Carrefour ? « Sûrement pas vendre des têtes de gondoles entières de sac Vuitton », ironise un expert du secteur qui rappelle le procès gagné l'an dernier par le champion du luxe contre Carrefour qui avait eu l'outrecuidance de vendre des faux sacs Vuitton dans ses hypers chinois... Ce parallèle une fois fait, notre témoin reste aussi perplexe que la plupart des observateurs devant les deux nouveaux entrants. Et ce ne sont pas les commentaires sibyllins des services de presse concernés, rodés dans l'art de ne rien dire, qui vont les éclairer.

La seule véritable déclaration officielle à se mettre sous la dent est celle des deux alliés au matin du 7mars. Dans le communiqué annonçant leur entrée au capital de Carrefour, ils indiquent qu'« il s'agit d'un investissement stratégique et industriel qui s'inscrit dans la durée [...] Carrefour, leader mondial dans son secteur, possède un fort potentiel de croissance. Dans cette perspective, les deux investisseurs entendent travailler en collaboration avec le groupe familial Halley et le management. » Aucun détail sur la façon dont les nouveaux investisseurs comptent s'y prendre pour doper la croissance du groupe, mais des propos rassurants sur son potentiel, le caractère visiblement durable de leur participation et la volonté de travailler en commun avec les actionnaires et la direction en place. De quoi temporiser, le temps de se plonger dans les dossiers. La réponse de José Luis Duran, le président du directoire du groupe, le lendemain, juste avant de présenter les résultats 2006 de l'entreprise, est à l'avenant : « Nous avons pris connaissance de l'arrivée de nouveaux actionnaires et nous les accueillons comme il se doit. Nous prenons note du caractère stratégique de leur collaboration et de leur volonté de travailler avec l'actionnaire de référence, la famille Halley. Et nous partageons leur confiance dans le potentiel de croissance du groupe. »

Fin des spéculations

Cet échange d'amabilités a eu le mérite de mettre fin à la spéculation qui s'était emparée du titre, près de 15 % du capital ayant changé de main en quelques semaines, et de stopper le petit jeu des rumeurs. Départ des Halley, attaques de concurrents - Tesco... Wal-Mart ? -, entrée de fonds prédateurs ? Rien de tout cela en fait avec les Groupe Arnault et Colony Capital, qui, pour rassurer encore un peu plus marché, actionnaires et management, ont fait discrètement savoir qu'ils ne souhaitaient ni monter plus dans le capital ni siéger, dans l'immédiat du moins, au conseil de surveillance.

L'opération de séduction a réussi puisque si le cours est de nouveau reparti à la hausse vendredi 9 et lundi 12 mars, c'est, cette fois-ci, sous l'influence des banques, dont certaines commencent à relever leurs recommandations. Lehman Brothers a ouvert le bal, augmentant son objectif de cours de 21 %, à 58 E. Alors que la Société générale analyse l'arrivée des nouveaux actionnaires comme « un signe tangible de la sous- valorisation industrielle de Carrefour. Leur intérêt nous semble en harmonie avec ceux des Halley et des minoritaires : la revalorisation de leurs actifs ». « Même si les deux parties se défendent de toute action concertée dans cette affaire, il est évident que les Halley - déçus des faibles performances de Carrefour depuis plusieurs années - ont tout intérêt à laisser les coudées franches à Arnault et Colony », renchérit un autre analyste.

À l'évidence, le projet des nouveaux actionnaires concernera en priorité l'immobilier détenu par le groupe, essentiellement des murs de magasins dont la valeur est estimée entre 15 et 20 milliards d'euros par Carrefour. C'est le fonds de commerce de Colony Capital, rappelle un professionnel du secteur : « Depuis plus de dix ans, ils font de l'immobilier intelligent, ils l'ont montré en signant une série de coups gagnants avec Accor. » Après avoir investi 1 milliard d'euros en 2005 dans le groupe hôtelier, le fonds américain a en effet poussé à des cessions ciblées de murs qui ont permis de réinvestir dans le développement et de doper le titre, dont le cours a presque doublé. Or, l'immobilier est l'un des talons d'Achille de Carrefour.

Vendre ou pas les murs

Le numéro deux mondial possède encore la moitié des murs qu'il exploite, soit 6 des 12 millions de mètres carrés dans le monde, 80 % de ce parc en propriété étant concentrés en Europe et sur les hypers. « Mais par rapport à Auchan ou même à Casino, Carrefour a toujours été à la traîne dans ce domaine », commente le même spécialiste. Ainsi, la cession des galeries marchandes à Klépierre en 2000 a surtout profité à l'acquéreur. Quant à la création, en 2004, d'une filiale immobilière, Carrefour Properties, regroupant les murs des hypers en France, en Espagne, en Italie ainsi que ceux des supers de l'Hexagone, et dont l'une des finalités était de faire rentrer un actionnaire minoritaire, elle a été stoppée avant même de trouver ce partenaire. Le nouveau management ayant préféré geler ce projet initié par Daniel Bernard.

« Nous voulions concentrer tous nos efforts sur l'opérationnel », se défend José Luis Duran, avant d'ajouter : « Je ne connais aucun grand distributeur qui ne maîtrise pas une grande partie de ses actifs immobiliers. » Vrai, sauf que Tesco et d'autres commencent à développer des opérations de sales & lease back, qui consistent à vendre jusqu'à 49 % de leurs murs à des sociétés immobilières, puis à les louer. Des montages qui vont permettre au numéro un anglais de lever 5 milliards de livres, mais que José Luis Duran juge dangereux. « L'immobilier peut être un bon levier de création de valeur dans le futur, concède-t-il, mais il ne faut pas demander aux magasins des taux d'efforts qui mettraient en péril leur compétitivité prix et leur leadership local », avertit le dirigeant espagnol.

Ne pas casser la dynamique

« L'immobilier des distributeurs est quelque chose de très compliqué, beaucoup plus que dans l'hôtellerie, et tout ne mérite pas d'être vendu, loin de là, mais il y a certainement des solutions alternatives à imaginer, avance pourtant un expert du secteur. Les murs " inertes " de magasins de centre-ville, enserrés dans le tissu urbain et qu'on ne peut pas développer, présentent par exemple peu d'intérêt. En revanche, les murs " productifs ", ces grands hypers entourés de parkings et de réserves qu'on peut transformer en galeries ou développer en zones commerciales sont des réserves foncières très précieuses qu'on peut valoriser. »

Les discussions risquent donc d'être serrées entre des nouveaux actionnaires très gourmands qui attendent des retours sur investissements proches des 20 % par an et un management soucieux de ne pas casser la dynamique commerciale du groupe. D'autant que les mois qui viennent s'annoncent difficiles, avertit José Luis Duran, avec une concurrence très âpre en France et en Europe qui impose de ne « rien lâcher sur les prix » et la nécessité « d'opérer des acquisitions tactiques, alors que le mouvement de consolidation du secteur s'accélère ». En toute logique, les premières propositions des équipes de Colony Capital et de Groupe Arnault devraient filtrer quelques jours avant l'assemblée générale de Carrefour, le 30 avril. Les concurrents y seront très attentifs, car à trop devoir ménager la chèvre et le chou, Carrefour risque de sacrifier une partie de son agressivité commerciale chèrement retrouvée. Des errements que le groupe a connu plus d'une fois dans son histoire et qui lui ont coûté très cher.

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Article extrait
du magazine N° 1989

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