Pourquoi la grande distribution craint la grève

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Les routiers menacent de bloquer des plates-formes de frais livrant les magasins en flux tendus. Une tactique récurrente dans les conflits sociaux. L'impact est décuplé à Noël, où les achats portent surtout sur le frais.

des achats alimentaires de Noël portent sur du frais et de l'ultrafrais (panier de 165 E) Source : Transporteurs
Les commandes de produits frais sont livrées à J + 1 en magasins 36 heures de blocage Le délai à partir duquel il faut commencer à jeter des produits frais non livrés 6 heures La durée moyenne de transit d'un produit frais dans l'entrepôt du transporteur 10 jours La DLC moyenne d'un produit frais 2 jours La durée maximale pour livrer en GMS un produit avec une DLC de dix jours (Source : transporteurs)
300 plates-formes de frais pour les GMS 20 marchés d'intérêt national (MIN)

La livraison en flux tendus des produits frais, l'un des points forts de la grande distribution, devient vite son talon d'Achille en cas de conflit social. Les routiers l'ont bien compris : les plates-formes de livraison de produits frais et denrées périssables, qui alimentent les linéaires à la demande à J + 1, sont dans leur ligne de mire. L'intersyndicale (cinq organisations) des salariés du transport routier menace de bloquer plusieurs des 300 plates-formes frigorifiques et des 20 marchés de gros (MIN) approvisionnant les magasins, à partir du 13 décembre (21 h 30).

Les dates limites de consommation en péril

« Le moindre jour de blocage générera des pertes importantes pour les transporteurs et les distributeurs, et désorganisera pendant plusieurs jours la chaîne logistique, prévient Maxime Dumont (CFDT route). Lors de notre coup de semonce de la nuit du 6 au 7 octobre, nos adhérents avaient bloqué une cinquantaine de plates-formes et la perte sèche s'élevait, d'après nos estimations, à 5 millions d'euros. Cette fois-ci, nous avons lancé un appel à la grève beaucoup plus large, auprès de tous les salariés du transport routier de marchandises », ajoute-t-il. Le blocage des plates-formes de regroupement des marchandises des industriels et des coopératives est désormais l'une des armes favorites des grévistes, en cas de conflit avec les transporteurs ou la distribution, accusée dans le cas présent de « dumping social », Auchan et Carrefour en tête.

Agriculteurs, éleveurs, producteurs de lait... ont tous mené des actions de ce genre. La dernière remonte à juin, lorsqu'ils dénonçaient, entre autres, « les marges abusives de la grande distribution ».

Autant dire que la perspective de cette grève inquiète d'ores et déjà transporteurs et distributeurs. La période est sensible. Le frais et l'ultrafrais pèseraient près de 70 % des achats alimentaires lors des fêtes de fin d'année, d'après les transporteurs. Selon les estimations d'un spécialiste de la logistique des GMS, « la situation deviendrait critique en magasins si le blocage des plates-formes durait plus de trois jours ». Ce que confirme un directeur d'hypermarché : « En cas de rupture d'approvisionnement, les effets se font sentir au bout de deux jours. Le troisième jour, cela devient très compliqué. » Les conséquences seraient d'autant plus fortes que, sur le frais, le consommateur reste très sensible au moindre écart avec la DLC, qui oscille en moyenne de huit à dix jours. « À quatre jours de la DLC, on est obligé de brader », soupire un distributeur. Les magasins peuvent aussi refuser un produit livré avec retard, ou appliquer les pénalités prévues dans les contrats. « Mais cela n'aurait pas grand effet, ni pour la santé économique de nos prestataires ni pour remplir nos linéaires », glisse un directeur de magasin.

Les plans B sont prêts

Désormais rodée à ce type d'événement, la distribution a commencé à s'organiser dès novembre, en prévision des grèves. Plusieurs plans B sont prévus. Le plus basique consiste à constituer du stock en magasins juste avant le conflit. « C'est la première des précautions, juge un indépendant. Mais nos capacités sont limitées. Avec le développement du flux tendu, nos espaces de stockage frigorifiques ont diminué. » Dans les plates-formes des transporteurs, elles sont également très faibles. « Un camion de marchandises bloqué, c'est quasiment un camion perdu, car nos produits ne peuvent pas tous être stockés sur place, on est rapidement saturés », s'alarme Jean-Paul Meyronneinc, délégué général de l'Union nationale du transport frigorifique (UNTF).

Autre solution des distributeurs : rattacher ponctuellement les magasins à plusieurs plates-formes, toutes ne pouvant être bloquées. Efficace, mais cher. Les camions doivent en effet parcourir beaucoup plus de kilomètres. La troisième option consiste à demander aux industriels et aux coopératives de livrer directement le point de vente, notamment pour l'ultrafrais de type maraîchage.

Des « entrepôts fantômes »

Enfin, certaines enseignes ont développé discrètement des « entrepôts fantômes », chargés de prendre le relais en cas de perturbations. « Dans tous les cas, cela coûte plus cher au transporteur et au distributeur, et le risque de rupture est un peu plus élevé », résume le spécialiste des GMS.Néanmoins, ce dernier tient à tempérer le pessimisme général. « Il sera matériellement impossible de bloquer les 300 et les 20 MIN en France, pronostique-t-il. Et le choix de cette période est un véritable boomerang : en cas de rupture, les consommateurs peuvent rapidement prendre position contre les grévistes. De plus, ce mouvement, s'il a lieu, ne surprendra pas les distributeurs. Ils peuvent s'organiser pour tenir au moins trois jours de conflit, même si cela générera des pertes de chiffre d'affaires. » Ce que confirme le directeur d'un hypermarché. « On connaît les dates, on s'organise en conséquence depuis la fin novembre », confie-t-il. Désormais, tous guettent l'issue des négociations entre syndicats de routiers et patronat, qui ont débuté début décembre à l'initiative du ministère.

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Article extrait
du magazine N° 2115

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