Pourquoi les applis nutritionnelles font débat

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De nombreuses applications mobiles nutritionnelles ont pris leur quartier dans les téléphones des consommateurs. Elles délivrent des informations sur les produits, et parfois des jugements, au grand dam de certains professionnels qui s’interrogent sur leur légitimé. Enquête sur ces outils qui chamboulent marques et enseignes.

Les applis fonctionnentaussi bien sur les produits transformés que sur les ingrédients (ici, le rayon huiles).
Les applis fonctionnentaussi bien sur les produits transformés que sur les ingrédients (ici, le rayon huiles).© © PA/Getty Images/iStockphoto
Le contexte
  • Depuis quelques mois, les applications nutritionnelles se multiplient et rencontrent un franc succès grâce à l’important taux d’équipement en smartphones.
  • Un engouement qui suscite des interrogations de la part des professionnels, surtout concernant la fiabilité des données, le système de notation et les avis délivrés.
  • Industriels et distributeurs réagissent en proposant des outils, en travaillant pour améliorer la qualité nutritionnelle de leurs produits, ou en collaborant avec ces solutions.

Quand Patrick, 65 ans, a installé l’application Yuka sur son téléphone, il y a un an, celle-ci lui a révélé des surprises : « J’ai scanné un substitut de repas Gerlinéa que je consomme parfois le midi. Là, je vois qu’il est jugé “médiocre” par Yuka à cause d’un additif douteux : la gomme cellulosique. » Il contacte alors le service client de cette marque qui le rassure : ces additifs sont bien autorisés sur le marché, leur dosage ne pose aucun souci, et cette substance, en l’occurrence, est nécessaire pour garantir la texture onctueuse de la boisson. La sanction de Patrick tombe : « J’ai compris leurs arguments, mais je n’ai pas envie de jouer à l’apprenti sorcier donc, dans le doute, j’ai préféré ne plus acheter ce produit. » L’anecdote de Patrick n’est pas isolée. Pour le pain de mie, le surimi ou le jambon blanc, les consommateurs scannent, attendent la réponse et reposent en rayon si besoin, quitte à changer leurs habitudes au profit de références mieux notées. Au total, ils sont plus de 5,6 millions de Français à posséder l’appli Yuka, symbolisée par une carotte. Mieux, ils seraient près de 1 Français sur 5 (18 %) à détenir un outil similaire dans leur smartphone !

« Pallier le laxisme des industriels »

De nombreux acteurs se sont positionnés sur le créneau des applis nutritionnelles. Aux pionniers Shopwise et Noteo se sont ajoutées depuis une myriade de solutions qui proposent toutes de scanner les codes-barres pour découvrir les secrets des produits de la grande conso. « Ces applications viennent pallier un déficit d’informations dû au laxisme des autorités européennes et au lobby industriel », confirme Olivier ­Andrault, chargé de mission en matière d’alimentation à l’UFC-Que Choisir.

En effet, lire une étiquette d’un produit pour essayer de comprendre sa composition peut relever, pour certains, de l’impossible : des lettres minuscules, dans un pli du packaging, non visibles, etc. Avec ces outils, en deux clics, les consommateurs découvrent la liste des ingrédients, l’éventuelle présence d’additifs et une recommandation sur la qualité du produit… jusqu’à le juger, parfois. « Ces applications sont redoutables, car elles répondent de façon extrêmement simple à une situation très complexe tout en étant ludiques. Les Français ­possèdent désormais une solution clé en main qui se fait l’écho de leurs peurs », décrypte Sandrine Raffin, PDG de LinkUp Factory, agence de conseil stratégique pour les marques. Certains professionnels se montrent d’ailleurs impuis­sants à rassurer les consommateurs : « Les appels téléphoniques vers les services après-vente des marques ont bondi chez de nombreux industriels, notamment les fabricants de produits pour enfants », témoigne un proche du secteur.

Des marques plus ou moins résignées

Face à ce raz-de-marée, et à la demande des consommateurs de plus de transparence, industriels et enseignes améliorent les recettes de leurs produits. L’appétence pour ces applis n’a fait qu’accélérer un mouvement entamé chez beaucoup. « Nous travaillons en interne avec une équipe nutritionnelle pour réviser nos recettes chaque année afin de réduire certains ingrédients, comme des additifs. Les outils qui éclairent les consommateurs sont au cœur de l’actualité. Ils sont cohérents, mais on attend de voir avant d’œuvrer éventuellement avec eux », confie un industriel. D’autres semblent plus résignés : « On ne travaille pas avec ces applications, mais on va sûrement être obligé de le faire », ajoute un fabricant. D’ailleurs, Yuka ne cache pas collaborer aujourd’hui avec 15 marques seulement, toutes venues directement à elle. « Certains industriels font évoluer leurs recettes avec moins d’additifs et un meilleur profil nutritionnel. Ils entrent en contact avec nous afin que notre base soit mise à jour », assure Julie Chapon, cofondatrice de Yuka.

Comment réagir face à ces armes aussi redoutables que potentiellement dévastatrices ? Du côté de la distribution, la riposte la plus frontale, même s’il s’en défend, vient de Système U. Le groupement vient d’annoncer, mercredi 5 septembre, sa propre appli qui traque les substances « controversées » en scannant, là encore, le code-barres des produits en magasin. « Avec Y’a quoi dedans ?, le consommateur entre par le produit en visualisant d’abord s’il y a la présence ou non d’un additif polémique et choisit en toute transparence », soutient Dominique Schelcher, président de Système U. Qui précise, sans nommer Yuka : « Nous ne notons pas ni ne jugeons les produits, nous aidons simplement les consommateurs à faire des choix éclairés. »

En parallèle, beaucoup d’acteurs retravaillent la composition de leurs marques propres et collaborent avec ces outils digitaux pour fournir leurs datas : « Chez Monoprix, nous branchons les tuyaux entre nos informations produits et la base de données Open Food Facts (maintenant alimentée en partie par Yuka, NDLR), qui fournit ensuite les autres applis mobiles nutritionnelles. C’est un gros travail, il y a beaucoup de tâches à faire manuellement. Mais c’était pour nous la solution la plus pertinente pour être transparents sur nos produits », constate Nicolas Bonnetot, directeur des achats alimentaires et beauté chez Monoprix, qui assure que plus d’un quart de ses marques propres sont révisées cette année dans le but de chasser le maximum d’additifs. Les autres enseignes du groupe avancent chacune à leur rythme sur le sujet, à l’exception de Franprix qui a décidé de collaborer avec l’appli ScanUp. Carrefour a fait de même avec Open Food Facts. Auchan vante sa propre appli et sa position de « pionnière dans le retail », en déployant le « Nutri-score sur toutes les MDD dès janvier 2018 au fur et à mesure des renouvellements des emballages », assure le porte-parole du groupe nordiste.

Une base de données des fabricants

Du côté des fabricants, ils se rassemblent pour la plupart autour d’un mouvement collectif orchestré par l’Association nationale des industries alimentaires (Ania). L’organisation propose de mettre sur pied une base qui numérise les informations présentes actuellement sur les étiquettes validées par la DGCCRF, le gendarme du secteur, en comptant sur la participation de l’ensemble des acteurs. « On travaille aussi sur les MDD. C’est un projet phare de l’industrie agro­alimentaire. On veut que notre catalogue virtuel soit complet d’ici à deux ans », atteste Esther Kalonji, directrice alimentaire et santé de l’Ania. Une nouvelle base référente, à l’initiative des fabricants, dont pourraient s’emparer les autres applis. Le projet fait sourire Julie Chapon, de Yuka : « Deux ans, c’est long… »

Si les lignes bougent, des interrogations restent en suspens quant à ces systèmes. En ligne de mire : la fiabilité des données, la manière de recenser les informations et le calcul des notes obtenues par les produits scannés. Aujourd’hui, les bases de données sont alimentées par les applis, les consommateurs et les marques. « Ce travail collaboratif n’est pas fiable, et les données ne sont pas vérifiées par des organismes représentatifs », déclare l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). « Les informations renseignées par nos consommateurs sont vérifiées via un système de reconnaissance d’image et de texte, et des algorithmes », se défend Julie Chapon.

Un classement sans caution scientifique

Par ailleurs, la notation de Yuka est aussi montrée du doigt. « C’est problématique de donner une note globale aux aliments avec autant d’items », reconnaît Olivier Andrault, de l’UFC-Que Choisir. En effet, chez Yuka, les indications sont élaborées avec l’analyse du tableau nutritionnel et le calcul du Nutri-score tel que validé par l’État (60 %), la présence d’additifs et leur éventuel impact (30 %) ainsi que la mention bio (10 %). De plus, l’appli donne un classement des additifs : « nocifs », « à éviter » et « douteux ». Une hiérarchisation qui fait grincer les dents de nombreux professionnels. « Les additifs présents dans les aliments sont autorisés par la réglementation européenne, donc il n’y a aucune raison d’établir un classement », estime Esther Kalonji. Un avis encore plus tranché pour le docteur Jean-Michel Lecerf, chef du service nutrition à l’Institut Pasteur de Lille : « Les additifs sont les seuls produits à faire l’objet d’un contrôle strict et régulier en France et en Europe. Faire un classement, c’est mépriser le travail des industriels et faire fi des autorités qui font référence dans le domaine de la nutrition. »

L’absence de caution scientifique inquiète ­aussi Béatrice de Reynal, nutritionniste chez Nutrimarketing, parce que « ces applications comportent des erreurs car beaucoup sont basées sur du déclaratif ». D’autres pointent les problèmes de mises à jour des références, et le manque de professionnels de santé au sein des sociétés développant ces applis pour compiler les données et les rendre intelligibles.

Alors, finalement, qui pour prendre le pouvoir parmi toutes ces applis et accoucher d’un référentiel certifié et légitime ? Un intervenant isolé, une association d’industriels, de distributeurs, ou un organe étatique ? Les pouvoirs publics ne sont pas absents, ils se sont investis avec l’Anses et l’Institut national de la recherche agronomique pour une base baptisée Oqali, non accessible aux consommateurs. Et, plus récemment, via le chantier du Nutri-score, qui, après polémiques, est en cours de déploiement dans les enseignes. « L’idéal serait de travailler tous ensemble, en parfaite intelligence, pour créer un outil commun », conclut l’Anses. Alors qu’aujourd’hui, le business model de ces applications qui vivent grâce aux dons est basé sur la gratuité mais il va devoir évoluer pour investir si l’engouement se poursuit. Se poseront donc des questions quant à leur monétisation. Le consommateur sera-t-il alors prêt à délier les cordons de la bourse pour plus de transparence ?

Un consensus sur leur utilité…
  • Les applis mobiles répondent à un besoin d’information des consommateurs, de plus en plus en quête de produits sains et « naturels ».
  • Leur ergonomie et le vocabulaire choisi facilitent la compréhension des informations nutritionnelles, quand les étiquettes des produits demeurent souvent trop complexes.
  • Elles constituent enfin une solution clé en main à un besoin de transparence, à l’heure où les scandales alimentaires se multiplient et sont régulièrement relayés dans les médias.
… Mais pas sur leur fonctionnement
  • Les additifs s’avèrent souvent mal notés par ces applis alors que les autorités françaises (Anses) et européenne (l’Efsa), attestent de l’absence de danger à ingérer ces substances.
  • Les applis comptabilisent en général les apports en se basant sur une dose de 100 g, sans prendre en compte la portion consommée, ce qui pose problème pour les professionnels de la nutrition valorisant une alimentation variée et équilibrée.
  • Peu d’applis partent du profil du consommateur afin de savoir si le produit est pertinent pour lui ou non selon ses particularités.
  • Les bases constituées par ces solutions sont fondées sur du collaboratif, sans associer des professionnels de la nutrition.
  • Des questions se posent sur l’avenir de ces acteurs et de leur business model.
Yuka, LA référence leader
  • Création : janvier 2017
  • 5,6 millions d’abonnés
  • 2 000 à 2 500 contributions de référencements par jour
  • 7 personnes : 3 cofondateurs, 2 stagiaires et 2 salariés

Ses particularités : base de données créée par Yuka, les consommateurs et les marques, qui alimente Open Food Facts. • 95 % des produits alimentaires analysés (hors alcool) et 75 à 80 % cosmétiques. • Système de notation qui repose sur le Nutri-score (60 % de la note), la présence et l’impact des additifs (30 % de la note) et le bio (10 % de la note). • Ergonomie simple et pédagogique : code couleur (rouge, orange, vert), avis, et note sur 100.

Sa priorité : « La fiabilité est l’enjeu numéro un. Les données que nous collectons sont vérifiées. Nous travaillons avec une quinzaine d’industriels qui alimentent notre base de façon volontaire. Nous sommes complètement indépendants dans notre méthode et comptons le rester. »

Julie Chapon, cofondatrice de Yuka

Et aussi : Open Food Facts Structure associative créée en 2012, qui recense 374 000 produits français et 600 000 dans le monde. Elle revendique 10 000 consommateurs actifs chaque mois. Elle alimente la quasi-totalité des applis dans le domaine de la nutrition.

Et les autres : ScanEat, ScanUp, Kwalito, La Vie en bleu (Auchan), Mesgouts.fr, Foodvisor, Maïa Coach…

Les réponses des professionnels

Système U a riposté avec son appli, Y’a quoi dedans ?

Dominique Schelcher, président de U, la décrit : « Notre application mobile détecte, en scannant le code-barres, la présence ou non de substances controversées. Elle donne aussi toute la composition des produits.En revanche, nous ne voulons pas de système de notation. »

L’Ania veut élaborer une nouvelle base de données.

Esther Kalonji (photo ci-contre), directrice alimentaire et santé à l’Association nationale des industries alimentaires (Ania) annonce : « Nous sommes en train de travailler avec les industriels pour mettre en place une base de données référentielle sur la composition des produits. L’idée est de dématérialiser la carte d’identité de chaque aliment pour être utilisable par tous. Un catalogue devrait être complet dans les deux ans. Pour qu’il n’y ait pas de confusion dans l’esprit des consommateurs, il faut un outil construit, commun et fiable, validé par les pouvoirs publics. »

Et les autres ?

Côté distributeurs, U fait exception à la règle. Seul Auchan avait déjà sorti une appli, La Vie en bleu, qui s’inscrit plutôt dans le bien-être et se veut comme un « coach virtuel ». La concurrence préfère livrer ses données directement à Open Food Facts. C’est le cas de Carrefour, en test depuis cet été, et les enseignes de Casino qui n’avancent pas toutes au même rythme sur le sujet. Parmi elles, Franprix s’est associée à ScanUp. Elle lui a confié, à date, plus de 80 % des infos sur ses marques propres.

Côté marques, certains industriels sont plus proactifs que d’autres. Mondelez a, par exemple, déjà intégré des repères nutritionnels journaliers sur le devant de ses emballages il y a plus de dix ans. Nestlé a, lui, bâti en 2017 le Nutri-couleur, système élaboré sur la base d’un score caractérisant la qualité nutritionnelle du produit, à partir des teneurs en nutriments majeurs (énergie, matières grasses, acides gras saturés, sucre et sel). Plusieurs industriels attendent de voir comment va évoluer l’engouement pour ces applications et se rangent derrière l’avis de leur fédération, l’Ania.

Des applis surtout utilisées par des jeunes citadins
  • 18 % : le taux de pénétration des applis nutritionnelles
  • 27 % : les moins de 34 ans utilisent une application nutritionnelle, contre 15 % pour les plus de 35 ans
  • 25 % : les ménages qui gagnent plus de 3 500 € utilisent des applications nutritionnelles
  • 20 % : des couples avec enfants ont recours à ces applications nutritionnelles
  • 29 % : des utilisateurs ont un bac + 2
  • 26 % : des utilisateurs sont dans l’agglomération parisienne

Sources : étude Obsoco « Communautés de marques », 4 000 personnes interrogées du 5 au 24 juillet 2018

 

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Article extrait
du magazine N° 2521

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