POURQUOI MONOPRIX A RACHETÉ PRISUNIC

Twitter Facebook Linkedin Google + Email Imprimer

· A force de l'annoncer, le rapprochement a fini par se réaliser. · Monoprix va former avec Prisunic le premier ensemble organisé de grandes surfaces de centre-ville. · Grâce à l'appui financier de Casino qui, moyennant son entrée dans le capital de la filiale des Galeries Lafayette, trouve là l'occasion de consolider sa position face à Promodès.

Nous devons développer la parfumerie, la dermocosmétique et même la lingerie », affirmait, il y a peu, le PDG de Prisunic lors de l'inauguration du magasin rénové des Champs-Elysées. Remodelage des unités phares comme Parly 2, ouvertures de nouveaux espaces alimentaires à la Samaritaine ou encore au Printemps Nation, Christian Pimont n'était pas à court d'idées pour assurer, non pas le développement de la chaîne - on n'en est plus là depuis longtemps -, mais sa survie.

Ces projets, il devra désormais les réaliser sous un autre drapeau que celui de PPR : la vieille chaîne de magasins populaires a été en effet cédée dans la nuit du 9 au 10 octobre au concurrent de toujours : Monoprix. Parce que Prisunic était devenu « une entreprise singulière » selon l'expression de Serge Weinberg, au sein d'un groupe résolument orienté vers le non-alimentaire à travers la Fnac, la Redoute ou Conforama, le président de PPR n'a pas hésité à tirer un trait sur plus de cinquante ans d'histoire commune entre le Printemps et Prisunic. Moyennant la réalisation, au passage, d'une plus-value de 500 millions de francs, la chaîne a été cédée pour 1,6 milliard à un consortium - c'est la seule expression qui convient - constitué de Monoprix, mais aussi de Casino.

Car le groupe stéphanois aura joué un rôle décisif dans le dénouement de l'affaire. Comme l'a reconnu dès vendredi dernier Serge Weinberg, les négociations, qui traînaient en longueur depuis quelques mois, se sont brutalement accélérées ces derniers jours. L'explication en est simple : PPR était tout à fait disposé à céder Prisunic mais pas à n'importe quel prix.

En sens inverse, les Galeries Lafayette, dont la situation financière n'est pas des plus brillantes n'étaient guère disposées à s'endetter. Les choses auraient pu en rester là si Casino n'avait vu tout le parti qu'il pouvait tirer de l'affaire en favorisant financièrement le mariage des deux enseignes dans le combat que lui-même mène contre Promodès.

Depuis un an, Casino, il ne faut pas l'oublier, approvisionne les 228 magasins du réseau Monoprix, ce qui lui assure un volume d'activité supplémentaire de 14 milliards (dans la réalité sans doute moins). D'une certaine façon, il ne pouvait donc rester indifférent aux discussions avec PPR. Mieux, il comprit très vite que, s'il donnait un coup de pouce financier, il « récupérerait » les achats alimentaires de Prisunic (60% d'un chiffre d'affaires évalué à 6 milliards de francs) au détriment de Promodès qui, jusque-là, assurait l'approvisionnement de la filiale du Printemps.

En somme, le groupe stéphanois voyait se dessiner un joli coup double. En aidant au rapprochement Monoprix-Prisunic, il contribuait à valoriser son propre titre et, en prime, affaiblissait le groupe normand en lui enlevant les 6 milliards de francs de chiffre d'affaires de Prisunic, pour se les attribuer, via Monoprix. Soit un écart de 12 milliards.

Un écart tout ce qu'il y a de plus théorique car, depuis la semaine dernière, la polémique va bon train sur la réalité économique de l'accord Promodès-Prisunic. Selon le groupe normand, qui a bien entendu intérêt à minimiser l'affaire, le pactole ne dépasserait pas en fait 2 milliards de francs au titre des référencements communs (pour un volume effectivement traité par Prodim de 160 millions).

Ayant fait ce constat, les choses furent menées rondement. Une augmentation du capital de Monoprix de 900 millions de francs sera réservée à Casino qui se trouvera, dès lors, partenaire des Galeries Lafayette dans la chaîne de magasins populaires avec une participation de 21,4%. Laquelle, selon les dires de Christian Couvreux, le président du directoire de Casino, ne devrait pas augmenter dans l'avenir. Comme le cash versé à PPR ne dépasse pas le milliard de francs, on peut même dire que c'est Casino qui aura été le sponsor de l'opération.

Quels que soient les moyens qui ont permis à Monoprix de mettre la main sur son ennemi intime, il reste que la fusion n'aura guère surpris grand monde, même si, ces derniers temps, les spécialistes donnaient plutôt Prisunic absorbant Monoprix. Il est vrai que tout plaide en faveur de la création d'un réseau unique, à commencer par la complémentarité géographique des deux enseignes. Une complémentarité quasi exemplaire puisqu'un accord de non-belligérance avait été conclu à la fin de la guerre entre les deux groupes.

Isolément, aucune des deux chaînes n'est en effet en mesure, aujourd'hui, de supporter le choc de la concurrence. Que pèsent les 130 Prisunic, ou même les 228 Monoprix, face aux 535 Champion ou encore aux 1 600 Intermarché ? Même si les ratios semblent être plus favorables à Monoprix, au moins dans l'alimentaire (dans le non-alimentaire Prisunic serait plus performant), les deux chaînes supportent depuis quelques années les mêmes avanies : un chiffre d'affaires en stagnation sinon en recul, des affiliés qui préfèrent aller à la concurrence ou que le franchiseur se voit contraint de racheter, etc.

Il y a d'ailleurs des chiffres qui en disent long : en 1970 les magasins populaires, comme on disait à l'époque, représentaient 3,9% du marché contre 4,2% pour les supermarchés. Un quart de siècle plus tard, le rapport s'est inversé : les magasins populaires sont tombés à 0,6% de part de marché, contre 15,5% pour les supermarchés.

En revanche, le nouvel ensemble, qui compte 360 magasins pour un chiffre d'affaires, sous enseigne, de 22 milliards de francs, paraît mieux à même d'affronter la dure loi de la compétition. Philippe Houzé, le PDG de Monoprix, n'a pas manqué de souligner lors d'une réunion de presse que, dans son nouveau périmètre, Monoprix-Prisunic, constitue, avec 58 magasins de 3 300 m2 de surface moyenne, la première chaîne française de TGS de centre-ville et la cinquième en surface de vente pour les supermarchés.

De nombreuses synergies

« Nous allons représenter environ 3% du marché national et même 10 à 20% sur certains segments comme le maquillage et la lingerie », a observé Philippe Houzé avant de rappeler que les synergies entre les deux enseignes étaient nombreuses.

Reste que la fusion entre les deux réseaux ne sera pas non plus une partie de plaisir. Pour la simple raison que les deux chaînes avaient pris chacune, il y a quelques années, un virage stratégique différent. Avec son concept Citymarché, Monoprix avait marqué sa volonté de s'orienter vers le magasin de proximité à prédominance alimentaire plutôt haut de gamme.

A l'inverse, Prisunic s'est depuis quelques années délibérément tourné vers le non-alimentaire en particulier l'habillement féminin, mais aussi la beauté et la dermocosmétique. Au point même que, dans certains magasins, l'alimentation a disparu. Comment ces deux stratégies vont-elles se marier ?

La réponse sera sans doute connue dans quelques mois, mais Philippe Houzé a d'ores et déjà esquissé les grandes lignes de la stratégie qui sera suivie : si Monoprix doit continuer d'être le fer de lance du supermarché, en revanche, les nouveaux concepts qui pour l'essentiel concerneront le non-alimentaire se développeront sous la houlette de Prisunic. Christian Pimont, PDG de Prisunic, est d'ailleurs nommé directeur général en charge du développement commercial pour le nouvel ensemble aux côtés de Denys Brunel, directeur général de Monoprix plus spécialement chargé de l'organisation.

L'acheteur a « mis le paquet »

Reste que le plus heureux, dans toute cette affaire, ce n'est pas tant Monoprix - encore que les Galeries Lafayette puissent se féliciter d'avoir réussi à mener, par les temps qui courent, une opération de croissance externe, la seconde depuis le rachat des Nouvelles Galeries en 1991 -, que l'intervenant surprise, Casino.

On peut bien sûr penser que Serge Weinberg, a vu surtout son propre intérêt et celui de son actionnaire, François Pinault, en se séparant d'une filiale dont l'avenir était plus qu'incertain. Il a eu d'autant moins de scrupules que l'acheteur a cette fois-ci « mis le paquet ». En 1993 personne n'a voulu de Prisunic, alors que la barre avait été fixée à, seulement, 700 millions de francs. Il n'en reste pas moins que Jean-Charles Naouri peut se féliciter d'avoir su rallier à sa cause l'establishment du commerce parisien.

Car ce rapprochement avec Monoprix a évidemment d'autres vertus que la seule « continuation d'une coopération initiée de longue date » entre les deux groupes. Au coeur de la bataille boursière qui l'oppose à Promodès, il permet aussi - et peut-être surtout - à Casino de faire acte d'indépendance et de prouver sa capacité à assurer sa croissance de façon autonome.

Dans ce contexte, on comprend que Casino souligne avec insistance les enjeux de l'opération, au risque d'en gonfler l'importance puisqu'il la qualifie d'« investissement stratégique » lui permettant de « renforcer sa puissance d'achat en France » et « de bénéficier de la mise en oeuvre de synergies importantes ».

Les signes d'une fuite en avant

Mais, outre qu'elle permet à Christian Couvreux de reprendre l'initiative au coeur de la bataille boursière, face à un « attaquant » qui campe sur ses positions, l'alliance avec Prisunic lui a aussi offert une tribune pour dévoiler une nouvelle acquisition, dans un domaine tout à fait différent. C'est en effet au cours de la conférence de presse qu'il tenait le 10 octobre avec Philippe Houzé que le président du directoire de Casino a annoncé le rachat du principal franchisé Franprix-Leader Price, la Sofigep (voir ci-dessous).

L'opération, ajoutée aux divers rachats opérés ces dernières semaines (Franprix-Leader Price et Mariault) a évidemment pour objectif de valoriser l'action Casino. Un argument que les dirigeants ne se privent pas de brandir, estimant que la valeur se situe désormais à 383 F soit au-dessus de l'offre proposée par Promodès (375 F pour l'OPA, entre 375 et 377 F pour l'OPE avec CVG).

Cette contre-attaque ne semble pas déstabiliser pour autant Paul-Louis Halley, qui considère que ces rachats ont le plus souvent été effectués au prix fort et qui y voit surtout les signes d'« une fuite en avant à un coût élevé et sans apparente cohérence stratégique ». Tout en attendant le verdict des autorités boursières sur l'exercice des bons de souscription d'actions de Jean-Charles Naouri (une décision est attendue le 15 ou le 16 octobre), le groupe normand estime que sa « cible » n'a pas encore réellement apporté la preuve de sa capacité à faire partie des « grands » opérateurs du secteur, c'est-à-dire à financer son développement international.

C'est sans doute sur ce terrain que les adversaires vont désormais se mesurer. Affirmant disposer encore d'une capacité d'investissement de 2,5 milliards de francs, Casino laisse entendre qu'il pourrait annoncer un rachat à l'étranger dans les semaines à venir. Une première hypothèse veut que le stéphanois s'intéresse à l'italien Standa, dont le groupe Berlusconi essaye de se défaire à un bon prix depuis plusieurs années.

Cette éventualité est cependant considérée comme un « casus belli » par Promodès, qui juge l'affaire trop endettée. En vertu d'une seconde hypothèse, plus conforme à la stratégie exposée jusqu'à présent par Christian Couvreux, Casino pourrait conclure un accord avec une chaîne chilienne (on cite Unimarc, numéro trois local, avec un chiffre d'affaires de 406 millions de francs) ou argentine. Des alliances dont l'envergure dépasse considérablement la simple prise de participation dans Monoprix
Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 1556

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous

 
Suivre LSA Suivre LSA sur facebook Suivre LSA sur Linked In Suivre LSA sur twitter RSS LSA