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Protéger l’agriculture locale pour sécuriser l’autosuffisance alimentaire nationale [Tribune]

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DossierTRIBUNE D'EXPERTS Voici la Tribune de Bernard Fevry. Cet expert de la grande consommation (L’Oréal, Coca-Cola…) travaille chez Kea Partners depuis 2018. Il est également conseiller en stratégie d’Olivier Mousson, président de la SEIN (Société d’encouragement des industries nationales).  

Bernard Fevry
Bernard Fevry© DR

La crise sanitaire que nous traversons aujourd’hui soulève bien des interrogations ; cette crise va-t-elle rebattre les cartes de l’agroalimentaire et les modèles actuels …

  • Quel va être l’impact de la crise sur le monde agricole ?
  • Que va-t-elle transformer, amplifier (durablement ?)
  • Quelles valeurs vont naître ... renaître ?
  • Quels acteurs vont jouer un rôle essentiel … lequel ?
  • Et bien d’autres…

Je vous propose d’illustrer la conversation en prenant l’exemple du Sud-Ouest, (c’est ici un témoignage actuel) par d’actions et initiatives concrètes locales. On retrouve des équivalents dans d’autres régions.

C’est indéniable, partout les grandes tendances liées à l’évolution des modes de consommation alimentaires que l’on observaient déjà depuis quelques temps se sont accélérées : au-delà de la prise de conscience de l’importance de la qualité des aliments et de leur provenance, leur origine, etc … les choix de consommation prennent aussi une dimension citoyenne : on consomme local afin de soutenir les producteurs locaux, on redécouvre ainsi la qualité des produits fermiers, les produits de saison, l’avantage des circuits courts (du producteur que l’on connaît) à l’assiette et le lien social et sociétal d’une livraison à domicile, de ce contact direct précieux en ces moments de confinement, bref  « le manger mieux et meilleur ».

Aussi quatre grandes idées seront ici abordées :
- « Le bonheur est dans le pré »
- « Un pour tous, tous pour un »
- Les acteurs économiques : les opportunités
- Le retour du régalien ? garantir l’autosuffisance alimentaire nationale ?

« Le bonheur est dans le pré »

En cette période de crise sanitaire et de confinement que voit-on se développer ou s’accélérer au niveau local ? Comment les acteurs locaux s'organisent-ils, entre eux parfois, soutenu par les pouvoirs publics départementaux ou régionaux comme au Pays Basque ou en Pyrénées Atlantique, en Nouvelle Aquitaine ?

Il suffit d’observer le succès et la multiplication des initiatives et actions locales destinées à favoriser les circuits courts partout en France comme dans le sud-ouest pour entrevoir des réponses à ces questions :  les actions observées vont obliger les acteurs comme la grande distribution ou les entreprises de grande consommation à s’adapter, se reconsidérer se transformer.
Que constate-t-on ? Quelques exemples ?

De toute évidence on voit de plus en plus de fermiers se lancer dans la transformation de produits frais (ou non) classiques (Viandes, conserves de charcuterie, volailles, œufs, légumes fruits, fromage, yaourts, miel etc …) et la vente directe à la ferme souvent avec livraison à domicile en cette période de confinement.

Ces mêmes fermiers s’organisent entre eux pour accélérer la dynamique déjà présente des magasins fermiers autogérés, avec une offre assez large et complémentaire et surtout avec un maillage incroyable (il peut y en avoir un tous les 20 km) ... bref proche des consommateurs.

Annuaire des magasins de producteurs - En circuit court
Tous les magasins tenus par des producteurs qui pratiquent la vente directe de produits fermiers et de terroir. Pour manger bon, frais et de saison.
www.magasin-de-producteurs.fr

De plus la période de confinement et les difficultés de se déplacer « favorise » la naissance et accélération d’autres formes de logistique :

1- Un exemple de site internet fermier du pays basque

Qu'est ce qu'Idoki ? - Producteurs et produits fermiers pays basque qualité Idoki
Une charte fermière complémentaire. La charte fermière IDOKI est une démarche complémentaire aux autres démarches qualité : les AOP du Pays Basque et l’Agriculture Biologique.
www.producteurs-fermiers-pays-basque.fr

2- Et même depuis son Drive Paysan

Lekukoa : des paysans basques créent un "drive" pour distribuer leurs produits
Un site Internet propose les productions de plus 80 fermes, qui livreront au moins 22 villes, à partir de lundi. Commandes et pré-paiement auprès des producteurs, puis le client se rend au point
www.sudouest.fr

D'autres « Drive » vont ouvrir dans les jours qui viennent (comme ceux créés par certaines villes et d’autres en créations sont déjà annoncés en Aquitaine (selon l’ancienne définition administrative). On le voit les choses s’accélèrent, mobilisent beaucoup d’acteurs économiques du secteur Agro économique (en l’occurrence 80 fermes), avec un maillage et couverture territoriale assez conséquent (ici 22 villes).

Comme déjà évoqué ce phénomène n’est certes pas nouveau et se retrouve dans d’autres régions mais il s’organise au niveau national et s’accélère. Il ne faut pas croire que ceci ne concerne que la campagne, les périphéries urbaines aussi sont concernées au-delà des fermes urbaines, même Rungis se transforme crée son Drive et s’ouvre aux particuliers.

Drive fermier - carte - achetez des produits fermiers près de chez vous
Trouvez un Drive fermier Bienvenue à la ferme en France sur la carte en quelques clics et achetez les produits fermiers et du terroir de votre région
www.drive-fermier.fr

3. Enfin il y a les initiatives supportées par les pouvoirs publics locaux

Ce n’est pas nouveau me direz-vous : en effet des initiatives locales ont déjà été initiées avant la crise et vont s’amplifier : des villes comme Albi ont déjà mis en place des programmes pour parvenir très rapidement à l’autosuffisance alimentaire, à savoir que 100% de ce dont elle a besoin en produits agricoles soit disponible dans un rayon de 60km seulement !

La ville a 3 objectifs principaux et ambitieux :

  1. Réduire l’impact carbone lié aux transports de marchandise et aux modes de production agricole
  2. Sécuriser les approvisionnements en cas de crise alimentaire
  3. Meilleure qualité des produits consommés.

A une autre échelle, le Département de la Gironde vient d’ouvrir un site permettant aux agriculteurs de proposer à la vente directe leurs fruits, légumes, viandes ou poissons … https://www.producteurs-girondins.fr/consommer-local-en-gironde/

Cette plateforme « Producteurs girondins » est déjà en ligne avec le soutien des chambres d’agricultures, des Chambres des métiers et de l’artisanat, et des Chambres de commerce. Le principe est de favoriser les circuits courts et assurer la livraison de ces produits « autour de chez eux ».

Celle de la Région Nouvelle-Aquitaine sera effective le 31 mars 2020. Plus de 30.952 consommateurs se sont déjà inscrits sur la plateforme, ainsi que plus de 8.000 professionnels locaux. https://plateforme.produits-locaux-nouvelle-aquitaine.fr

« Les institutions redoublent d’efforts pour venir en aide à la filière agricole privée de marchés locaux, de restaurants et de restauration collective, presque tous fermés à cause de l’épidémie de coronavirus. Le principe est de se faire livrer chez soi en plein confinement. Il s’agit donc de mettre en relation les consommateurs ou les commerces alimentaires et les producteurs agro-alimentaires à proximité (légumes, viandes, fromages…). »

L’ensemble de ces projets, actions, initiatives nécessite des investissements privés et/ou publics qui laissent à penser que ces mouvements et changements seront durables et perdureront plus ou moins dans leurs formes après la crise. Une fois libérés des contraintes dues à la crise, les initiatives réussissant à concilier praticité, plaisir et disponibilité pourraient bien gagner une place certaine dans nos futures routines. La gestion du temps sera différente entre temps plaisir et temps contrainte, et le temps disponible social sociétal solidaire prendra peut-être plus de place grâce à de nouvelles valeurs retrouvées.

« Un pour tous, tous pour un »

Que retenir de ce que nous observons aujourd’hui ? Une évidence : les comportements de consommations s’adaptent, changent et évoluent très vite. Les grandes tendances de consommation identifiées avant la crise se voient renforcées, accélérées… les consommateurs ont certes stockés massivement des produits non périssables mais ils redécouvrent aussi les produits sains, frais, de saisons, d’origines connues, de qualité certifié ou reconnue, le fait maison etc.

Mais faits nouveaux :

  1. La consommation deviendrait-elle plus économique ?

En cette période de crise et sortie de crise beaucoup de foyers sont ou seront en difficulté financière et le pouvoir d’achat sera une variable plus qu’importante pour la suite des actes d’achats. On achète mieux et souvent moins cher. Une fois passé par les circuits courts, les consommateurs connaitront mieux le prix du veau de du porc à la ferme d’à côté (environ 13 à 14€ le Kg), les prix des légumes du maraichers voisins. Une fois le prix connu, les écarts selon les circuits de distribution apparaitront au grand jour et devront être justifiés, comme le prix de l’asperge dans le sud des landes … ou encore en région parisienne une botte de cresson de l’Essonne est vendue à la saison 1€ à la ferme contre environ 4€ à 4€50 à Paris.

  1. Confinement et lien social

La consommation devient sociétale et environnementale. On l’a vu de nouvelles sources d’approvisionnement naissent ou s’accélèrent pour satisfaire les contraintes et aspirations des consommateurs. Même la vente directe à la ferme s’accompagne d’un service de livraison à domicile. En ce temps de crise, ils offrent une dimension importante de lien social et renversent le paradigme : le consommateur ne va plus chez le distributeur, le « producteur distributeur » va chez le consommateur.
La consommation devient ainsi solidaire … on soutient les producteurs locaux en difficulté, des maraichers mais aussi des fermiers, etc… devenus des amis, connaissances proches ou lointaines mais connues ou reconnues.
Il est fort à parier que ces changements de consommations, valeurs sociétales et solidaire, variables économiques (pouvoir d’achat cf. l’argumentaire de la plateforme Gironde), entre autres, ne seront pas sans conséquences pour les modes opératoires et économiques des distributeurs et des industriels agro-alimentaires.

  1. Nouveaux usages

Les comportements cités jusqu’ici s’imbriquent dans des changements plus larges appelés chez Tilt-Ideas « Nouveaux usages ». Menée juste avant la crise et le confinement, l’étude prospective Brand’gagement de Epsy Tilt-Ideas Kéa avait déjà identifié certaines de ces tendances au niveau national. Plus d’un français sur deux déclaraient accepter de payer plus cher pour une juste rétribution des producteurs ou encore rechercher des fabricants qui font le choix du made in France.

 

Ces nouveaux usages laissent une part plus grande pour le sens et les conséquences de l’acte d’achat sur sa chaine de valeur. Cette prise de conscience est encore confirmée en ces temps de crise.

Les acteurs économiques : les opportunités

Si l’on regarde maintenant plus précisément la chaine de valeur de l’agro-alimentaire, des opportunités apparaissent pour les acteurs déjà présents :

1- Pour les acteurs de la distribution.

Les conséquences sont probablement de fabuleuses opportunités de développement si l’on adopte une stratégie positive. Certes ces « nouveaux » circuits courts sont une nouvelle concurrence importante, mais aussi une occasion « unique » à saisir pour définir de nouveaux modèles économiques avec les acteurs locaux, définir avec eux de nouveaux types de contrats collaboratifs solidaires, créateurs de valeurs pour l’ensemble des parties prenantes. Cela peut être l’occasion de sortir d’un modèle unique d’achat – vente de produits pour intégrer des dimensions de service comme la mise à disposition de savoir-faire (technique, logistique, financier), l’ouverture d’espace de découverte consommateurs, animation de dégustation vente. Autour de chaque supermarché, de nouvelles relations avec les acteurs économiques locaux sont à définir.

2- Pour les Industriels de l’agroalimentaire.

La crise actuelle soulève des questions d’optimisation logistique (usine et supply) et de gestion du portefeuille de produits et de marques le plus souvent complexe. La lourdeur des modèles opérationnels où silos et éclatement des responsabilités règnent manque d’agilité et rendent difficile les arbitrages stratégiques entre innovation et cœur de métier.

3- Pour les consommateurs

Face à ces mouvements, il y a, plus qu’une opportunité, une urgence à reconsidérer les valeurs d’engagements envers les consommateurs. N’est-ce pas le moment pour une entreprise de passer d’un modèle « sociétal » à un modèle « social humain » ? Dans Terre des hommes, Saint-Exupéry disait « Être homme, c’est précisément être responsable. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde ». L’engagement des grandes marques est plus que jamais nécessaire voire incontournable pour des raisons financières, légales, mais aussi vis à vis des consommateurs de positionnement et d’image et de réputation. L’activisme est devenu une action marketing en tant que telle. Certaines entreprises dites à mission, terreau de l’innovation stratégique, ont prouvé les bénéfices de ces mutations et transformations et le rôle majeur d’une marque forte ainsi incarnée apprécié et valorisé par les consommateurs comme le montre l’étude Brand’gagement de Epsy Tilt-Ideas Kéa


4- Pour les collaborateurs / employés.

Enfin pour faire face à cette crise sanitaire, les français acteurs sur le terrain ont redoublé d’imagination et de créativité et ont eu recours au système D. On l’a vu beaucoup d’initiatives ont été des initiatives individuelles, locales car les « hommes » de terrain sont souples, rapides, réactifs, et plein de pragmatisme.

Aussi plus que jamais il est précieux de valoriser et capitalise cet actif immatériel et renforcer la Qualité d’Initiative® au sein d’un réseau.

 

Voici le panorama de nouvelles règles du jeu potentielles pour les acteurs de l’agro-alimentaire. Pour autant, nous avons jusque-là passer sous silence l’action d’un acteur prépondérant dans le système. Il est maintenant temps de passer en revue le rôle que l’Etat pourrait endosser en sortant de la crise.

Le retour du régalien ? Garantir l’autosuffisance alimentaire nationale ?

Dans ce contexte, ne faudrait-il pas qu’au niveau de l’État, l'idée d'une autonomie alimentaire revoie le jour ? Cela nous semble une nécessité voire une urgence sanitaire.

Faisons un bref retour en arrière sur certains fondamentaux peut-être oubliés, ignorés, négligés, sous-estimés.

Sans remonter trop loin, arrêtons-nous au début 17ème, à Sully par exemple. Sous Henri IV, faut-il le rappeler, Sully encourage surtout l'agriculture, c'est l'époque d'Olivier de Serres généralement considéré comme le père de l’agronomie française et « gestionnaire de terres agricoles ». Sully martèle l’importance de l’agriculture en répétant une phrase devenue très célèbre : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée, les vraies mines et trésors du Pérou ». Il va favoriser fiscalement et logistiquement l’agriculture et pousser les paysans à produire plus que nécessaire afin de sécuriser l’autosuffisance de la France (confrontée à de graves famines sanitaires) et se mettre à vendre aux autres pays. Déjà à cette époque, pour faire face à des crises famines, pandémies sanitaires, il s’agissait de sécuriser l’alimentation de la production, la logistique, la distribution.

L’abbé Grégoire lui-même, fin 18ème début 19ème, met en place un certain nombre de moyen pour aider les agriculteurs à rationaliser leur production et à l'augmenter. Il comprend surtout l’importance et l’enjeux du développement agricole local et établit une maison d’économie rurale dans chaque département. Les pouvoirs publics vont jouer un rôle important dans certaines initiatives que nous verrons plus loin.

Sécuriser l’alimentation et l’approvisionnement pour se nourrir : quoi de plus basique et merci Monsieur Maslow de nous le rappeler dans votre pyramide des besoins : votre base comprend en premier manger, boire, être en bonne santé, respirer, dormir, ... et le sexe (hors sujet pour ce mémo). Ce qui se traduit par les premiers réflexes des gens, dès l’apparition des premiers signaux, menaces de cette période de crise : stocker des produits alimentaires surtout non périssables (je passe sur l’irrationalité de certains comportements comme les ruées voire bagarres pour du papier toilette).

Pour la Présidente de la FNSEA, Christiane Lambert : « Les Français peuvent dormir tranquilles. Il n’y a pas de pénurie alimentaire ».  Cela étant, pour beaucoup de personnalités : La France est une grande nation agricole, la France ne suffit plus à la France. Peut-elle nourrir sa population ?

Aujourd'hui, moins de 2 % de notre surface agricole utile produit des fruits et légumes, alors qu’il en faudrait 10 % semble-t-il. Et en même temps les surfaces cultivables fondent au soleil.

Pas besoin de reprendre le contexte du malaise agricole, la baisse du nombre de fermes, les petites exploitations qui disparaissent ... le nombre d’agriculteurs chassés de la terre (plus de 11 millions depuis les années 1960) réduisant encore plus les surfaces cultivées (au « profit » de l’urbanisation), celles rachetées par des étrangers pour exporter vers leurs pays d’origine comme les Néerlandais en Dordogne etc…

Le risque d’une crise alimentaire est potentiellement imminent, et cette crise sanitaire encore jamais vue sonne comme un cri d’alarme. L’état écologique et économique du monde n’est pas fait pour rassurer.

On l’a vu plus haut, nombre de collectivités publiques sont entrées en action pour soutenir l’agriculture locale.  La prise de conscience est forte. L’État doit aussi intervenir car il y a urgence à réagir pour redéfinir une ou des politiques agricoles visant à sécuriser l’alimentation et l’approvisionnement alimentaire et notre autosuffisance. L’État est probablement le seul organe pouvant incarner un contrepoids et avoir l’autorité suffisante pour agir et libérer nos agriculteurs et nos paysans de certaines contraintes. En effet est-il normal que des laboratoires privés étrangers brevètent le vivant, pilotent et gèrent leurs catalogues (graines, plants, …) empêchant nos agriculteurs de cultiver comme ils l’entendent ?

Entre 2005-2010, plusieurs rapports de commissions sénatoriales ont mis en garde sur les risques associés et documentés des propositions de réorientation. « Il n’y a plus qu’à » ... n’attendons pas la prochaine crise.

 

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