Marchés

Quel avenir pour le groupe Turenne Lafayette ?

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Plus de trois mois après le décès de Monique Piffaut, unique actionnaire du groupe Financière Turenne Lafayette, le processus de reprise de William Saurin, Madrange et de toutes les autres entités du groupe est bel et bien engagé. Le point sur les scénarios qui se dessinent.

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REA_248036_025© © HAMILTON/REA

«On sait que des industriels s’intéressent à nous. Mais ne convoitent-ils pas seulement les outils ? Qui sera vraiment capable de préserver l’ensemble des emplois ? », s’interroge Philippe Destouches, délégué syndical central CGC chez William Saurin. Plus de trois mois après le décès de Monique Piffaut, survenu le 30 novembre, les représentants syndicaux et bon nombre des 3 200 salariés répartis sur les 21 sites du groupe Financière Turenne Lafayette (FTL) peinent à reprendre leur souffle. « Le feuilleton est loin d’être terminé. On reste sonnés par cette affaire hors norme », confie l’un d’eux, sous couvert d’anonymat.

La reine du cassoulet, du couscous en boîte et du jambon qui, au début de l’année 2016, a trouvé le moyen d’acheter deux nouvelles entreprises – Luison, spécialiste des pâtes fraîches basé à Saint-Alban, en Haute-Garonne, et Som’Baker, fabricant de pizzas pour les MDD – laisse une sacrée ardoise ! Quelques jours après son décès, un communiqué diffusé par l’agence Image 7 fait état d’une présentation trompeuse des comptes depuis plusieurs années. Des comptes maquillés sans doute afin d’obtenir de nouveaux crédits, poursuivre les opérations de croissance externe et donner le change aux distributeurs, notamment dans le cadre des négociations commerciales. « Monique Piffaut, c’était notre mouton noir. On ne comprenait pas comment elle parvenait à rafler tous les marchés MDD, notamment dans les pâtes fraîches et le jambon cuit. Maintenant, les choses sont plus claires », lâche un industriel dépité. Le groupe fabrique en effet 85 % des volumes de pâtes fraîches et 50 % des volumes de jambon cuit sous MDD.

Chronologie d’un scandale

30 novembre 2016

Décès de Monique Piffaut, unique actionnaire de Financière Turenne Lafayette.

7 décembre 2016

Éric le gouvello est nommé par l’exécuteur testamentaire à la présidence du groupe.

14 décembre 2016

Un premier communiqué fait état d’une présentation trompeuse des comptes depuis plusieurs années. Une enquête ouverte par le parquet de paris est confiée à la brigade financière, afin de déterminer l’ampleur de la fraude et les responsabilités. l’enquête est toujours en cours.

18 janvier 2017

Un accord financier est validé par le tribunal de commerce de Paris. il porte sur un apport de 66 M€ sous forme de prêts et du gel de l’ensemble des créances et des dettes financières du groupe, pendant un an. Un pool de 17 banques est composé et met sur la table 53 M€. la différence est apportée par l’état, via le fonds de développement économique et social (FDES).

25 janvier 2017

Les salariés sont informés de la mise en vente des différentes entités du groupe. Un mandat est confié à la banque rothschild.

22 février 2017

Les organisations syndicales du groupe sont reçues par des représentants des ministères de l’agriculture, de l’industrie et du Travail pour faire un point d’étape.

Un trou abyssal

Alors qu’un audit des comptes est diligenté en interne par le groupe lui-même, et qu’une enquête, ouverte par le parquet de Paris, est confiée à la brigade financière – elle est toujours en cours –, les chiffres sont à manier avec la plus grande prudence. Il en ressort tout de même un trou abyssal de 350 millions d’euros, le montant des dettes confirmé dans la presse par Éric le Gouvello. Ce dernier a été nommé par l’exécuteur testamentaire de Monique Piffaut à la présidence du groupe Financière Turenne Lafayette, le 7 décembre. Gérant du cabinet Edaxis, Éric le Gouvello est un spécialiste de la conduite du changement et du redressement des entreprises. Il a la lourde tâche de piloter le groupe jusqu’à la reprise de tout ou partie des différentes entités.

En off…

« Le feuilleton est loin d’être terminé. On reste sonnés par cette affaire hors norme. »

Un salarié

« Monique Piffaut, c’était notre mouton noir. On ne comprenait pas comment elle parvenait à rafler tous les marchés MDD. Maintenant, les choses sont plus claires. »

Un industriel

« Il fallait pallier l’urgence. Le groupe ne rencontrera pas de problème de trésorerie jusqu’au mois de septembre, voire jusqu’à la fin de l’année. »

Un conseiller du secrétariat d’État à l’Industrie

Des salariés mobilisés

Redoutant des difficultés en cascade pour les fournisseurs du groupe, mais aussi pour la filière porcine, sous tension, Bercy s’est très vite mobi­lisé sur ce dossier et a réussi à faire valider, dès le 18 janvier, un accord financier mettant sur la table 66 millions d’euros, sous forme de prêts et du gel de l’ensemble des créances et des dettes financières du groupe, pendant un an. « Il fallait pallier l’urgence. Le groupe ne rencontrera pas de problèmes de trésorerie jusqu’au mois de septembre, voire jusqu’à la fin de l’année. Les usines ne se sont jamais arrêtées de tourner. Les salariés se sont toujours montrés mobilisés. Le processus de reprise est engagé et en bonne voie », indique un conseiller du secrétariat d’État à l’Industrie.

Un message d’optimisme transmis aux organisations syndicales du groupe lors de la dernière réunion, qui a eu lieu le 22 février à Bercy, en présence des représentants du ministère de l’Agriculture, du Travail et du secrétariat d’État à l’Industrie. Alors qu’un mandat de vente a été confié à la banque Rothschild, toutes les enseignes de Financière Turenne Lafayette ont déjà, selon Bercy, reçu une ou plusieurs marques d’attention. Une démarche qui conduit concrètement un candidat potentiel à la reprise à manifester, par courrier, son intérêt pour telle ou telle entité et à signer de multiples clauses de confidentialité, sans avoir encore eu accès aux éléments financiers. À charge pour la banque Rothschild de faire un premier travail de sélection parmi les prétendants.

Quels sont donc les scénarios qui se profilent ? « Deux schémas se dessinent clairement. Une reprise par pôle d’activité ou bien une vente à la découpe, c’est-à-dire entité par entité », ­indique un conseiller du secrétariat d’État à l’Industrie. Alors que les visites des sites ont commencé et que la banque Rothschild reçoit les propositions de la part d’industriels, de distributeurs, mais aussi de fonds d’investissement, les spéculations vont bon train sur les solutions éventuelles.

Dominé par l’activité de pâtes fraîches, le pôle traiteur frais, qui compte cinq sites et pèserait 71 millions d’euros, ferait l’objet de nombreuses convoitises. Les noms de Casino et d’Intermarché circulent avec insistance. Ces distributeurs avaient confié à FTL le soin de fabriquer leurs pâtes fraîches sous MDD.

801 M€

Le chiffre d’affaires estimé du groupe en 2016

350 M€

Le montant estimé des dettes

30 M€

Le montant des pertes en 2016

3 200 

salariés répartis sur 21 sites industriels

Sources : Financière Turenne Lafayette, et industriels

Une notoriété intacte

« Plus de 80 % des volumes d’Intermarché sont aux mains de FTL. Le Groupement des Mousquetaires n’a pas d’outil en propre et doit trouver le moyen de se retourner rapidement », analyse un observateur. Parmi les industriels, le fabricant de pâtes alimentaires Alpina Savoie, implanté à Chambéry – non loin de Tradition Traiteur, usine de pâtes fraîches de FTL –, et Panzani, qui détient déjà trois usines de pâtes fraîches et s’affirme comme le numéro un du marché avec sa marque Lustucru, retiennent l’attention des observateurs. Les industriels étrangers seraient également sur les rangs. On parle de l’espagnol Gallo, numéro un sur son marché des pâtes sèches et numéro deux des pâtes fraîches.

En ce qui concerne le pôle charcuterie, Aoste et Fleury Michon seraient sur les rangs. Quant à la partie conserve, qui pèse 250 millions d’euros, il s’agirait de la plus rentable du groupe. Les outils industriels sont anciens et ont largement été amortis, alors que les principales marques (William Saurin, La Belle Chaurienne…), continuent de bénéficier d’une forte notoriété. Panzani, qui a cédé depuis 1998 sa franchise, pourrait être logiquement candidat pour William Saurin. Contactée, l’entreprise n’a pas donné suite. Une chose est sûre, avec une part de marché de 33,2 % en volume et de 36,8 % en valeur, la marque Panzani est archi-leader sur le segment des raviolis en boîte. D’après nos informations, les entreprises intéressées par William Saurin pourraient, fortes de cette position sur le marché, reprendre dans le même temps la franchise de Panzani. Mais Bigard, le numéro un de la viande, tout comme le producteur de légumes en conserve D’Aucy seraient en course. « La visite d’un site est toujours intéressante pour observer la concurrence et comprendre certaines choses. Mais les filières du jambon cuit et des pâtes fraîches sont en surcapacité. Les candidats à la reprise devront avoir les reins solides pour remonter la pente. Bercy est dans une logique de préservation des emplois et non des filières », tranche un industriel. Le feuilleton est loin d’être terminé…

Trois pôles principaux d’activités et de nombreux scénarios

Selon nos informations, deux schémas sont évoqués quant à l’avenir de l’empire de Monique Piffaut : une vente à la découpe ou une reprise par pôle d’activité. Le point sur les hypothèses.

Traiteur frais

71 M€ & 5 sites

  • Les entités principales : Tradition Traiteur (pâtes fraîches et gnocchis), Luison (pâtes fraîches), Lorenzi (pâtes fraîches), Géo Salade (salade traiteur), Som’Baker (pizzas)
  • Les scénarios : ce secteur, visiblement, attire le plus. Sont évoqués Casino et Intermarché du côté des distributeurs, Alpina Savoie et Panzani ou encore l’espagnol Gallo, côté industriels.

Charcuterie

480 M€ & 11 sites

  • Les entités principales : Madrange, Paul Prédault, Montagne noire
  • Les scénarios : Aoste et Fleury Michon seraient sur les rangs, mais pas seulement.

Plats en conserve

250 M€ & 7 sites

  • Les entités principales : William Saurin, Garbit, Petitjean, La Belle Chaurienne
  • Les scénarios : c’est le pôle le plus rentable. De quoi éveiller, dit-on, l’intérêt du numéro un de la viande, Bigard, ou encore de D’Aucy (Cecab).

Marie Cadoux

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