Qui pour se souvenir du Rana Plaza ?

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Le 24 avril 2013 une usine textile s'effondrait au Bangladesh. Le bilan? Epouvantable. 1133 morts. Tous des ouvriers, employés, pour des salaires de misère, à confectionner des vêtements que l'on trouvera, sans trop avoir à chercher, dans chacune de nos armoires. De quoi s'interroger sur la notion de "prix justes" et de "juste rétribution" du travail de chacun. Si ce drame est largement oublié, déjà, il a quand même peut-être enclenché une chaîne de réactions qui pourrait, à l'avenir, réveiller les consciences.

L'effondrement d'une usine textile, au Bangladesh, a fait 1133 morts le 24 avril dernier.
L'effondrement d'une usine textile, au Bangladesh, a fait 1133 morts le 24 avril dernier.

De quoi se souviendra-t-on quand, dans quelques jours, il s’agira de se remémorer 2013 ? La mort de Mandela c’est entendu. L’avènement du pape François, assurément. La guerre en Syrie, peut-être. Le burlesque de l’affaire Cahuzac, éventuellement, si l’on veut être davantage franco-français. Mais en matière de grande conso ?

Carrefour qui, enfin, péniblement, se remet à gagner des parts de marché ? Casino qui se lance avec force dans la guerre des prix ? Le drive, encore et toujours ? Le cross-canal et ce si désiré web to store ? La chute de Virgin ? Le retour de Darty ? Un peu tout cela, sans doute, oui.

Mais qui pour évoquer le Rana Plaza ? Le quoi ? C’est bien là le problème. L’un de ces drames majeurs, pourtant, qui aurait dû faire la une des jours et jours. Et réveiller les consciences, surtout. Pensez donc. Un immeuble qui s’écroule, dans une usine textile au Bangladesh, le 24 avril dernier. 1133 morts. 1133 ouvriers payés une misère pour confectionner des millions de vêtements vendus ensuite dans les plus grandes enseignes du monde entier.

 

Des fournisseurs pour les fournisseurs de fournisseurs… Une folie pure

Un scandale humain, tout autant qu’économique. Pour ne pas dire moral… Une pyramide d’intermédiaires, malsaine, qui dilue les responsabilités et opacifie la chaîne de décision. Plutôt d’indécision. Les distributeurs et les grandes marques mondiales passent des accords avec des fournisseurs installés au Bangladesh. Jusque-là, rien que de très classique – cela fait bien longtemps que la Chine est devenue « trop chère ».

Les contrats passés sont des merveilles du genre. Inattaquables. Juridiquement parfaits. Sauf que, et c’est là que le bât blesse, avec des objectifs de production quasi impossibles à tenir. C’est là la grande responsabilité de donneurs d’ordre initiaux. Cette manière de s’en laver les mains une fois les signatures apposées au bas des contrats. Pas tous, évidemment, pas tous. Il n’empêche.

Les fournisseurs, pressés par le temps – pour ne pas pressurés -, ignorant le plus souvent les termes des contrats, qui interdisent de telles pratiques, se lancent alors dans une folle course à la sous-traitance. Et sans plus être franchement regardants sur les conditions de travail. Des fournisseurs pour les fournisseurs… Voire, ensuite, des fournisseurs pour les fournisseurs des fournisseurs… Une folie pure. Dictée par les lois de la consommation moderne, où tout doit aller vite, tout le temps, et coûter le moins cher possible, sans plus guère se soucier de ce qui est « juste » et ne l’est pas.

 

Il en va de la responsabilité de chacun, depuis le distributeur jusqu’au consommateur

Des œillères partout. Et qu’on n’aille pas juste s’insurger contre ces « salauds » de distributeurs et d’industriels. S’ils agissent ainsi c’est que, à l’autre bout de la chaîne, les consommateurs font pression, eux aussi, pour demander des prix sans cesse plus bas. C’est légitime, en période de crise plus qu’en tout autre… Mais cela ne dédouane pas de la responsabilité de chacun. Acheter un pull à moins de 10 euros, c’est bien pour son pouvoir d’achat – et dieu sait s’il faut bien en passer par là, pour bon nombre d’entre nous, tant les fins de mois sont dures. Mais, pour obtenir un tel prix, pas de miracle, malheureusement. C’est forcément que, quelque part, il y a un problème.

L’ONG Fair Wear Foundation a ainsi fait le calcul pour un tee-shirt vendu 29 euros. La marge du magasin s’élève à 17 euros (59%), quand le salaire de l’ouvrier pèse lui à hauteur de 0,18 euro (0,6%). A première vue, il serait aisé de situer le problème au niveau du magasin. Ce serait se livrer à une analyse bien rapide. Ces 59%, pour importants qu’ils apparaissent, ne constituent qu’une marge brute, à laquelle il faut enlever tous les frais de l’enseigne (salaires, loyers commerciaux, électricité, etc.). Ramené en « net », le pourcentage se dégonfle bien vite. Pas question, cependant, de venir plaindre ces enseignes. La plupart d’entre elles dégagent de substantiels profits, qui leur assurent de beaux jours.

 

Qui pour accepter une hausse des prix ?

Alors oui, bien sûr, elles ont des efforts à faire, mais l’essentiel serait dans une meilleure répartition. En clair, non pas tant se focaliser uniquement sur le niveau de marge du magasin ou de la marque, (estimé, lui, à 12%) – un peu quand même -, mais surtout augmenter ce petit 0,6%, tout en bas, correspondant au salaire, misérable, de l’ouvrier.

Or, pour cela, encore faudrait-il accepter une hausse des prix. Au Bangladesh, sachez-le, il existe un salaire minimum : il a été porté, récemment, à 68 dollars par mois. Les syndicats locaux estiment qu’avec 100 dollars on commencerait à s’approcher de « conditions de vie décentes » dans le pays. Un grand bond en avant qui prendra du temps à être mis en place dans le pays même, tant cela suppose des changements structurels drastiques.

Mais avant même de se pencher sur ce qui se passera au Bangladesh, qu’en est-il chez nous ? A peine un mois après le drame du Rana Plaza, 58% des Français se déclaraient prêts à payer plus cher leurs produits à condition que cela aille de pair avec de meilleures garanties sociales, indiquait alors un sondage mené le Secrétariat permanent international des droits de l'homme (SPIDH). Il faudrait voir qui serait encore là pour passer du déclaratif au réel… C’est, malheureusement, une autre histoire. Mais, voilà néanmoins une bonne base sur laquelle travailler.

Quant aux enseignes, les choses semblent vouloir bouger, aussi. Saluons ainsi l’annonce de H&M en la matière – même s’il y a loin, encore, de l’annonce à la décision réellement appliquée. Le groupe suédois se dit favorable au lancement d’une « politique de salaires équitables », destinée à faire en sorte que « tous les ouvriers du textile soient en mesure de vivre de leur salaire ». A la clé, une « possible » hausse des prix pratiqués par H&M, « à long terme », ainsi que le laisse entendre Helena Helmersson, la directrice du développement durable de H&M.

 

Ci-après, un lien vers un reportage, excellent, de la journaliste Marie Viennot, réalisé au Bangladesh pour France Inter et France Culture.

 


"Made in Bangladesh". Le vrai prix de vos habits par franceculture

 

 

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