Relations commerciales, grandes surfaces...: ce que déclarait Jean-Pierre Raffarin

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LÉGISLATION - LOISLe 29 octobre 1999, LSA publiait une interview de Jean-Pierre Raffarin. Le nouveau premier ministre disait alors: « La distribution doit intégrer les préoccupations de ses partenaires »

Ancien ministre des PME, du Commerce et de l'Artisanat, le sénateur Jean-Pierre Raffarin (vice-président de DL) plaide pour une relation « apaisée » entre les pouvoirs publics et la distribution. Mais invite le gouvernement à se saisir, si besoin était, de l'arme fiscale pour mieux convaincre les distributeurs d'adopter une nouvelle éthique professionnelle.
LSA - La multiplication des événements en fin d'été, avec pour point d'orgue la fusion annoncée de Carrefour et Promodès, a relancé le débat sur le rôle de la distribution au sein de notre économie. Quel est votre sentiment sur cette fusion et la dramatisation du débat qui en a découlé ?
Jean-Pierre Raffarin - Je ne suis pas un désespéré de la fusion Promodès-Carrefour. Pour moi, notre économie de la distribution a été pendant de très longues années fragilisée par des comportements de type Far West. C'est ce climat d'extrême compétition entre des entreprises nombreuses et agressives qui a conduit à beaucoup de dégâts dans le paysage commercial français. Le fait d'avoir une grande entreprise de référence, qui peut essayer de faire progresser l'économie de la distribution - notamment en partenariat avec les pouvoirs publics -, cela peut être quelque chose de positif. La méthode commerciale française, trop imprégnée du « tout hypermarché », a conduit aux abus que l'on connaît. La distribution a mis beaucoup d'ingéniosité à détourner un certain nombre de lois. Ce qui ne va pas dans ce pays depuis très longtemps, ce sont les pratiques commerciales, issues d'un rapport de forces excessif du distributeur sur le producteur, au nom du consommateur. C'est cette attitude-là qu'il faut changer. Car ce sont bien les attitudes de la grande distribution sur le plan commercial qui sont fautives. C'est le développement du tout hyper - ce que j'appelle la logique « con-con », « concept- consommateur direct » - qui veut que l'on aille du concept au consommateur sans intermédiaire, avec le moins d'hommes possible. Je crois que la distribution doit intégrer davantage les préoccupations de ses partenaires. On ne peut pas réussir tout seul. Comme les industriels dépensent aujourd'hui de l'argent pour corriger leur pollution, il faut que la distribution investisse dans ses relations avec ses partenaires. La bataille est culturelle. Carrefour, qui a évolué de façon positive ces dernières années, a fait de réels progrès dans ses relations avec les PME, avec une démarche partenariale, aussi bien chez les acheteurs que chez les directeurs de magasins. Chez Promodès, l'enracinement territorial est un élément de la culture de l'entreprise. Ce sont deux groupes qui ont enregistré des évolutions positives ; je ne condamne donc pas d'avance la fusion de ces deux grandes entreprises. C'est,je crois, l'occasion de faire évoluer la distribution.
LSA - Quels sont les moyens dont les pouvoirs publics disposent pour contraindre les entreprises de la distribution à avoir des relations commerciales plus équilibrées ?
J.-P. R. - Je pense qu'une entreprise comme Carrefour-Promodès, si elle joue ce rôle d'entreprise de référence, a besoin d'un relationnel apaisé avec les pouvoirs publics. Mais s'il faut être plus contraignant, je crois que c'est l'outil fiscal qui est le plus adapté. Il existe une taxe, la « C3S », qui doit pouvoir permettre à l'État d'agir. Elle alimente notamment le Fisac, le fonds d'aide au petit commerce et à l'artisanat, ainsi que les retraites des commerçants. C'est un outil fiscal, un bel outil de dissuasion, très impopulaire dans la distribution, qui peut être développé. La C3S peut être au commercial ce que l'écotaxe est à l'environnement. Elle peut participer au financement des relations avec les producteurs agricoles. La ruralité gronde fortement aujourd'hui. Il y a des comportements profonds, qu'il ne faut pas prendre à la légère. La C3S est donc un outil fiscal qui doit permettre à l'État d'encourager les partenariats avec les PME, avec les producteurs régionaux, les démarches qualité.
LSA - Les deux lois, Galland et Raffarin, ont singulièrement encadré l'activité de la distribution. Trois ans après, quels enseignements tirez-vous de leur application ?
J.-P. R. - Nous avons une grande satisfaction sur le bilan de cette loi, c'est que nous avons stoppé, en France, le développement des hypermarchés. Les rapprochements d'entreprises avaient été anticipés. Quant à la concurrence, je note qu'un certain rapport de forces avec les grandes entreprises a pu s'établir.
LSA - Mais s'agissant des PME, dont vous étiez l'ardent défenseur, ne sont-elles pas aujourd'hui impuissantes dans ce rapport de forces, et donc exclues du jeu ?
J.-P. R. - Les PME, avec la grande distribution, sont en guerre depuis vingt-cinq ans ! Il y a longtemps que les déréférencements ont fait beaucoup de dégâts. Il y en a moins maintenant. On me parle du renchérissement du coût d'entrée dans les linéaires qui pénaliserait les PME, mais pourquoi la distribution se garde en permanence les résultats de ses dispositifs ? Le fournisseur, petit ou grand, est un partenaire. Ce n'est pas le concurrent du distributeur ! Cette idée du coût d'accès au linéaire est une pratique exclusivement française. Au lieu d'acheter un produit, on vend du linéaire ! La distribution fait de l'immobilier ! Elle tire profit du renchérissement, elle se garde le profit en faisant payer le renchérissement aux autres. Est-ce que ce comportement-là est responsable ?
LSA - Mais la loi Galland interdit toute répercussion au bénéfice du consommateur Faut-il la réformer ?
J.-P. R. - Je pense qu'il est très difficile d'aller plus loin. Elle a répondu à un grand nombre de nos préoccupations, comme le déréférencement ou la revente à perte. Il doit y avoir toutefois une remise en cause de la méthode des marges arrière et autres techniques destinées à détourner cette loi. Il faut changer les pratiques. Mais c'est plus par un accord sur les méthodes et une éthique professionnelle nouvelle que l'on doit évoluer, et non par la contrainte. Si l'on reste dans une logique de contrainte, celle-ci sera à nouveau détournée. Ce qu'il faut éviter, c'est qu'il y ait ce double commerce auquel nous assistons, un commerce du produit et un commerce de l'espace, que font payer les distributeurs. Il faut diminuer le commerce de l'espace pour donner plus au commerce du produit.
LSA - Pensez-vous qu'un simple dialogue entre distributeurs et fournisseurs suffira pour réformer les pratiques commerciales ?
J.-P. R. - Une grande entreprise majeure ne pourra pas être en guerre avec les pouvoirs publics. Un grand groupe Carrefour-Promodès doit pouvoir engager une espèce de contagion de bon comportement. Je connais bien les présidents des groupes de la distribution, le couple Paul-Louis Halley- Daniel Bernard est intéressant à cet égard, ils ont des cultures assez différentes. Si l'on regarde leurs défauts, on peut être interrogatif, mais si l'on regarde leurs qualités, et si les deux groupes font la somme de leurs qualités, on peut être optimiste.
LSA - Le Premier ministre entend intégrer les pratiques commerciales dans un nouveau projet de loi. Partagez-vous la démarche du gouvernement sur la nécessité de réguler l'économie ?
J.-P. R. - On ne peut pas espérer que la loi règle les problèmes à elle seule. C'est une orientation, mais il faut prioritairement un accord professionnel. Je compte sur les Assises de la distribution pour faire émerger une attitude partenariale des différents secteurs. La loi peut venir en complément, pour formaliser les volontés. Prétendre par la loi gérer durablement l'économie a quelque chose de dérisoire. Je crois volontiers que la fiscalité est parfois plus incitative que la loi. Je reste donc prudent sur tout appel nouveau à la loi. Je fais partie de ces libéraux qui font appel au droit pour que l'égalité des chances puisse être protégée, que les dysfonctionnements du libéralisme puissent être corrigés. La régulation, c'est une voie. Mais les pouvoirs publics devraient avoir la sagesse de s'engager dans une vraie discussion avec les partenaires socio-économiques. Et d'agir par la dissuasion plus que par la contrainte. Le fait d'être puissant ne signifie pas forcément être en position abusive. Il y a beaucoup de secteurs où la puissance est une forme de progrès de la civilisation. Ce que je souhaite, c'est que l'on change les comportements. Je ne souhaite pas aller dans la démagogie anticoncentration tant que l'on ne traite pas le problème des comportements. Paul-Louis Halley et Daniel Bernard et leurs confrères peuvent comprendre cette démarche. Il faut leur donner une chance de progrès.

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