Responsable du développement durable : l'empêcheur de tourner en rond

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Peu nombreux, les responsables du développement durable inventent aujourd'hui les frontières de ce métier récent. Entre l'émulation fédératrice et l'aiguillon dérangeant.


Ils sont à peine une centaine en France. Responsable du développement durable est un métier émergent, dont les contours se formalisent au rythme d'assimilation par les sociétés de leurs responsabilités en la matière (LSA n° 1954). Dans la distribution comme ailleurs, deux écoles se confrontent au gré des convictions des présidents de groupe, mais aussi des réalités économiques.
La première privilégie une approche structurée, avec la création d'un département du développement durable, un directeur, ses équipes et des objectifs précis.
La seconde préfère la méthode perlée, où chaque fonction de l'entreprise intègre les problématiques du développement durabledans sa stratégie. Actuellement, la plupart des entreprises retiennent la seconde, pour des questions de taille et de budget. Mais une formation spécifique est désormais accessible aux étudiants de troisième cycle, et les premiers diplômés arrivent en ce moment sur le marché du travail.

«Faites un autre métier !»


«À ceux qui veulent se lancer dans cette activité, je dis: ?faites un autre métier !?, lance Thierry Raes, associé dirigeant le développement durable chez Price Waterhouse-Coopers. Faites de la logistique, du marketing, du commercial, et ajoutez- y votre sensibilité développement durable : c'est comme cela que vous ferez bouger les choses.» Pour ce précurseur, l'efficacité tient dans ce constat: il y a bien plus de gens qui font du marketing dans la filiale Procter & Gamble France que de responsables de développement durable dans le pays...
Directrice du développement durable du Groupe Carrefour, Véronique Discours-Buhot ne dément pas : «Le meilleur profil, c'est quelqu'un issu du sérail qui complète sa formation.Pour être crédible, le responsable en développement durablea vraiment besoind'une caution opérationnelle. » La légitimité est la première vertu recherchée par ces défricheurs. Passée par le développement, le merchandising, les produits, le marketing, Véronique Discours-Buhot peut se prévaloir d'une parfaite connaissance du groupe et d'un solide réseau relationnel : «C'est indispensable, parce que le développement durable implique l'ensemble des activités, de la logistique aux ressources humaines en passant par les achats.» Directeur de la responsabilité sociale et du développement durable de Conforama depuis octobre 2005, Patrick Weymeels sait, lui aussi, que la crédibilité est son premier combat : «J'ai derrière moi une carrière de directeur de magasin chez Confo, mais aussi au sein d'autres enseignes du secteur. Je ne peux être crédible que parce que je suis toujours resté proche du terrain. » Venu au développement durable par les ressources humaines - il a piloté les dossiers de l'application des 35 heures et de l'harmonisation des rémunérations des forces de vente -, Patrick Weymeels peut s'appuyer sur son réseau, mais aussi sur le soutien de son président et la politique volontariste de PPR, soucieux de «créer des valeurs pas uniquement économiques, mais aussi citoyennes, et l'ambition de véhiculer des idées neuves».

Combattre les idées reçues


Même dans ce cas de figure, le poste n'est pas une sinécure. Les présidents passent, les stratégies changent. Surtout, les conflits d'intérêt avec les objectifs économiques de terrain sautent presque directement aux yeux. À charge pour le responsable de faire preuve de pédagogie, de patience et de conviction. «C'est un management particulier, reconnaît Patrick Weymeels, où l'on doit gérer des équipes transverses, sans craindre de ne pas être compris immédiatement. Il faut savoir rester ouvert, simple et méthodique. » De l'écoute, et de l'autorité, parce qu'une bonne partie des objectifs passent par les directeurs de magasins, qu'il faut savoir convaincre. Il faut aussi jouer le rôle d'aiguillon. Au seindu groupe Carrefour, qui ne s'est jamais distingué pour son féminisme excessif, Véronique Discours-Buhot n'est pas mécontente de valoriser sa sensibilité féminine: «C'est une forme d'ouverture au dialogue et une façon de faire coïncider les aspirations professionnelles et personnelles, et pas uniquement dans la parité hommes-femmes.» Surtout, et même si elle ne le prétendra pas elle-même, elle a la réputation d'être tenace. «Il faut qu'on soit dérangeant, sinon on ne servirait à rien!, insiste- t-elle. Je suis la mouche du coche. Nous sommes les interlocuteurs des différentes parties prenantes, aussi bien les ONG et les associations que les syndicats.» Monoprix, sensibilisée de longue date au sujet, a choisi une organisation perlée, fondée sur l'exemplarité et chapeautée par le responsable du marketing et de la communication, Hervé Hémard : «Dans tous les postes importants, nous avons un acteur relais qui porte la démarche, y compris en magasins. C'est à travers l'exemplarité de ces relais que nous voulons faire prendre conscience des avantages du développement durableaux collaborateurs de l'entreprise.» Inventifs, téméraires ou décomplexés, ces pionniers n'ont qu'une crainte : que le vent favorable qui les porte tourne court et que, pour des raisons stratégiques, les choses en restent là.

Francis Lecompte


L'essentiel de la fonction
Le profil
Fonction récente et encore peu répandue en France, la grande majorité des responsables de développement durable n'ont pas de formation spécifique. Depuis deux ans, il existe un mastère en développement durable.
> Ils ont exercé ou exercent des responsabilités dans d'autres secteurs clés de l'entreprise (produits, ressources humaines, qualité, développement).
> Beaucoup sont venus au développement durable par les fonctions de responsable qualité ou de ressources humaines.
> La fonction nécessite une bonne connaissance transverse de tous les secteurs de l'entreprise.
> Elle ne se conçoit pas sans une grande sensibilité aux questions de société et une capacité de dialogue avec tous les leaders d'opinion.

Les missions
> Assurer un rôle d'alerte et de proposition pour l'ensemble des business unit ou des fonctions de l'entreprise.
> Valoriser les aspects économiques des actions entreprises.
> Établir des indicateurs de résultat ou des grilles d'évaluation dans les domaines d'application (responsabilité sociale, commerce équitable, politique environnementale...).
> Assurer une veille législative.
> Coordonner les réalisations concrètes auprès des acteurs relais dans l'entreprise.
> Rencontrer et dialoguer avec les organisations non gouvernementales, les syndicats, les groupes d'opinion.
> Rédiger le rapport d'activité développement durable dans les entreprises cotées.
> Venir en soutien de la direction générale en cas de crise (sécurité alimentaire...).

La rémunération annuelle
Le métier reste atypique et ses modes d'accès trop diversifiés pour établir une fourchette réaliste.

Les qualités requises
> La rigueur et l'organisation
> La connaissance parfaite de tous les rouages de l'entreprise
> L'analyse transverse des problématiques
> L'approche économique et réaliste
> L'ouverture et la curiosité
> La témérité et la résistance à la critique
> La motivation et l'enthousiasme

Les évolutions possibles
> Les fonctions liées à la qualité et aux ressources humaines
> Les fonctions opérationnelles



©Lahcène Abib

«Les acheteurs et nous ne défendons pas forcément les mêmes intérêts et l'on sait bien qu'ils sont confrontés à des exigences de rentabilité. Nous avons donc vraiment besoin d'une caution opérationnelle. La qualité des directeurs de développement durable, c'est savoir traduire nos objectifs dans des réalisations concrètes.»
Véronique Discours-Buhot, 45 ans, directrice développement du durable du Groupe Carrefour.


Son CV
? 1985, maîtrise en sciences éco
? 3e cycle en marketing et gestion commerciale, université de Caen
? Chargée d'études chez SISP Promodès. Comportements de consommateurs, implantations
? Chargée de mission auprès de la direction générale de Promodès
? Directrice merchandising national chez Logidis Champion
? Chef de groupe marketing épicerie et liquides chez Logidis, puis responsable des marques propres et des premiers prix
? Responsable de la qualité et du développement durable de Champion
? Depuis 1994, directrice du développement durable du Groupe Carrefour
 

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