« Sans croissance, il est vrai que les négociations sont plus difficiles »

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COMMUNIQUÉS Dans une interview exclusive, Jacques Creyssel, qui représente les grandes enseignes de distribution, appelle le gouvernement à des vraies réformes plutôt qu’à de petits « déverrouillages ». Pour lui, la conjoncture déflationniste est liée au recul du pouvoir d’achat et à l’absence de croissance. Dangereuse à court terme, elle ferait pourtant tenir les volumes de vente.

LSA - La consommation semble se tarir et la guerre des prix sévit depuis plus de un an. Comment les grandes surfaces font-elles face ?

Jacques Creyssel - La conjoncture est difficile, et la météo de cet été n’a rien arrangé. Nous sommes dans une crise très particulière, tant d’ailleurs par son intensité que par sa durée. Le volume global de la consommation de biens est le même qu’il y a sept ans. Le pouvoir d’achat par ménage recule depuis trois ans. Ce qui se traduit par une conjoncture déflationniste qui est, à terme, dangereuse pour les producteurs, les industriels et les distributeurs. Tout le monde est contraint de faire des efforts sur les marges. Cette légère diminution des prix fait tenir les volumes, en incitant en outre les Français à acheter des produits de meilleure qualité, des produits locaux… Ce qu’on appelle la valorisation. Les acteurs sont, en fait, très rationnels : le consommateur cherche le prix le plus bas possible parce que son pouvoir d’achat recule, le producteur baisse ses prix pour maintenir ses ventes et sa part de marché, et le distributeur tente de maintenir les volumes en diminuant les prix. Cette situation a permis à la France d’être le seul pays d’Europe où les volumes se sont tenus au premier semestre.

 

LSA - Compte tenu de la concentration accentuée du secteur, n’y a-t-il pas un risque que les négociations, qui vont s’ouvrir bientôt, soient très tendues ?

J. C. - Chaque année, on dit que les négociations ont été plus rudes que l’année précédente. L’élément essentiel, c’est la conjoncture économique. Sans croissance de la consommation, il est évident que les discussions sont plus difficiles. Il s’agira de la première année de la mise en œuvre de la loi Hamon, qui représente un compromis entre, d’un côté, le renforcement d’un certain nombre de règles adoptées à la demande des industriels, et, de l’autre, le maintien de fondamentaux comme la libre-négociabilité des tarifs. C’est un bon équilibre. Ceux qui appellent à une nouvelle modification de la loi cherchent, en fait, à défavoriser les plus petites entreprises, qui n’ont pas les moyens juridiques de s’adapter à de nouvelles règles. Laissons la loi s’appliquer. La priorité doit être donnée au développement des PME. C’est pourquoi nous allons signer avec la Feef [Fédération des entreprises et entrepreneurs de France, NDLR] de nouveaux engagements portant à la fois sur des règles de bonne pratique dans les box de négociations et sur la mise en place d’un cadre précis pour la clause de revoyure.

LSA - Vous semblez soutenir les mesures fiscales et sociales mises en place par le gouvernement. Or, des députés contestent que la distribution puisse en bénéficier. Quelle est votre position ?

J. C. - Les entreprises, et en particulier celles de la distribution, ont subi un double choc au cours des dernières années : la disparition de la croissance et l’augmentation extrêmement forte de la pression fiscale. Ce n’est pas tenable. L’annonce par le gouvernement d’une nouvelle politique de baisse du coût du travail doit donc être saluée. Et cette politique commence à produire des effets. Nous avions perdu, entre 2010 et 2012, 25 000 emplois. Les premiers chiffres de 2013 marquent une inversion, de l’ordre de 5 000 créations d’emplois nettes dans le secteur. Il s’agit très clairement des premiers effets du CICE, et on ne peut que s’en réjouir. Encore faut-il que cela ne soit pas remis en cause ! C’est le cas avec la réintroduction des temps de pause dans le calcul des allégements de charge, qui revient à annuler les effets du Pacte de responsabilité. C’est très grave. Il faut qu’il y ait une ligne claire et surtout constante.

Quant au CICE, son montant pour le secteur, 450 millions d’euros, est bien inférieur à l’évolution des impôts et des taxes depuis trois ans ! Nous sommes le principal employeur et le premier recruteur de jeunes peu qualifiés dans ce pays. Pourquoi faudrait-il considérer qu’il y a de mauvais emplois dans la grande distribution et de bons ailleurs ?

 

LSA - Que pensez-vous de l’alourdissement de la fiscalité des ménages, passée de 45 à 70 milliards d’euros ? N’est-ce pas la cause de la baisse du pouvoir d’achat ?

J. C. - Il est évident qu’il y contribue. Les ménages sont perdus et s’inquiètent, ce qui les amène à augmenter leur épargne plutôt qu’à consommer. Ce comportement de précaution ne fait qu’accentuer la crise. Il s’agit d’un cercle vicieux. Le débat entre politique de la demande et politique de l’offre est totalement artificiel. L’investissement nourrit aussi bien l’une que l’autre. Il n’y aura de retour de la confiance qu’à partir du moment où les baisses d’impôts sur les entreprises comme sur les ménages seront financées par de vraies économies visibles et durables sur les dépenses publiques.

 

LSA - La future loi Macron se profile. Le ministre a parlé de « petits déverrouillages économiques », notamment l’ouverture du dimanche. Qu’attendez-vous de lui dans ce texte ?

J. C. - Une loi nouvelle sans ambition est une loi inutile ! Si on veut de la croissance et du pouvoir d’achat, il faut réformer en profondeur pour les dix ans à venir. Le travail dominical et de soirée correspond à une demande des consommateurs, surtout dans les grandes villes. 72 % des Français se prononcent d’ailleurs en faveur d’une ouverture généralisée. De nouveaux modes de commerce se développent, avec la multiplication des casiers et l’arrivée annoncée d’Amazon Fresh. Le sujet n’est plus de savoir si les consommateurs vont faire leurs courses le dimanche, mais de savoir s’ils vont pouvoir le faire dans des magasins physiques avec des salariés ou seulement dans des magasins virtuels.

Une vraie réforme doit passer par la suppression des interdictions préfectorales, la possibilité pour les commerces de proximité d’ouvrir dans les grandes villes tous les dimanches, la suppression des distorsions de concurrence au détriment des magasins d’électroménager, et une quinzaine d’ouvertures dominicales par an librement choisies. Le travail en soirée doit également être rendu possible dans le cadre d’accords d’entreprises ou de branches.

 

LSA - Les grandes surfaces réclament depuis longtemps la vente de médicaments sans ordonnance. Pensez-vous obtenir gain de cause ?

J. C - C’est une priorité forte. Nous sommes satisfaits que la loi pour la consommation ait déjà permis d’avancer sur ce terrain, avec la vente des tests de grossesse et des produits pour lentilles. Nous sommes favorables à la proposition de l’Autorité de la concurrence et des associations de consommateurs de permettre la vente, en hypers et supermarchés, de l’ensemble de la parapharmacie et des médicaments sans ordonnance, dans des corners dédiés, sous le contrôle d’un diplômé en pharmacie avec des garanties déontologiques. Plus rien ne justifie le monopole en vigueur. Surtout que la mesure permettrait de faire baisser de manière sensible le prix des médicaments, de l’ordre de 20 %.

 

LSA - La future loi prévoirait également un volet sur l’urbanisme commercial, qui pourrait être nourri des réflexions de l’Autorité de la concurrence sur les zones de chalandise et les contrats d’affiliation. Quelle est votre position sur ces sujets ?

J. C. - La seule annonce par le Premier ministre est une mesure de simplification des règles de l’urbanisme. Il faut revenir sur les nouvelles contraintes des lois Duflot et Pinel, comme l’application aux magasins existants de nouvelles normes environnementales lors d’une extension, la limitation de la taille des parkings ou la mise en place du câblage pour les véhicules électriques. De même, la loi sur la transition énergétique prévoit que les émissions de gaz à effet de serre doivent diminuer de 10 % d’ici à 2020 et de 20 % d’ici à 2025 s’agissant du transport mis en œuvre par nos entreprises. Et un amendement gouvernemental interdit totalement les sacs en plastique non biodégradables pour les fruits et légumes, alors que cela va re­présenter un surcoût de 300 millions d’euros pour les consomma­teurs et n’a aucune justification écologique. Pourquoi de telles contraintes, alors que les choses peuvent être faites de manière intelligente, comme nous l’avons fait pour les meubles de froid ou les sacs en plastique de caisse ? Sur tous ces sujets, arrêtons les lois inutiles et les coûts supplémentaires. En un mot, que l’on nous fasse confiance.

 

LSA - Pourquoi êtes-vous contre les feux tricolores sur les produits alimentaires, ne faut-il pas s’inquiéter de l’épidémie d’obésité ?

J. C. - Les enseignes ont déjà pris, là aussi, de nombreuses initiatives en matière de nutrition, comme la réduction des taux de sel ou de gras dans leurs marques de distributeurs, et les industriels en ont fait autant. Le projet de feux tricolores nous paraît aller à l’encontre de ce qu’il faut faire, parce qu’il stigmatise des aliments, alors que le problème n’est pas d’interdire ou de recommander tel ou tel produit, c’est un problème d’équilibre nutritionnel. Il faut que les Français diversifient leur alimentation en utilisant des proportions raisonnables. L’obésité et le diabète sont de vrais sujets, mais qui sont mal traités. Nous voulons travailler sur une pédagogie de l’équilibre nutritionnel, sans passer par des interdits. Ce n’est pas parce que l’on mettra des feux rouges sur le fromage, la charcuterie ou les boissons gazeuses que l’on fera de la pédagogie sur la nourriture. Sur ce sujet aussi, l’État doit travailler en confiance avec les professionnels. 

Propos recueillis par Sylvain Aubril

Les missions de la fcd

La Fédération représente une centaine d’enseignes de grandes surfaces, des grands groupes alimentaires, comme Auchan ou Carrefour, ainsi que des enseignes spécialisées, telles que Darty ou Leroy Merlin. Elle intervient auprès des pouvoirs publics sur la fiscalité, la santé, l’environnement, et négocie les accords de branche (salaires, temps de pause…).

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Article extrait
du magazine N° 2336

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