Scepticisme autour des scissions de Carrefour

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINECarrefour vient de traverser une semaine bien difficile avec la présentation officielle des projets de scission de Dia et de 25% de sa foncière Property. Le cours de Bourse a chuté de près de 9% et les analystes, dans leur ensemble, restent dubitatifs.

Le 3 mars, lors de la présentation des résultats annuels du groupe, Lars Olofsson, directeur général de Carrefour, assisté de Pierre Bouchut, son directeur financier, tentait de convaincre du bienfondé de sa nouvelle stratégie. Sans vraiment aller au fond des choses. La réaction de la Bourse ne s'est pas fait attendre...
Le 3 mars, lors de la présentation des résultats annuels du groupe, Lars Olofsson, directeur général de Carrefour, assisté de Pierre Bouchut, son directeur financier, tentait de convaincre du bienfondé de sa nouvelle stratégie. Sans vraiment aller au fond des choses. La réaction de la Bourse ne s'est pas fait attendre...© PASCAL SITTLER/REA

Bon pour Blue Capital, la holding regroupant les deux principaux actionnaires de Carrefour, Groupe Arnault et Colony Capital ? Sans doute. Mais bon pour Carrefour ? Depuis l'annonce des projets de vente de Dia et de mise sur le marché de 25% de Property, la question restait en suspens. Avec même, il faut l'avouer, du côté des analystes, un scepticisme patent. C'est dire si, en ce 3 mars, jour de présentation des résultats 2010, la tâche s'annonçait ardue pour Lars Olofsson. Le directeur général de Carrefour, aidé de Pierre Bouchut, le directeur financier, a bien donné de sa personne pour tenter de convaincre. Mais visiblement pas suffisamment. Le lendemain, le titre Carrefour abandonnait plus de 4% à la Bourse de Paris : la pire chute du jour dans le Cac 40. Et la pire de la semaine, aussi, avec un recul de près de 9% en cinq jours. Pas franchement bon signe alors même que Lars Olofsson, dans un speech où il a été très peu question de magasins, s'est évertué à répéter à quel point ces scissions « étaient bonnes pour les actionnaires ».

 

 

Un départ qui parasite l'annonce 

C'est peut-être d'ailleurs là que le bât blesse, au final. « Ce "c'est bon pour les actionnaires" a trop été répété pour qu'on n'y lise pas, en creux, que c'était mauvais pour Carrefour », estime ainsi un analyste. Et ce n'est pas la démission de Jean-Martin Folz, administrateur du groupe depuis 2008, révélée dans la foulée par la Tribune, qui a amélioré la perception du discours. Carrefour a beau évoquer des « raisons personnelles » pour expliquer ce départ, la concomitance des annonces laisse augurer du contraire. L'ancien patron de PSA entendrait ainsi marquer sa désapprobation envers un projet « à vocation plus financière que stratégique ».

« On a beau tourner le sujet dans tous les sens, témoigne un analyste, il est difficile de s'enthousiasmer. Les explications apportées par Lars Olofsson sont franchement peu convaincantes. » Concernant la vente de 100% de Dia, le patron de Carrefour évoque d'abord la quasi-absence de synergie entre les deux entités : « Rien sur le back-office, rien pour la supply chain, rien pour le programme de fidélité, rien pour les ressources humaines... et très peu pour les achats et les marques propres. » Il explique ensuite que Carrefour aura ainsi les coudées franches pour « se concentrer sur sa marque », et « renforcer et développer ses racines discount », sans plus avoir à craindre de marcher sur les plates-bandes de la petite soeur Dia : en matière de « discount », en effet, Carrefour affiche de grandes ambitions, dans la foulée de sa gamme Carrefour Discount. Le groupe, qui a porté sa quote-part de MDD à près de 25% en valeur en 2010, entend maintenant viser la barre des 40%.

Oui, mais voilà... Lars Olofsson ne répond pas à la seule vraie question qui se pose. Vendre, acheter, autant de décisions normales dans la vie d'un groupe qui doit sans cesse évoluer. Qu'on se souvienne de Picard et des parts dans Cora, vendus en 2001, de la vente de Petsmart en 2002, ou de l'optique, cédée à Afflelou en 2003. Là-dessus, rien à dire. Mais quid du timing ? Et quid du fait de vendre l'ensemble de Dia ?

 

 

Un mauvais signal 

« L'avenir de la branche hard-discount dépend en grande partie de ce qui se passe en France [Dia France pèse à hauteur de 26% des ventes de Dia, NDLR], avec l'enseigne qui souffre, et des opérations de transferts de Ed vers Dia qui sont en train de se faire, témoigne un expert. Se séparer de la totalité de Dia, alors même que l'on est en plein milieu du gué, c'est envoyer un bien mauvais signal. Si Carrefour croyait au redressement de la filiale française, et donc à sa capacité de valoriser davantage le nouveau Dia, il resterait au capital, au moins en position minoritaire, afin de pouvoir mieux vendre, demain. »

Quant à la scission de 25% de Carrefour Property, la logique apparaît moins nette encore. « Cela me laisse perplexe », avance tel analyste. « C'est ridicule », ajoute un autre, cité par l'AFP. « La stratégie de scission ne nous convainc pas », précise Jean-Marie Lhomé, de chez Aurel, qui déplore « une stratégie à très court terme de revalorisation boursière ».

C'est que, en effet, à la différence de Mercialys chez Casino, les actifs de la foncière de Carrefour sont quasiment exclusivement composés des hypermarchés et supermarchés exploités par le groupe, et très peu de galeries commerciales : à peine 700 M€ sur les 10,4 Mrds. Ce ne sont pas les 2 Mrds € de projets dans le « pipeline » d'ici à 2015, à 84% réservés à des centres commerciaux, soit 1,68 Mrd €, qui vont y changer grand-chose. Et la vente annoncée des trois quarts des murs des supermarchés français, soit 450 des 602 supers exploités, non plus. « Faire payer des loyers à des hypermarchés déjà sous pression, c'est un non-sens. Vendre les murs des supers pour donner du cash destiné à Carrefour Property, c'est une chose, mais prendre le risque de mettre à mal la rentabilité des supers, c'en est un autre », s'emporte un spécialiste financier.

 

 

Property dépend de Planet 

Reste que Lars Olofsson demeure droit dans ses bottes. Pour lui, le calendrier choisi pour l'opération est le bon. Et ce pour une bonne raison : « Avec le déploiement engagé de Carrefour Planet, nous disposons d'un modèle attractif à valoriser », assure-t-il. Voilà donc l'arme sur laquelle Carrefour mise pour redynamiser ses hypermarchés, et les galeries attenantes. À fin février, affirme Lars Olofsson, les magasins tests Carrefour Planet auraient ainsi enregistré, en moyenne, une croissance de leurs ventes de 5,5%, et vu leur trafic s'accroître de 7,3%. Un bémol, toutefois : des moyennes ne signifient pas grand-chose ; un magasin vieillot passant au modèle Planet voit forcément ses ventes bondir, tant le décallage qualitatif est grand. On pense à la Belgique, notamment.

Sans doute conscient de cette faiblesse, Lars Olofsson a présenté une moyenne plus évocatrice, prenant en compte les trois meilleurs pilotes dans chaque pôle. Suivant ce schéma, le rayon mode enregistre des ventes en hausse de 12,1%, le marché frais de 21,1%, le bio de 38%, le bébé de 11,6%, la maison de 13,1%, la beauté de 19,9%, les surgelés de 16,5%, et le multimédia de 8%. Pas mal si l'on considère la maturité de ces formats de magasin.

 

 

Cap maintenu... 

Carrefour garde donc le cap sur le déploiement du concept : 92 Planet vont être déployés cette année - à peine 6 de moins par rapport au plan annoncé en septembre dernier -, dont 40 en France. Et il devrait y avoir, fin 2013, 241 Carrefour Planet (245 initialement annoncés) et 262 magasins remodelés (contre 255). En somme, ça bouge chez Carrefour. Et tous azimuts : en parallèle des concepts, Carrefour revoit aussi son modèle back-office. Testé à partir de fin 2008, il concerne à date 94 hypers, soit la moitié du parc français, et les conversions s'accélèrent, au rythme de 20 magasins tous les quinze jours. Carrefour avait même l'idée de mettre en place un nouveau modèle d'organisation pour ses équipes. Un peu trop vite sans doute, car James McCann, sans faire marche arrière, annonce repousser cette réforme au deuxième semestre 2011.

Dans tous les cas, il ne faut pas perdre de vue que Carrefour gagne de l'argent : encore heureux, bien sûr, et assurément moins qu'il ne devrait, mais tout de même. L'an dernier, le groupe a dégagé un résultat opérationnel courant en hausse de 9,3%, à 2,972 Mrds €, pour un résultat net des activités poursuivies « part du groupe » à 382 M€. Pas si mal même si Casino, trois fois plus petit, réalise, sur ces deux items, 1,3 Mrd et 559 M€.

CARREFOUR se focalise sur son coeur de métier


    Le groupe désormais
  • Amputé de 10 Mrds € de chiffre d'affaires et 228 M€ de résultat opérationnel courant, Carrefour va pouvoir se concentrer sur sa marque et sur son coeur de métier : vendre et créer du trafic.
  • Le groupe va aussi être amputé de 350 à 400 M€ pour organiser les deux scissions. Une somme à laquelle il faut ajouter une petite centaine de millions d'euros chaque année (du fait de nouvelles bases d'imposition notamment). Pas de quoi donner l'impression que ces scissions peuvent être bonnes pour la stratégie industrielle et commerciale de Carrefour.
    Les points en suspens
  • Une motivation mise à rude épreuve. En 2009, le plan de transformation. En 2010, le concept Planet. Maintenant, cette scission. En parallèle, la réforme du back-office, celle de l'organisation des équipes en magasins... De quoi démontrer une véritable envie de changement. Mais aussi perturber les équipes.
  • Carrefour mise sur son concept Planet pour assurer son développement. Si le groupe annonce des ventes satisfaisantes (+ 5,5% après huit mois), la preuve de l'efficacité du modèle n'est pas encore prouvée. Le programme de déploiement prévoit 92 magasins en 2011 (contre 98 initialement), et 241 à la fin 2013 (503 si on inclut les magasins remodelés).
    Les chiffres
  • 90,099 Mrds € : Le chiffre d'affaires 2010, HT, réalisé par Carrefour, en hausse de 5,5%.
  • 2,972 Mrds € : Le résultat opérationnel courant, en 2010, en progression de 9,3%.
  • 9 564 : Le nombre de magasins, dont 1 401 hypers.
  • 33 : Le nombre de pays où Carrefour est présent, dont 18 en intégré.
  • 411 000 : Le nombre de salariés dans le monde. Ce qui fait du groupe le 11e employeur le plus important au monde.

DIA devient indépendant


    Une entreprise cotée à la bourse
  • Les actions Dia seront réparties entre les actionnaires actuels de Carrefour. Blue Capital, la holding regroupant les deux actionnaires principaux (Groupe Arnault et Colony Capital), s'engage à ne pas céder ses titres, « dans un délai qui reste encore à définir ».
  • Compte tenu des structures à mettre en place (siège social, conseil d'administration, systèmes informatiques, etc.) et des pertes de synergies avec Carrefour (achats, marques propres), l'opération aura un coût estimé à environ 100 M€.
  • Des accords de coopération conclus avec Carrefour devraient permettre de maintenir toutefois ces synergies, à hauteur de 45 M€ (10 M bénéficiant à Dia, 35 M à Carrefour).
    Les points en suspens
  • Quelle place pour la France ? N°1 ou 2 dans tous les pays... sauf en France, où Dia est en difficulté (2,5 Mrds € de CA, à - 8,4% à magasins comparables) et en pleine opération de conversion des Ed en Dia.
  • Si Carrefour croyait au redressement de la filiale française, et donc à sa capacité de valoriser davantage le nouveau Dia, Carrefour resterait au capital, au moins en position minoritaire. Ne pas le faire n'est pas un bon signe envoyé aux investisseurs potentiels. Et encore moins aux équipes en interne.
    Un groupe de 10 milliards d'euros numéro 3 mondial du hard discount
  • 9,588 Mrds € : Le chiffre d'affaires 2010, en hausse de 3,9%
  • 504 M€ : L'Ebitda dégagé en 2010
  • 6 373 : Le nombre de magasins exploités
  • 7 : Le nombre de pays où le groupe est présent (Espagne, Portugal, France, Brésil, Argentine, Turquie et Chine)
  • 228 M€ : Le résultat opérationnel courant en 2010
  • 291 M€ : Le Capex en 2010

     

L'immobilier gagne de nouveaux actionnaires

    Carrefour garde le contrôle
  • Carrefour garde le contrôle de 75% de Carrefour Property, avec un président du conseil d'administration qui sera un représentant de Carrefour
  • Des baux de 71 à 80 ans seront renégociés en France, avec des loyers indexés sur l'indice des loyers commerciaux (ILC), négociés pour douze années renouvelables.
  • L'opération de mise sur le marché aura un coût de 200 à 250 M€, notamment lié à l'incidence fiscale.
  • 2 Mrds € de projets commerciaux d'ici à 2015, à 84% représentés par des galeries commerciales. Le tout pour un rendement attendu de 10%.
  • Les murs des trois quarts des supermarchés français seront vendus (450 des 602 supers exploités) afin d'assurer du cash à la nouvelle structure.
    Les points en suspens
  • Sur les 10,4 Mrds d'actifs, seuls 700 M sont représentés par des galeries commerciales. Soit, pour tout le reste, une situation ubuesque : Carrefour va devoir payer des loyers à Carrefour Property. Avec, pour conséquence, de peser sur la rentabilité des hypers et supermarchés.
  • Vendre les murs de trois quarts des supers français, c'est donner du cash à Property, mais prendre le risque de mettre la rentabilité des supers à mal.
  • Seul l'immobilier du G3 (France, Espagne et Italie) est concerné par la mise sur le marché. N'inclure ni la Pologne ni et la Roumanie pourrait laisser augurer une sortie prochaine.
    Plus de 10 milliards d'actifs sous la coupe du nouveau Carrefour Property
  • 25% : La proportion de Carrefour Property qui devrait être cotée à la Bourse de Paris, à partir de juillet, sous réserve de la validation du projet par l'assemblée générale des actionnaires.
  • 10,4 Mrds € : Le poids des actifs dont devra s'occuper Carrefour Property.
  • 915 : Le nombre de sites, hypermarchés, supermarchés et galeries commerciales concernées, en France, en Espagne et en Italie.
  • 4,3 millions de mètres carrés : La surface de vente totale des actifs immobiliers concernés.
  • 676 M€ : Le montant des loyers perçus en 2010.
  • 820 M€ : Le montant des loyers espérés en 2015.

LE CALENDRIER 2011

  • Avril : Début du déploiement de Carrefour Planet.
  • 19 mai : Investor day ( journée des analystes). Période cruciale pour faire passer le message des scissions à venir aux marchés financiers.
  • 21 juin : L'Assemblée générale des actionnaires doit entériner ces projets de scission.
  • Début juillet : Premiers jours de cotation pour Dia, à Madrid, et Carrefour Property, à Paris

 

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Article extrait
du magazine N° 2172

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