Surendettement : nouvelle menace pour les enseignes

D'après le bilan 2000 que la Banque de France s'apprête à publier, le nombre de ménages surendettés augmente pour la quatrième année consécutive. Cette tendance contraint les enseignes à moduler plus finement leurs offres de crédit et à gérer au plus près les risques d'impayés.

Une curiosité du débat budgétaire : chaque année, les députés se font communiquer les statistiques du surendettement afin de prévoir le coût que la prise en charge de ces dossiers impliquera pour les finances publiques. Ne serait-ce qu'en termes de moyens humains. Il est vrai que, sur les 7 500 salariés des succursales de la Banque de France, plus d'un millier travaillent à plein temps sur le surendettement ! « C'est la troisième activité de la Banque après l'émission de la monnaie fiduciaire et les études économiques et financières », précise Jean-Luc Vatin, adjoint au directeur du réseau.

Et, hélas, cette activité ne régresse pas. Pire, pour la quatrième année consécutive, le surendettement connaît une poussée puisque le cap des 150 000 dossiers sera probablement franchi, après une augmentation de 21 % en 1999. « L'embellie économique stimule l'appétit de consommation mais favorise aussi les dérapages, car les ménages les plus modestes se laissent entraîner », analyse-t-on à la Fédération nationale des familles de France, qui a publié en mai une enquête sur la situation des surendettés. Constat de l'enquête : les consommateurs qui croulent sous les dettes ne sont plus en majorité des flambeurs vivant au-dessus de leurs moyens à coups d'acquisitions immobilières et d'achats de voitures, comme on l'a vu dans les années 80. Ce sont des ménages modestes qui s'endettent pour satisfaire des besoins de consommation courants.

Les enseignes, nombreuses à proposer des solutions de paiement à débit différé, mais aussi des crédits renouvelables, se retrouvent ainsi parmi les principaux créanciers concernés. Au ministère des Finances, les experts établissent un parallèle entre la forte reprise du surendettement et la hausse des budgets de communication des organismes prêteurs.

De fait, sociétés financières et enseignes doivent faire la balance de plus en plus finement entre les objectifs commerciaux et les risques d'impayés. Ainsi, Carrefour, qui se flatte du taux de pénétration de sa carte Pass diffusée à 2 millions d'exemplaires, pour un encours total de crédit de 10 milliards de francs (1,52 Mrd EUR), doit aussi gérer 2,6 % des mensualités rejetées. Chez Auchan, dont la carte Accor est utilisée par 1,3 million de clients pour une créance globale de 3,5 milliards de francs (533,6 M EUR), la proportion d'impayés oscille également entre 2 et 3 %. Certes, tous les incidents de paiement, loin s'en faut, ne débouchent pas sur des dossiers de surendettement. Mais, convient Jean-Luc Borget, responsable du service recouvrement de la banque Accor, « c'est un sérieux problème que nous essayons de prévenir et de traiter le plus en amont possible, compte tenu des sommes en jeu ».

Renforcer la prévention

Il y va d'ailleurs de la rentabilité des services financiers, car, analyse François Migraine, directeur général de Cofidis, filiale des 3 Suisses (4,5 millions de clients, 23 milliards de francs d'encours, soit 3,51 Mrds EUR), « le crédit à la consommation est une activité très concurrentielle à faible marge. Une grande partie de la rentabilité dépend de la quasi-industrialisation du processus de traitement. Quand les dossiers sortent du traitement type, ils coûtent plus cher ».

Soucieuses de renforcer la prévention, les enseignes manquent encore d'outils. Hormis le fichier des incidents de paiement tenu par la Banque de France et qu'elles sont invitées à consulter systématiquement avant tout prêt, elles ne peuvent compter que sur la vigilance de leurs vendeurs et, accessoirement, sur la bonne foi des emprunteurs.

« Dans certains pays, comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis, il existe des fichiers permettant de connaître le cumul des crédits supportés par le client qui demande un emprunt, fait remarquer François Migraine. Un tel dispositif n'existe pas en France. » Or, souligne Jean-Luc Vatin, « il n'est pas rare que le surendettement découle de l'accumulation de prêts successifs par des ménages qui finissent par dépasser très largement leurs capacités de remboursement. » Dans ces conditions, la règle de prudence appliquée par toutes les enseignes, et qui vise à ne plus accorder de crédit au-delà de 30 ou 35 % d'endettement, est allègrement contournée.

« Le crédit est basé sur la confiance. Nous ne pouvons pas demander aux clients de venir dans nos magasins avec tous leurs dossiers administratifs. Les emprunteurs sont dans la très grande majorité, de bonne foi et fournissent les quelques justificatifs exigés. Mais il y a aussi des falsificateurs », tranche Jean-Luc Borget.

Cofidis a beau renforcer son « scoring » (méthode d'évaluation de la capacité d'endettement par rapport à la situation familiale, au style de vie et aux revenus), rejeter d'emblée 6 demandes de crédit sur 10, il n'en recense pas moins près de 3 % d'incidents de paiement tous les mois.

Éviter les dérapages

Reste, quand ces incidents surviennent, à obtenir des débiteurs une rapide régularisation avant tout dérapage. La grande distribution a affûté ses outils de recouvrement ces dernières années. « Il faut pouvoir distinguer celui qui a un accident de parcours du mauvais payeur qui a les moyens mais cherche à se soustraire à sa dette, ou du ménage financièrement étranglé », dit-on chez Carrefour. Une seule manière de diagnostiquer la situation : engager le dialogue le plus tôt possible.

« Plus 60 % des cas sont traités à l'amiable dès les premiers mois », assure François Migraine, de Cofidis, qui pousse la magnanimité jusqu'à proposer des étalements de créance pouvant atteindre cinq ans. « 53 % des impayés sont recouvrés après une ou deux relances », confirme Catherine Sainz, responsable des études chez Cetelem, partenaire financier de plusieurs enseignes dont Darty, Conforama ou Norauto.

Mais, malgré le relatif succès de ces solutions de rattrapage, la recrudescence du surendettement remet à l'ordre du jour le renforcement de la prévention. Ce n'est pas un hasard si la publication de la Banque de France sur le surendettement coïncide avec la diffusion par l'Association des sociétés financières (ASF) d'un guide du bon usage du crédit à l'usage des consommateurs.

Cette initiative collective survient après celle de Cetelem, le premier à miser sur la pédagogie en diffusant des guides pratiques du crédit et des cartes de paiement. Au ministère des Finances comme à la Banque de France, et du côté des associations de consommateurs, toutes ces démarches sont suivies de près et, bien évidemment, encouragées.
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Article extrait
du magazine N° 1700

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