Syndrome français

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Yves Puget, directeur de la rédaction
Yves Puget, directeur de la rédaction©Bernard Martinez

En France, la réussite est toujours suspecte. On y voit davantage des hommes qui écrasent les autres et qui s'enrichissent au détriment de la communauté plutôt que des entrepreneurs qui innovent, avancent et oeuvrent pour l'économie et donc l'emploi. Ce vilain réflexe est bien connu et se vérifie une fois encore. En effet, depuis plusieurs mois, Sylvia Pinel, ministre du Commerce, ne cesse de répéter qu'elle veut encadrer l'essor du drive. Plus crûment, elle désire en limiter les ouvertures et même probablement les taxer ! Mais pourquoi diable vouloir casser une telle dynamique commerciale alors que la consommation est souffreteuse ? Pourquoi vouloir priver les ménages d'un format de vente qu'ils apprécient ? Pourquoi brider une forme de commerce qui génère des emplois ? Nous sommes là en plein syndrome français : casser ce qui marche plutôt que de supprimer ce qui ne fonctionne plus. Les distributeurs ont raison de se plaindre de ce projet. Comme ils ont raison de redouter de nouvelles taxes sur le drive et donc une éventuelle distorsion de concurrence avec les opérateurs étrangers de l'e-commerce.

Le projet de loi et les réactions qu'il suscite méritent pourtant quelques remarques. Pour commencer, n'en déplaise aux distributeurs, il n'est pas aberrant de soumettre à autorisation administrative la création d'un drive déporté. Certains dépassent les 10 millions d'euros de chiffre d'affaires. Alors, pourquoi serait-il long et fastidieux (deux ans en moyenne) d'ouvrir un supermarché quand le permis de construire pour un drive ne demanderait que quatre à cinq mois ? Là aussi, il y a une belle... distorsion de concurrence.

Ensuite, et cette fois-ci n'en déplaise aux politiques, cette loi arrive trop tard. Dans quatre à cinq mois, le temps qu'elle soit effective, le parc sera vaste. On compte déjà plus de 2 400 unités et un drive est ouvert tous les jours ! Par ailleurs, il est pour le moins curieux de vouloir soumettre à autorisation une grande surface qui lance un drive sur son propre parking, avec sa propre réserve. Le magasin ayant déjà obtenu une autorisation d'ouverture, pourquoi lui mettre des bâtons dans les roues, pourquoi l'empêcher de proposer un nouveau service aux consommateurs ? Il n'est plus question de dynamique commerciale mais bel et bien d'obstruction. À Bercy, on préfère semble-t-il légiférer, réglementer et taxer plutôt que de croire au bienfait de la concurrence ou à l'impérieuse nécessité d'innover et de proposer de nouveaux services. Quelle erreur !

D'autant qu'au passage, le législateur oublie tous les systèmes de click et collect. Car, finalement, nous arrivons à cette aberration consistant à empêcher les distributeurs de livrer des automobilistes qui viennent récupérer leur marchandise en voiture, alors que le projet de loi ne prévoit rien pour ceux qui ont commandé par internet et vont chercher, à pied, leurs achats à l'intérieur du magasin. Or, cette formule se développe fortement aux États-Unis et en Grande-Bretagne. On y parle même de livraisons consignées (déposer la marchandise commandée en ligne dans un casier situé dans le magasin). On le voit, non seulement le législateur arrive trop tard, mais, en plus, il ne pourra en rien freiner l'essor de ces nouveaux services. Sauf si, en plus de la mention « point de retrait automobile », il ajoute... en tong, en vélo, en tricycle, en trottinette ou en pédalo ! Décidément, le législateur ne comprend rien au commerce, à ses enjeux et à son évolution.

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Article extrait
du magazine N° 2279

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